La Barque-Fantôme.
Les connais-tu? Les connais-tu, ces jours sales et tristes, quand
l’Ennui immortel prend la couleur grise, l’odeur nauséabonde et la
pesanteur opprimante du brouillard hivernal, quand le ciel est
stupidement anémique, quand le soleil ressemble à une lanterne fumeuse
et à demi-éteinte, quand les fleurs pâlissent et les fruits pourrissent,
quand les joues des femmes ont l’air d’être poudrées de cendres, quand
la main des hommes paraît être en liège, quand la ville pue l’eau-de-vie
et la campagne le lait aigre? C’est dans ces jours-là que l’imagination,
exaltée par sa propre fièvre, ne trouve pas de pâture, n’a plus
d’apaisement, et se nourrit horriblement d’elle-même, en se disséquant,
en s’examinant. Dans ces jours-là la Poésie, cette délicate et mince
Vierge, irrémédiablement malade, languit, penche la tête et meurt sans
un gémissement, sans un soupir--et l’Art, la Vierge forte et robuste,
frappée mortellement, agonise en se tordant les bras, exhalant dans des
plaintes lugubres son propre désespoir. En vain, l’artiste cherche à se
plonger dans son rêve préféré--le songe disparaît. En vain, il essaie de
faire vibrer toutes les cordes de la blonde lyre; sous sa main
tremblante, les cordes se cassent, avec un son qui se prolonge dans
l’air comme un sinistre présage. O jours sombres, cruels et maudits!
Mais pourquoi dans ces jours-là ne cherchons-nous pas à mourir? Pourquoi
ne fermons-nous pas les yeux, nous laissant rouler dans un abîme sans
fond, où il serait si doucement douloureux de finir la vie? Pourquoi ne
parlons-nous pas d’amour, jusqu’à ce que la voix s’éteigne dans notre
gorge aride et la parole ne devienne plus qu’un murmure indistinct?...
Viens donc m’écouter: je t’entretiendrai d’amour, toi, fantôme fuyant et
insaisissable, être divinement malfaisant, humainement bon, infiniment
cher, beau comme une réalité, horrible comme une illusion, toujours
lointain, toujours présent, qui vit dans des régions inconnues et qui
est en moi: chimère, être humain, nébuleuse, mirage, prisme, apparence,
image fugitive, idée odieuse et adorable ou qui emplit ma vie...
* * * * *
L’as-tu jamais vue la barque-fantôme? L’as-tu jamais vue, mon amour?
... Écoute-moi. Je ne sais quand advint l’histoire d’amour que je vais
te conter. Qu’importe! Aujourd’hui, hier, demain, le drame de la passion
est multiforme et unique. Le cœur bat à se briser aussi bien sous une
toge de laine, que sous une cuirasse d’acier ou un pourpoint de velours,
et la folle palpitation n’en cause pas moins la ruine d’une existence;
que les bras de la bien-aimée soient entourés de voiles sacrés ou nus
sous les cercles métalliques des bracelets, qu’ils soient cachés par des
étoffes soyeuses ou à peine voilés par des dentelles transparentes, ils
n’embrasseront pas avec une ardeur plus ou moins grande. Qu’importe une
date? Thécla était belle. Son visage avait cette blancheur chaude et
vive, qui devient rosée sous les baisers; dans ses grands yeux
voluptueux, s’allumaient d’étranges étincelles d’or; ses lèvres arquées
étaient faites pour ce sourire long, profond et conscient que peu de
femmes connaissent; ses tresses épaisses, brunes, s’assombrissaient dans
un noir bleuté. On l’appelait Thécla, un nom à la fois dur et doux, qui
dans le vocabulaire fantaisiste des noms signifie «cœur coupable». Les
appellations ont aussi leur fatalité. Jeune fille, Thécla avait ignoré
l’amour, orgueilleuse et indifférente; mariée à Bruno, elle avait ignoré
la passion, épouse fière et glacée. Cependant, elle avait vu le cœur de
Bruno brûler et se consumer pour elle, ce rude et dur cœur qui n’avait
jamais aimé--mais ce souffle ardent de désir ne l’avait pas réchauffée,
cette voix anxieuse et tremblante ne l’avait pas émue, et la passion de
Bruno était restée inutile. Celui-ci le savait, car Thécla le lui avait
dit. Elle ne mentait jamais. Elle s’était mariée, sans haine, mais sans
enthousiasme. Bruno, lui, ne pouvait se résigner et sa froide épouse
était l’insoutenable tourment de son existence. La ride de son front, la
cruauté de son regard, le ricanement de sa lèvre, l’amertume de sa
bouche, le fiel de son âme--tout cela venait de Thécla. Il aurait pu
mourir, mais quand on aime, on a rarement ce courage. Il aurait pu tuer
Thécla, mais il n’y pensa pas: on ne tue pas une femme vertueuse, et
celle-là possédait une grande et fière vertu.
* * * * *
Mais comme tout sentiment élevé en rencontre toujours un autre qui le
dépasse et le domine, ainsi la vertu de Thécla fut dépassée et dominée
par un amour immense. Ce fut une grande défaite; ce fut un grand
triomphe. Brusquement, sa fierté se noya dans l’humilité, son orgueil
fut brisé, englouti... Aldo était singulièrement beau: un charme
irrésistible vibrait dans sa voix harmonieuse, ses paroles brûlaient
comme du feu liquide, et son regard mettait dans l’âme une épouvante
exquise. Mais tout cela n’eût pas existé, que Thécla l’aurait quand même
aimé. Ce fut une nuit, dans une salle brillante de lumières, qu’ils se
rencontrèrent. Ils ne surent rien se dire. Cependant entre ces deux
êtres qui se séparèrent sans un sourire, sans un salut, un lien
indissoluble s’était noué. Ils marchaient l’un vers l’autre devant
infailliblement se rencontrer.
--Que fais-tu à la fenêtre, Thécla? Il y a une heure que tu regardes
dans l’ombre, comme si tu y voyais quelque chose?
--Je regarde la mer, Bruno, répondait-elle avec l’infinie mélancolie de
ceux qui commencent à aimer.
--La brise du soir te fait mal, Thécla, tu es pâle comme une morte.
--Laisse-moi ici, je t’en prie.
--Tu es triste, Thécla, à quoi rêves-tu?
--Je ne rêve pas, Bruno.
--Dis-moi ce qui t’attriste?
--Rien ne peut m’attrister.
--Thécla, ta main est glacée et tes lèvres sont brûlantes, tu souffres,
tu trembles, tu chancelles...
--Je meurs...
Mais un soir, après plus de vingt nuits que l’insomnie angoissée s’était
assise à son chevet trempé de larmes, Thécla se sentit secouée tout
entière, comme si un appel puissant l’eût éveillée.
--Me voici, murmura-t-elle.
Et muette, rigide, avec la démarche uniforme d’une automate, traînant
derrière elle son long vêtement blanc comme un suaire, d’un pas
rythmique qui effleurait à peine le sol, ses longs cheveux défaits sur
ses épaules, ses yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle traversa la
maison et sortit sur la terrasse qui donnait sur la mer. Aldo était là.
Elle alla à lui. Ils se regardèrent dans l’ombre, sans un mot, sans un
soupir.
L’amour triomphant, dédaigneux d’une vaine expansion, les étouffait.
* * * * *
O nuits inoubliables créées pour l’amour! ô éternelle beauté du golfe de
Naples, créé par l’amour! Pendant les nuits de printemps, quand la terre
en rut trouble les sens et tente l’âme, quand l’air est trop chargé du
parfum des fleurs, on peut descendre vers la mer, entrer dans une
barque, fuir la côte et, étendu sur des coussins, contempler l’azur
sombre du ciel, l’ondoiement voluptueux des flots et l’ardente
palpitation des étoiles qui semblent vouloir se détacher du noir
firmament pour se précipiter dans l’éther. Pendant les morbides nuits
d’été qui succèdent aux journées ardentes et angoissées, quand la terre
se repose, épuisée par la longue et passionnée caresse du soleil,
heureux celui qui peut se faire bercer dans une barque, comme dans un
hamac, tandis que le fort parfum marin le fait songer au Tropique, à sa
splendide et monstrueuse végétation, à ses filles brunes et rieuses qui
se promènent sous les tamariniers.
Pendant les douces nuits d’automne, quand la lune maladive s’unit à la
blanche mélancolie du ciel, à la pâleur languide des étoiles, à l’idéale
nébulosité des collines, quand la nature entière est toute floconneuse
d’écume, il y a des personnes qui choisissent la mer pour confidente et
vont lui conter les découragements de leur vie, tandis que la molle
courbe de Pausilippe semble s’abaisser et vouloir disparaître dans
l’onde. Pendant les tempétueuses nuits d’hiver, quand la bourrasque
montre dans la ville la misère des rues étroites et sales, noyées sous
l’eau des gouttières, quand l’âme sent le besoin impérieux d’un
spectacle plus grandiose et plus majestueux, il n’y a pas d’impression
plus belle que de se trouver en haute mer, dans l’ombre noire où le
péril est d’autant plus grand qu’il est plus caché. Mais le plus heureux
de tous est celui qui jouit de ces nuits en caressant les cheveux de la
femme aimée, qui, en la serrant contre son cœur, rêve de l’enlever dans
le pays cher aux amants et qui, en l’étreignant, espère mourir avec
elle, sous le ciel profond, dans la mer triomphante. Plus heureux qu’eux
tous, plus enviables dans leur bonheur, étaient Aldo et Thécla.
* * * * *
--Aldo, la mer est trop noire.
--Je t’aime, Thécla.
--Je t’aime, Aldo. Soutiens-moi avec ton bras puissant, mon amour.
Pourquoi ce batelier se tait-il?
--Son travail est dur peut-être. Nous lui donnerons de l’argent... Tu
m’aimeras toujours, toujours, Thécla?
--Toujours Aldo, cette torche jette une lueur sanglante sur nos visages
et sur la mer. On dirait qu’elle éclaire des cadavres et une tombe,
amour...
--Que crains-tu de la mort?
--Qu’elle me sépare de toi.
--Jamais. Dieu doit nous châtier ensemble.
Le silence se prolongea. Ils se regardaient, tandis qu’à leur passion
s’unissait la note douce d’une tendresse grave, comme un pressentiment.
La barque volait sur l’eau; le batelier ramait avec une grande force,
sans tourner la tête pour regarder les amants.
--Il ne te semble pas, Aldo, que nous sommes loin de la plage?
--Tant mieux, ma très douce.
--Pourquoi cet homme ne parle-t-il pas?
--Il nous envie peut-être, Thécla. Il est jeune, il a sans doute au cœur
un amour sans espoir.
--Interroge-le, Aldo. Demande-lui pourquoi il cache son visage?
Tout d’un coup, le batelier se retourna. C’était Bruno, c’était la
figure de la haine. Aldo et Thécla se serrèrent l’un contre l’autre en
s’embrassant, et la barque chavira sur le baiser des deux amants, sur le
cri de fureur de Bruno. Trois fois, les amants revinrent à la surface,
enlacés, serrés, le visage empreint d’une béatitude céleste; trois fois
revint à la surface un masque contracté par la colère...
* * * * *
Écoute-moi, amour. A une certaine heure de la nuit, sur la belle rive de
Pausilippe, sur la joyeuse plage de Mergellina, sur la sombre berge de
Chiatamone, sur la grève bruyante de Santa-Lucia, sur le quai sale du
Môle, sur les galets éternellement agités du Carmine, la barque-fantôme
apparaît et passe rapidement sur l’eau; les amants s’embrassent
longuement, la tête du mari se retourne pleine de rage et l’embarcation
chavire. Encore trois fois, et l’éternel baiser, et l’éternel rictus de
la haine viennent à la surface. Chaque nuit, la barque-fantôme apparaît.
Mais tout le monde ne la voit pas. Dieu permet seulement à ceux qui
aiment, à ceux qui aiment éperdûment de la contempler. Elle se montre
seulement aux amoureux, qui pâlissent en l’apercevant: c’est la preuve
de l’amour, une preuve infaillible et étrange.
* * * * *
L’as-tu vue? L’as-tu vue, toi, la barque-fantôme? Oh! malheureuse, si
j’avais été seule à l’apercevoir...