A Fores.--Un appartement du palais.
_Entrent_ LENOX ET _un autre_ SEIGNEUR.
LENOX.--Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer vos pensées, qui
peuvent aller plus loin. Seulement, je dis que les choses ont été prises
d'une singulière manière. Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth!
vraiment je le crois bien, il était mort.--Le brave et vaillant Banquo
s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si vous voulez, que c'est
Fleance qui l'a assassiné, car Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se
promener trop tard.--Qui de nous peut ne pas voir combien il était
horrible de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur bon
père? Damnable crime! combien Macbeth en a été affligé! N'a-t-il pas
aussitôt, dans une pieuse rage, mis en pièces les deux coupables qui
étaient les esclaves de l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce
pas une noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute âme
sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier le crime. En sorte
que j'en reviens à dire qu'il a très-bien pris toutes choses; et je
pense que s'il tenait les fils de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera
pas, s'il plaît au ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un
père, et Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se rendre à la fête
du tyran[29], Macduff est tombé en disgrâce. Pouvez-vous, monsieur,
m'apprendre où il s'est réfugié?
LE SEIGNEUR.--Le fils de Duncan, à qui le tyran retient son légitime
héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre. Le pieux Edouard lui a fait
un accueil si gracieux, que la malveillance de la fortune ne lui a rien
fait perdre de la considération due à son rang. C'est là que Macduff est
allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland et le
belliqueux Siward, afin que, par leur secours et avec l'approbation de
Celui qui est là-haut, nous puissions prendre nos repas sur nos tables,
accorder le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos banquets
des poignards sanglants, rendre des hommages légitimes et recevoir des
honneurs libres de contrainte, toutes choses après quoi nous soupirons
aujourd'hui. Ce rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se
prépare à tenter quelque expédition guerrière.
LENOX.--A-t-il envoyé vers Macduff?
LE SEIGNEUR.--Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi, monsieur! non,»
le sombre messager lui a tourné le dos en murmurant, comme s'il eût dit:
«Vous regretterez le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»
LENOX.--Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi éloigné que sa
prudence pourra lui en fournir les moyens. Que quelque saint ange vole à
la cour d'Angleterre annoncer son message, avant qu'il arrive, afin que
le bonheur rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une main
maudite!
LE SEIGNEUR.--Mes prières sont avec lui.
(Ils sortent.)
[Note 29: Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en
personne à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs
perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé
l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement périr,
à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content de cette
précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane un
château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise traînant
en longueur, à cause de la difficulté et de la dépense, il ordonna à
tous les thanes d'y envoyer des matériaux et de s'y rendre chacun à son
tour avec ses vassaux pour aider aux travaux. Quand vint le tour de
Macduff, il y envoya ses gens avec les matériaux nécessaires, leur
recommandant de se conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir
aucun prétexte pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même;
mais il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger
pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du mal;
ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que cet homme
n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte avec une bride.» Il ne se
détermina pourtant pas immédiatement à le poursuivre.]