En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son grand-père
Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille aînée de Malcolm:
la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se trouvait ainsi
cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était Finleg, thane de
Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie et dans la
chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector Boèce, à qui a été
emprunté le récit des événements concernant Duncan et Macbeth. Comme
Shakspeare a suivi de point en point la chronique de Hollinshed, les
faits contenus dans cette chronique sont nécessaires à rappeler; ils ont
d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt véritable.
Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé
parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la
chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu
guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que
si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer
l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un
excellent capitaine.»
Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan
ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, chargé de
recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu sévèrement
(_somewhat sharpelie_) quelques-uns des plus coupables, ce qui
occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent qu'il avait
reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec peine et couvert de
blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se rendre à la cour, il
alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin celui-ci à faire
sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent le sergent d'armes
qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la défense, excités par
Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui, réunissant autour de lui
ses parents et ses amis, leur représenta Duncan comme un lâche au coeur
faible (_taint hearted milksop_), plus propre à gouverner des moines
qu'à régner sur une nation aussi guerrière que les Écossais. La révolte
s'étendit particulièrement sur les îles de l'ouest, d'où une foule
de guerriers vinrent dans le Lochaber se ranger autour de Macdowald;
l'espoir du butin attira aussi d'Irlande un grand nombre de Kernes et de
Gallouglasses[1], prêts à suivre Macdowald partout où il voudrait les
conduire. Au moyen de ces renforts, Macdowald battit les troupes que le
roi avait envoyées à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la
bataille, lui fit trancher la tête.
Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth
lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir, qui
laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant de se
charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre ayant
été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles troupes
effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta secrètement;
et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête à Macbeth, fut
mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château où il avait renfermé
sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y pouvoir tenir, et dans la
crainte des supplices, il se tua, après avoir tué d'abord sa femme et
ses enfants. Macbeth entra sans obstacle dans le château, dont les
portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y trouva plus que le cadavre de
Macdowald au milieu de ceux de sa famille; et la barbarie de ce temps
fut révoltée de ce qu'insensible à ce tragique spectacle, Macbeth fit
couper la tête de Macdowald pour l'envoyer au roi, et attacher le reste
du corps à un gibet. Il fit acheter très-cher aux habitants des îles le
pardon de leur révolte, ce qui ne l'empêcha pas de faire exécuter
tous ceux qu'il put prendre encore dans le Lochaber. Les habitants se
récrièrent hautement contre cette violation de la foi promise, et les
injures qu'ils proférèrent contre lui, à cette occasion, irritèrent
tellement Macbeth qu'il fut près de passer dans les îles avec une armée
pour se venger; mais il fut détourné de ce projet par les conseils de
ses amis, et surtout par les présents au moyen desquels les insulaires
achetèrent une seconde fois leur pardon.
[Note 1: Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les
seconds d'armes pesantes.]
Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente en
Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la portion la
plus considérable de son armée, dont il confia le reste à Macbeth et à
Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia dans le château
de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant secrètement instruit
Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir traiter et traîna la chose
en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que Macbeth avait réuni des
forces suffisantes, il indiqua un jour pour livrer la place, et en
attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer des provisions de
bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant plus d'empressement que depuis
plusieurs jours ils souffraient beaucoup de la disette. Le pain et la
bière qu'on leur livra avaient été mêlés du jus d'une baie extrêmement
narcotique, en sorte que, s'en étant rassasiés avec avidité, ils
tombèrent dans un sommeil dont il fut impossible de les tirer. Alors
Duncan fit avertir Macbeth, qui, arrivant en diligence et entrant sans
obstacle dans le camp, massacra tous les Norwégiens, dont la plupart ne
se réveillèrent pas, et dont les autres se trouvèrent tellement étourdis
par l'effet du soporifique qu'ils ne purent faire aucune défense. Un
grand nombre de mariniers de la flotte norwégienne, qui étaient venus
pour prendre leur part de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent
le sort de leurs compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de
cette boucherie, trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau
sur lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent,
trois jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se
brisèrent les uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans
un lieu appelé les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui
(1574), dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent
sur la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis que
le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.» Ce
désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs
années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire jurer
de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer sa
délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant qu'on les
célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois, sous les
ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger son frère Suénon.
Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les défirent, les forcèrent
à se rembarquer et à payer une somme considérable pour obtenir la
permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch, où, dit la
chronique, on voit encore un grand nombre de vieux tombeaux sur lesquels
sont gravés les armes des Danois.
Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où était
le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs, «sans
autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement accostés,
au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement vêtues et
«semblables à des créatures de l'ancien monde» (_elder world_), qui
saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la tragédie. Sur
quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous donc, dit-il, de vous
montrer si peu favorables envers moi que vous assigniez à mon compagnon
non-seulement de grands emplois, mais encore un royaume, tandis qu'à
moi vous ne me donnez rien du tout?--Vraiment, dit la première d'entre
elles, nous te promettons de plus grands biens qu'à lui, car il régnera
en effet, mais avec une fin malheureuse, et il ne laissera aucune
postérité pour lui succéder; tandis qu'au contraire toi, à la vérité,
ne régneras pas du tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront
l'Écosse par une longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt
elles disparurent. Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été
mis à mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui
commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions des
sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.
Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan
n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que si le
roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe fussent
assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait à leur
place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant désigné,
avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et son
successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées,
se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y était
d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant du
désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce, comme
le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son manque de
courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres disent à
Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit part de son
projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone, où il se mit
sans difficulté en possession de la couronne.
La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre de
Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés d'une
autre partie de cette même chronique concernant le meurtre du roi Duffe,
assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur écossais
nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre telles que les
rapporte la chronique.
Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé de
protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes oisives qui
ne voulaient vivre que sur les biens des autres.» Il en fit exécuter
plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande ou bien à apprendre
quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent, à ce qu'il paraît,
à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés assez «éloignés, les
nobles, dit la chronique, furent très-offensés de cette extrême rigueur,
regardant comme un déshonneur, pour des gens descendus de noble
parentage, d'être contraints de gagner leur vie par le travail de leurs
mains, ce qui n'appartient qu'aux hommes de la glèbe et autres de la
basse classe, nés pour travailler à nourrir la noblesse et pour obéir à
ses ordres.» Le roi fut, en conséquence, regardé par eux comme ennemi
des nobles et indigne de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement
dévoué aux intérêts du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce
temps, cause commune contre l'oppression des grands seigneurs. Le
mécontentement s'accroissant tous les jours, il s'éleva plusieurs
révoltes, dans l'une desquelles entrèrent quelques jeunes gentilshommes,
parents de Donwald, lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces
jeunes gens furent pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi
fidèlement et utilement le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais
n'ayant pu y parvenir, il en conçut un violent ressentiment. Sa femme,
que des causes pareilles irritaient contre le roi, n'épargna rien pour
l'aigrir et lui fit comprendre combien il lui serait facile de se venger
lorsque Duffe viendrait, comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores,
sans autre garde que la garnison du château, qui était entièrement à
leur dévotion, et elle lui en indiqua tous les moyens.
Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ,
lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard qu'à
l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux
chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou
collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât
cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents. Ils
entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent son corps
hors du château par une poterne, et, le mettant sur un cheval préparé
à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près d'une petite
rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans; puis,
creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y enterrèrent
le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la crainte que
s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent lorsque
Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître comme
l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin de se
tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas pendant
le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives au
meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte
et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point durant
six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts et
exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se couvrirent
de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.
Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent
signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On rapporte
plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:
«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit à
l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique, sera
mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui qu'il
accompagne.» La peine de mort était également portée contre celui qui
prêtait serment à tout autre qu'au roi.
«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous peine
de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout si leurs
terres sont voisines.»
«Toute arme (_armour_) et toute épée portée pour un autre effet que
la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée à
l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (_moveable goods_)
de la personne délinquante.» Il est également défendu à tout homme du
peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage que l'agriculture,
mais cela seulement sous peine de confiscation du cheval.
«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans les limites
de leur commandement, perdront ces terres ou possessions, et l'argent
qui aura servi à les payer.» Il leur est également défendu, sous peine
de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés par personne de
leur famille, de marier leurs fils ou filles dans leur gouvernement.
«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être
autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être
également passés au nom du roi.
Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du clergé
et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de
la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont
quelques-unes assez singulières pour le temps, sont faites par des
motifs d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir
l'indépendance civile contre le pouvoir des officiers de la couronne;
mais la plupart ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des
nobles et de concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes
sont rapportées par les historiens du temps comme des lois sages
et bienfaisantes; et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens
légitimes, s'il eût continué dans les voies de la justice comme il avait
commencé, il aurait pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au
nombre des plus grands princes qui eussent jamais régné.»
Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité
contrefait et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra
enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait
porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la justice
en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient dans une
crainte continuelle qu'on ne le servît de la même coupe qu'il avait
administrée à son prédécesseur.» Dès lors commence le Macbeth de la
tragédie. Le meurtre de Banquo, exécuté de la même manière et pour les
mêmes motifs que ceux que lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand
nombre d'autres crimes qui lui font «trouver une telle douceur à mettre
ses nobles à mort que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite,
et le peuple n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries
et de ses rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de
Macduff, dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine
contre lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger,
forma le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y
était réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car
les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx et
des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez tous les
nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de Macduff, le
massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation avec Malcolm,
sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa d'abord aux
empressements de Macduff des raisons tirées de sa propre incontinence,
et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare, en ajoutant seulement:
«Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai les choses avec tant de prudence
que tu pourras te satisfaire à ton plaisir, si secrètement que personne
ne s'en apercevra.» Le reste de la scène est fidèlement imité par le
poëte; et tout ce qui concerne la mort de Macbeth, les prédictions qui
lui avaient été faites et la manière dont elles furent à la fois éludées
et accomplies, est tiré presque mot pour mot de la chronique où nous
voyons enfin comment «par l'illusion du diable il déshonora, par la plus
terrible cruauté, un règne dont les commencements avaient été utiles
à son peuple[2].» Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué
lui-même en 1057, après dix sept ans de règne.
[Note 2: Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p.
168 et suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150
et suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette
chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
l'histoire de Macbeth, a dit: _Multa hic fabulose quidam nostrorum
affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
historiae, ea omitto_. (_Rerum Scot. Hist._, t. VII.)]
Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner
l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements et des
personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces choses
inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence. Loin de
rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle il
emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout ce qui
altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait l'action de ses
personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les pénétrer d'une
seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, avec les crimes
et les grandes qualités que lui attribue son histoire, serait un être
trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition et trop de vertu à la
fois pour que l'une de ses dispositions pût se soutenir quelque temps en
présence de l'autre, et l'on aurait besoin de trop grandes machines
pour faire pencher la balance de l'un ou l'autre côté. Le Macbeth de
Shakspeare n'est brillant que par ses vertus guerrières, et surtout
par sa valeur personnelle; il n'a que les qualités et les défauts d'un
barbare: brave, mais point étranger à la crainte du péril dès qu'il y
croit, cruel et sensible par accès, perfide par inconstance, toujours
prêt à céder à la tentation qui se présente, qu'elle soit de crime ou de
vertu, il a bien, dans son ambition et dans ses forfaits, ce caractère
d'irréflexion et de mobilité qui appartient à une civilisation
presque sauvage; ses passions sont impérieuses, mais aucune série de
raisonnements et de projets ne les détermine et ne les gouverne; c'est
un arbre élevé, mais sans racines, que le moindre vent peut ébranler et
dont la chute est un désastre. De là naît sa grandeur tragique; elle est
dans sa destinée plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin
des espérances du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été
inquiète, car elle eût été seulement le fruit de la circonstance; son
crime devient pour lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui
le lui a fuit commettre: ce crime n'est pas sorti du fond de la nature
de Macbeth; et cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le
déchire de toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et
irrémissible, où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui
ne l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la
carrière que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth
est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour
devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature
divine, et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car
cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à chaque
instant obscurcis par des orages.
Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit
d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions. Elle
y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans
généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre
ce qui pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui
appartiennent à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son
mari, connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan,
parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine.
Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de
Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle
n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera
satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences
lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait pas eu
la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux
forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait jamais
songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; mais
ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle qui prépare le
meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. Elle n'a pas
vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant dans la chambre de
Duncan égorgé, l'effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle
en sort troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son mari, mais
l'engageant seulement à ne se pas trop arrêter sur des images, dont on
voit qu'elle commence à se sentir elle-même obsédée. Le coup est porté
et se révélera dans l'admirable et terrible scène du somnambulisme:
c'est là que nous apprendrons ce que devient, lorsqu'il n'est plus
soutenu par l'aveugle emportement de la passion, ce caractère en
apparence si inébranlable. Macbeth s'est affermi dans le crime, après
avoir hésité à le commettre, parce qu'il le comprenait; nous verrons sa
femme, succombant sous la connaissance qu'elle en a trop tard acquise,
substituer une idée fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et
punir par la folie du désespoir le crime que lui a fait commettre la
folie de l'ambition.
Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce grand
tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre couleur
que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières sont
bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est d'usage
de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation de
Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de la vie, de la
mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de l'humanité, et
qui en disposent d'après les plus méprisables caprices de leur odieuse
nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'effroi que fait
naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel spectacle en augmente
l'effet.
Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, par
une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à tort on
regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au naturel:
la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté des moeurs et
des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps et aux situations
où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne peut demeurer oisif,
s'attache alors aux plus petits rapports, s'y complaît et s'en fait une
habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien
n'est plus alambiqué que l'esprit de la littérature du moyen âge. Ce que
nous connaissons des discours des sauvages contient beaucoup d'idées
recherchées; la recherche est le caractère des beaux esprits de la
classe inférieure; les injures mêmes des gens du peuple sont composées
quelquefois avec une recherche tout à fait singulière, comme si, dans
ces moments où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait
avec plus de facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls
où il soit capable d'atteindre.
On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une
tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui
venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée à
Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en 1605, des
étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en anglais
devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les étudiants
étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour à tour; leurs
discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et par une allusion
au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent Jacques roi
d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent même roi de
France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu du nombre _trois_.