VIII

Cette étroitesse d’esprit, dans les actes secondaires de la vie, n’est

pas la seule qu’on rencontre chez cet homme aux pensées audacieuses et

profondes. Petites jouissances d’amour-propre, petites manies,

indépendance absolue dans ses goûts, méfiance gratuite et préventive,

tout concourt à accentuer cette physionomie de citadin provincial dont

le moindre souci est de désirer acquérir ce qu’on est convenu d’appeler

la «distinction de la haute société». Indifférence ou inaptitude, la

science des belles manières lui demeure inconnue dans sa vie privée.

Suivant ses impulsions naturelles, sans s’inquiéter du _decorum_ ni du

_qu’en dira-t-on_, être et paraître ne sont pour lui qu’une seule et

même chose, une fois qu’il est débarrassé de l’esclavage, toujours

respecté, de la représentation.

Fait-il des embellissements à sa propriété de Malmaison? «Le Premier

Consul, dit la duchesse d’Abrantès, en était tellement enchanté qu’il

voulut absolument nous y mener, pour que Mme Bonaparte pût voir surtout

le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse.»

Comme le ferait un petit rentier prenant plaisir à suivre la

construction d’un immeuble, «on le voyait à l’île d’Elbe, dit

Chateaubriand, présider ses maçons dès cinq heures du matin». Quand, en

1815, le Père Maurice de Brescia fut envoyé par Lucien Bonaparte aux

Tuileries, l’Empereur ne «dédaigna pas de lui faire visiter ses grands

et petits appartements».

L’acte le plus important de la politique extérieure de Napoléon fut le

blocus continental. La prohibition des denrées coloniales était une

grosse entrave au commerce des sucres. Par ordre supérieur, on s’occupa

activement de perfectionner, par tous les moyens possibles, la

fabrication du sucre de betterave. Cette question intéressait l’Empereur

au plus haut point. Dès que les produits français purent entrer en

concurrence avec les étrangers, son contentement fut tel, «qu’il plaça,

dit Fouché, sous un verre, sur sa cheminée, à Saint-Cloud, un pain de

sucre de betterave raffiné qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre

colonial sorti des raffineries d’Orléans».

Il ne savait garder aucune contrainte: Fleury de Chaboulon le tient

«incapable de garder un secret». Ceci dit à l’adresse de ceux qui ont

fait de Napoléon un monstre de dissimulation. D’autre part, la duchesse

d’Abrantès se plaint de l’indiscrétion de l’Empereur, toujours porté à

raconter «aux femmes les infidélités de leurs maris». «Quant aux autres

plaisanteries des jolies femmes de Gand, écrit Davout à sa femme, je

regrette que l’Empereur te les ait faites, puisque cela t’a fait passer

quelques mauvais quarts d’heure dans la nuit qui a suivi.»

Par une opposition curieuse, l’homme qui assistait, impassible, aux

péripéties d’une bataille dont l’issue pouvait être un désastre, ne

supportait pas la moindre contrariété lorsqu’il était assis à une table

de jeu. Si la chance ne lui était pas favorable,--bien qu’aucun intérêt

pécuniaire ne fût engagé,--irrésistiblement, il trichait. Tous les

contemporains sont unanimes à constater ce travers de Napoléon. Davout

assure «qu’aux échecs même, il savait rentrer en possession de ses deux

fous. Il n’aimait pas que l’on en fît la remarque trop sérieusement; il

en riait le premier, mais il était évidemment fâché qu’on y mît trop

d’importance; et, au fait, ne jouant jamais d’argent, il y avait plus à

en plaisanter qu’à se fâcher».

Il n’est pas de bon bourgeois sans la passion de faire des mariages.

D’une lettre du temps, nous détachons un passage qui souligne

ironiquement cette petite manie de l’Empereur: «J’espère bien, écrit

Boucher de Perthes à la comtesse de N..., que si vous devenez veuve,

l’Empereur me donnera votre main par sénatus-consulte. Oui, Sa Majesté

aime les mariages, et les mariages d’où naissent beaucoup d’enfants...

Dès lors, mesdames les baronnes, comtesses et duchesses, si vous voulez

être agréables à l’Empereur,

Faites tous vos efforts

Pour réparer les dégâts de la guerre.

Tuer un homme est un crime. Dès lors,

La bonne œuvre est dans le contraire.»

Nous avons déjà signalé l’insistance de l’Empereur près de Berthier;

Gaudin, ministre des finances, eut à subir également les effets de cette

manie de marier les gens quand même: «J’espère, dit Napoléon à Gaudin en

le faisant duc de Gaëte, que vous ne me refuserez pas de prendre femme,

d’ici à deux ans au plus tard. Je me chargerai, si vous voulez,

d’arranger cette affaire.» «Je suis comblé des bienfaits de l’Empereur,

écrit le maréchal Davout à sa femme, mais celui auquel je mets le plus

de prix est la femme à qui il a uni mon sort.»

L’attitude de Napoléon envers les femmes a souvent été qualifiée de

brutale. A part l’apostrophe à Mme de Staël que nous avons mentionnée en

son temps; à part le désappointement, à Tilsitt, de la belle reine

Louise de Prusse, Vénus diplomatique, offrant une fleur dont le prix, la

cession de Magdebourg, parut trop élevé à l’Empereur qui persista dans

son rôle de Pâris récalcitrant; à part ces deux épisodes, on manque de

faits précis qui permettent d’accepter la conclusion des détracteurs. On

serait plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que l’Empereur,

sans relâche accaparé par les affaires les plus sérieuses, accordait peu

d’attention au sexe faible et n’avait pas le temps de bien tourner le

madrigal. Cependant il savait, comme tout le monde, dire aux dames, à

l’occasion, d’aimables banalités, ainsi qu’en témoignent ce propos un

peu vif décoché à la femme de l’astronome Lalande: «Partager une nuit

entre une jolie femme et un beau ciel me paraît être le bonheur sur la

terre», et ce compliment répété par Mme de Metternich à son mari: «Au

dernier cercle, j’ai joué avec l’Empereur... Il a commencé par me faire

de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l’éternelle robe

d’or.» Girardin, de son côté, nous dit avoir assisté à un souper à la

suite duquel «l’Empereur a parlé à toutes les femmes, et même d’un air

galant. En pareil cas, ajoute notre auteur, il a un sourire des plus

gracieux».

C’étaient là des exceptions, sans doute, car ni son tempérament, ni ses

idées générales ne le portaient à se mettre en frais de fine galanterie.

Il ne trouvait aucun charme dans les conversations féminines, et ne se

gênait pas pour dire «qu’il avait toujours détesté les femmes prétendues

beaux esprits». «Soigner leur ménage et leurs enfants sans se mêler de

ce qui ne les regarde pas»,--voilà, selon lui, ce que les épouses

avaient de mieux à faire. Quant à leur ingérence dans le gouvernement,

il la repoussait avec une énergie rapportée en ces termes par Rœderer:

«Il vaut mieux que les femmes travaillent de l’aiguille que de la

langue, surtout pour se mêler des affaires politiques... Les États sont

perdus quand les femmes gouvernent les affaires publiques. La France a

péri par la reine... Voyez l’Espagne, c’est la reine qui gouverne. Pour

moi, il suffirait que ma femme voulût une chose pour que je fisse le

contraire.» «Les pièces trouvées à Charlottenbourg, dit le 29e _Bulletin

de la Grande Armée_, démontreraient, si cela avait besoin de

démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre

aux femmes de l’influence sur les affaires politiques.»

Quel crédit aurait-il pu accorder aux femmes, quand il n’avait aucune

foi dans leur vertu première qui doit être la fidélité? Marié deux fois,

deux fois il fut éprouvé, à l’instar des maris de Molière, malgré toutes

les précautions dont il usait, comme d’interdire, par exemple, l’entrée

d’aucun homme dans les appartements de l’Impératrice. La quintessence de

son scepticisme sur la vertu conjugale, est exprimée par lui-même, dans

une discussion au Conseil d’État, sous cette forme délibérée:

«L’adultère n’est pas un phénomène, c’est une affaire de canapé; il est

très commun.»

En dépit de ses opinions sur la dépravation des mœurs, il ne tolérait

dans son entourage aucune irrégularité de situation. Il avait le

concubinage en horreur, rien ne pouvait le faire céder sur ce point. Mme

Visconti, qui avait des droits à la Cour, s’en vit refuser

catégoriquement l’entrée parce qu’elle vivait avec Berthier. Les

supplications de ce dernier, l’ami de tous les jours, ne parvinrent

jamais à vaincre la résistance de l’Empereur. Même ostracisme à l’égard

de Mme Grant, maîtresse de Talleyrand.

Napoléon intime · 第 89 / 111 题