VI

La Barque-Fantôme.

Les connais-tu? Les connais-tu, ces jours sales et tristes, quand

l’Ennui immortel prend la couleur grise, l’odeur nauséabonde et la

pesanteur opprimante du brouillard hivernal, quand le ciel est

stupidement anémique, quand le soleil ressemble à une lanterne fumeuse

et à demi-éteinte, quand les fleurs pâlissent et les fruits pourrissent,

quand les joues des femmes ont l’air d’être poudrées de cendres, quand

la main des hommes paraît être en liège, quand la ville pue l’eau-de-vie

et la campagne le lait aigre? C’est dans ces jours-là que l’imagination,

exaltée par sa propre fièvre, ne trouve pas de pâture, n’a plus

d’apaisement, et se nourrit horriblement d’elle-même, en se disséquant,

en s’examinant. Dans ces jours-là la Poésie, cette délicate et mince

Vierge, irrémédiablement malade, languit, penche la tête et meurt sans

un gémissement, sans un soupir--et l’Art, la Vierge forte et robuste,

frappée mortellement, agonise en se tordant les bras, exhalant dans des

plaintes lugubres son propre désespoir. En vain, l’artiste cherche à se

plonger dans son rêve préféré--le songe disparaît. En vain, il essaie de

faire vibrer toutes les cordes de la blonde lyre; sous sa main

tremblante, les cordes se cassent, avec un son qui se prolonge dans

l’air comme un sinistre présage. O jours sombres, cruels et maudits!

Mais pourquoi dans ces jours-là ne cherchons-nous pas à mourir? Pourquoi

ne fermons-nous pas les yeux, nous laissant rouler dans un abîme sans

fond, où il serait si doucement douloureux de finir la vie? Pourquoi ne

parlons-nous pas d’amour, jusqu’à ce que la voix s’éteigne dans notre

gorge aride et la parole ne devienne plus qu’un murmure indistinct?...

Viens donc m’écouter: je t’entretiendrai d’amour, toi, fantôme fuyant et

insaisissable, être divinement malfaisant, humainement bon, infiniment

cher, beau comme une réalité, horrible comme une illusion, toujours

lointain, toujours présent, qui vit dans des régions inconnues et qui

est en moi: chimère, être humain, nébuleuse, mirage, prisme, apparence,

image fugitive, idée odieuse et adorable ou qui emplit ma vie...

* * * * *

L’as-tu jamais vue la barque-fantôme? L’as-tu jamais vue, mon amour?

... Écoute-moi. Je ne sais quand advint l’histoire d’amour que je vais

te conter. Qu’importe! Aujourd’hui, hier, demain, le drame de la passion

est multiforme et unique. Le cœur bat à se briser aussi bien sous une

toge de laine, que sous une cuirasse d’acier ou un pourpoint de velours,

et la folle palpitation n’en cause pas moins la ruine d’une existence;

que les bras de la bien-aimée soient entourés de voiles sacrés ou nus

sous les cercles métalliques des bracelets, qu’ils soient cachés par des

étoffes soyeuses ou à peine voilés par des dentelles transparentes, ils

n’embrasseront pas avec une ardeur plus ou moins grande. Qu’importe une

date? Thécla était belle. Son visage avait cette blancheur chaude et

vive, qui devient rosée sous les baisers; dans ses grands yeux

voluptueux, s’allumaient d’étranges étincelles d’or; ses lèvres arquées

étaient faites pour ce sourire long, profond et conscient que peu de

femmes connaissent; ses tresses épaisses, brunes, s’assombrissaient dans

un noir bleuté. On l’appelait Thécla, un nom à la fois dur et doux, qui

dans le vocabulaire fantaisiste des noms signifie «cœur coupable». Les

appellations ont aussi leur fatalité. Jeune fille, Thécla avait ignoré

l’amour, orgueilleuse et indifférente; mariée à Bruno, elle avait ignoré

la passion, épouse fière et glacée. Cependant, elle avait vu le cœur de

Bruno brûler et se consumer pour elle, ce rude et dur cœur qui n’avait

jamais aimé--mais ce souffle ardent de désir ne l’avait pas réchauffée,

cette voix anxieuse et tremblante ne l’avait pas émue, et la passion de

Bruno était restée inutile. Celui-ci le savait, car Thécla le lui avait

dit. Elle ne mentait jamais. Elle s’était mariée, sans haine, mais sans

enthousiasme. Bruno, lui, ne pouvait se résigner et sa froide épouse

était l’insoutenable tourment de son existence. La ride de son front, la

cruauté de son regard, le ricanement de sa lèvre, l’amertume de sa

bouche, le fiel de son âme--tout cela venait de Thécla. Il aurait pu

mourir, mais quand on aime, on a rarement ce courage. Il aurait pu tuer

Thécla, mais il n’y pensa pas: on ne tue pas une femme vertueuse, et

celle-là possédait une grande et fière vertu.

* * * * *

Mais comme tout sentiment élevé en rencontre toujours un autre qui le

dépasse et le domine, ainsi la vertu de Thécla fut dépassée et dominée

par un amour immense. Ce fut une grande défaite; ce fut un grand

triomphe. Brusquement, sa fierté se noya dans l’humilité, son orgueil

fut brisé, englouti... Aldo était singulièrement beau: un charme

irrésistible vibrait dans sa voix harmonieuse, ses paroles brûlaient

comme du feu liquide, et son regard mettait dans l’âme une épouvante

exquise. Mais tout cela n’eût pas existé, que Thécla l’aurait quand même

aimé. Ce fut une nuit, dans une salle brillante de lumières, qu’ils se

rencontrèrent. Ils ne surent rien se dire. Cependant entre ces deux

êtres qui se séparèrent sans un sourire, sans un salut, un lien

indissoluble s’était noué. Ils marchaient l’un vers l’autre devant

infailliblement se rencontrer.

--Que fais-tu à la fenêtre, Thécla? Il y a une heure que tu regardes

dans l’ombre, comme si tu y voyais quelque chose?

--Je regarde la mer, Bruno, répondait-elle avec l’infinie mélancolie de

ceux qui commencent à aimer.

--La brise du soir te fait mal, Thécla, tu es pâle comme une morte.

--Laisse-moi ici, je t’en prie.

--Tu es triste, Thécla, à quoi rêves-tu?

--Je ne rêve pas, Bruno.

--Dis-moi ce qui t’attriste?

--Rien ne peut m’attrister.

--Thécla, ta main est glacée et tes lèvres sont brûlantes, tu souffres,

tu trembles, tu chancelles...

--Je meurs...

Mais un soir, après plus de vingt nuits que l’insomnie angoissée s’était

assise à son chevet trempé de larmes, Thécla se sentit secouée tout

entière, comme si un appel puissant l’eût éveillée.

--Me voici, murmura-t-elle.

Et muette, rigide, avec la démarche uniforme d’une automate, traînant

derrière elle son long vêtement blanc comme un suaire, d’un pas

rythmique qui effleurait à peine le sol, ses longs cheveux défaits sur

ses épaules, ses yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle traversa la

maison et sortit sur la terrasse qui donnait sur la mer. Aldo était là.

Elle alla à lui. Ils se regardèrent dans l’ombre, sans un mot, sans un

soupir.

L’amour triomphant, dédaigneux d’une vaine expansion, les étouffait.

* * * * *

O nuits inoubliables créées pour l’amour! ô éternelle beauté du golfe de

Naples, créé par l’amour! Pendant les nuits de printemps, quand la terre

en rut trouble les sens et tente l’âme, quand l’air est trop chargé du

parfum des fleurs, on peut descendre vers la mer, entrer dans une

barque, fuir la côte et, étendu sur des coussins, contempler l’azur

sombre du ciel, l’ondoiement voluptueux des flots et l’ardente

palpitation des étoiles qui semblent vouloir se détacher du noir

firmament pour se précipiter dans l’éther. Pendant les morbides nuits

d’été qui succèdent aux journées ardentes et angoissées, quand la terre

se repose, épuisée par la longue et passionnée caresse du soleil,

heureux celui qui peut se faire bercer dans une barque, comme dans un

hamac, tandis que le fort parfum marin le fait songer au Tropique, à sa

splendide et monstrueuse végétation, à ses filles brunes et rieuses qui

se promènent sous les tamariniers.

Pendant les douces nuits d’automne, quand la lune maladive s’unit à la

blanche mélancolie du ciel, à la pâleur languide des étoiles, à l’idéale

nébulosité des collines, quand la nature entière est toute floconneuse

d’écume, il y a des personnes qui choisissent la mer pour confidente et

vont lui conter les découragements de leur vie, tandis que la molle

courbe de Pausilippe semble s’abaisser et vouloir disparaître dans

l’onde. Pendant les tempétueuses nuits d’hiver, quand la bourrasque

montre dans la ville la misère des rues étroites et sales, noyées sous

l’eau des gouttières, quand l’âme sent le besoin impérieux d’un

spectacle plus grandiose et plus majestueux, il n’y a pas d’impression

plus belle que de se trouver en haute mer, dans l’ombre noire où le

péril est d’autant plus grand qu’il est plus caché. Mais le plus heureux

de tous est celui qui jouit de ces nuits en caressant les cheveux de la

femme aimée, qui, en la serrant contre son cœur, rêve de l’enlever dans

le pays cher aux amants et qui, en l’étreignant, espère mourir avec

elle, sous le ciel profond, dans la mer triomphante. Plus heureux qu’eux

tous, plus enviables dans leur bonheur, étaient Aldo et Thécla.

* * * * *

--Aldo, la mer est trop noire.

--Je t’aime, Thécla.

--Je t’aime, Aldo. Soutiens-moi avec ton bras puissant, mon amour.

Pourquoi ce batelier se tait-il?

--Son travail est dur peut-être. Nous lui donnerons de l’argent... Tu

m’aimeras toujours, toujours, Thécla?

--Toujours Aldo, cette torche jette une lueur sanglante sur nos visages

et sur la mer. On dirait qu’elle éclaire des cadavres et une tombe,

amour...

--Que crains-tu de la mort?

--Qu’elle me sépare de toi.

--Jamais. Dieu doit nous châtier ensemble.

Le silence se prolongea. Ils se regardaient, tandis qu’à leur passion

s’unissait la note douce d’une tendresse grave, comme un pressentiment.

La barque volait sur l’eau; le batelier ramait avec une grande force,

sans tourner la tête pour regarder les amants.

--Il ne te semble pas, Aldo, que nous sommes loin de la plage?

--Tant mieux, ma très douce.

--Pourquoi cet homme ne parle-t-il pas?

--Il nous envie peut-être, Thécla. Il est jeune, il a sans doute au cœur

un amour sans espoir.

--Interroge-le, Aldo. Demande-lui pourquoi il cache son visage?

Tout d’un coup, le batelier se retourna. C’était Bruno, c’était la

figure de la haine. Aldo et Thécla se serrèrent l’un contre l’autre en

s’embrassant, et la barque chavira sur le baiser des deux amants, sur le

cri de fureur de Bruno. Trois fois, les amants revinrent à la surface,

enlacés, serrés, le visage empreint d’une béatitude céleste; trois fois

revint à la surface un masque contracté par la colère...

* * * * *

Écoute-moi, amour. A une certaine heure de la nuit, sur la belle rive de

Pausilippe, sur la joyeuse plage de Mergellina, sur la sombre berge de

Chiatamone, sur la grève bruyante de Santa-Lucia, sur le quai sale du

Môle, sur les galets éternellement agités du Carmine, la barque-fantôme

apparaît et passe rapidement sur l’eau; les amants s’embrassent

longuement, la tête du mari se retourne pleine de rage et l’embarcation

chavire. Encore trois fois, et l’éternel baiser, et l’éternel rictus de

la haine viennent à la surface. Chaque nuit, la barque-fantôme apparaît.

Mais tout le monde ne la voit pas. Dieu permet seulement à ceux qui

aiment, à ceux qui aiment éperdûment de la contempler. Elle se montre

seulement aux amoureux, qui pâlissent en l’apercevant: c’est la preuve

de l’amour, une preuve infaillible et étrange.

* * * * *

L’as-tu vue? L’as-tu vue, toi, la barque-fantôme? Oh! malheureuse, si

j’avais été seule à l’apercevoir...

Naples · 第 9 / 28 题