Cette étroitesse d’esprit, dans les actes secondaires de la vie, n’est
pas la seule qu’on rencontre chez cet homme aux pensées audacieuses et
profondes. Petites jouissances d’amour-propre, petites manies,
indépendance absolue dans ses goûts, méfiance gratuite et préventive,
tout concourt à accentuer cette physionomie de citadin provincial dont
le moindre souci est de désirer acquérir ce qu’on est convenu d’appeler
la «distinction de la haute société». Indifférence ou inaptitude, la
science des belles manières lui demeure inconnue dans sa vie privée.
Suivant ses impulsions naturelles, sans s’inquiéter du _decorum_ ni du
_qu’en dira-t-on_, être et paraître ne sont pour lui qu’une seule et
même chose, une fois qu’il est débarrassé de l’esclavage, toujours
respecté, de la représentation.
Fait-il des embellissements à sa propriété de Malmaison? «Le Premier
Consul, dit la duchesse d’Abrantès, en était tellement enchanté qu’il
voulut absolument nous y mener, pour que Mme Bonaparte pût voir surtout
le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse.»
Comme le ferait un petit rentier prenant plaisir à suivre la
construction d’un immeuble, «on le voyait à l’île d’Elbe, dit
Chateaubriand, présider ses maçons dès cinq heures du matin». Quand, en
1815, le Père Maurice de Brescia fut envoyé par Lucien Bonaparte aux
Tuileries, l’Empereur ne «dédaigna pas de lui faire visiter ses grands
et petits appartements».
L’acte le plus important de la politique extérieure de Napoléon fut le
blocus continental. La prohibition des denrées coloniales était une
grosse entrave au commerce des sucres. Par ordre supérieur, on s’occupa
activement de perfectionner, par tous les moyens possibles, la
fabrication du sucre de betterave. Cette question intéressait l’Empereur
au plus haut point. Dès que les produits français purent entrer en
concurrence avec les étrangers, son contentement fut tel, «qu’il plaça,
dit Fouché, sous un verre, sur sa cheminée, à Saint-Cloud, un pain de
sucre de betterave raffiné qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre
colonial sorti des raffineries d’Orléans».
Il ne savait garder aucune contrainte: Fleury de Chaboulon le tient
«incapable de garder un secret». Ceci dit à l’adresse de ceux qui ont
fait de Napoléon un monstre de dissimulation. D’autre part, la duchesse
d’Abrantès se plaint de l’indiscrétion de l’Empereur, toujours porté à
raconter «aux femmes les infidélités de leurs maris». «Quant aux autres
plaisanteries des jolies femmes de Gand, écrit Davout à sa femme, je
regrette que l’Empereur te les ait faites, puisque cela t’a fait passer
quelques mauvais quarts d’heure dans la nuit qui a suivi.»
Par une opposition curieuse, l’homme qui assistait, impassible, aux
péripéties d’une bataille dont l’issue pouvait être un désastre, ne
supportait pas la moindre contrariété lorsqu’il était assis à une table
de jeu. Si la chance ne lui était pas favorable,--bien qu’aucun intérêt
pécuniaire ne fût engagé,--irrésistiblement, il trichait. Tous les
contemporains sont unanimes à constater ce travers de Napoléon. Davout
assure «qu’aux échecs même, il savait rentrer en possession de ses deux
fous. Il n’aimait pas que l’on en fît la remarque trop sérieusement; il
en riait le premier, mais il était évidemment fâché qu’on y mît trop
d’importance; et, au fait, ne jouant jamais d’argent, il y avait plus à
en plaisanter qu’à se fâcher».
Il n’est pas de bon bourgeois sans la passion de faire des mariages.
D’une lettre du temps, nous détachons un passage qui souligne
ironiquement cette petite manie de l’Empereur: «J’espère bien, écrit
Boucher de Perthes à la comtesse de N..., que si vous devenez veuve,
l’Empereur me donnera votre main par sénatus-consulte. Oui, Sa Majesté
aime les mariages, et les mariages d’où naissent beaucoup d’enfants...
Dès lors, mesdames les baronnes, comtesses et duchesses, si vous voulez
être agréables à l’Empereur,
Faites tous vos efforts
Pour réparer les dégâts de la guerre.
Tuer un homme est un crime. Dès lors,
La bonne œuvre est dans le contraire.»
Nous avons déjà signalé l’insistance de l’Empereur près de Berthier;
Gaudin, ministre des finances, eut à subir également les effets de cette
manie de marier les gens quand même: «J’espère, dit Napoléon à Gaudin en
le faisant duc de Gaëte, que vous ne me refuserez pas de prendre femme,
d’ici à deux ans au plus tard. Je me chargerai, si vous voulez,
d’arranger cette affaire.» «Je suis comblé des bienfaits de l’Empereur,
écrit le maréchal Davout à sa femme, mais celui auquel je mets le plus
de prix est la femme à qui il a uni mon sort.»
L’attitude de Napoléon envers les femmes a souvent été qualifiée de
brutale. A part l’apostrophe à Mme de Staël que nous avons mentionnée en
son temps; à part le désappointement, à Tilsitt, de la belle reine
Louise de Prusse, Vénus diplomatique, offrant une fleur dont le prix, la
cession de Magdebourg, parut trop élevé à l’Empereur qui persista dans
son rôle de Pâris récalcitrant; à part ces deux épisodes, on manque de
faits précis qui permettent d’accepter la conclusion des détracteurs. On
serait plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que l’Empereur,
sans relâche accaparé par les affaires les plus sérieuses, accordait peu
d’attention au sexe faible et n’avait pas le temps de bien tourner le
madrigal. Cependant il savait, comme tout le monde, dire aux dames, à
l’occasion, d’aimables banalités, ainsi qu’en témoignent ce propos un
peu vif décoché à la femme de l’astronome Lalande: «Partager une nuit
entre une jolie femme et un beau ciel me paraît être le bonheur sur la
terre», et ce compliment répété par Mme de Metternich à son mari: «Au
dernier cercle, j’ai joué avec l’Empereur... Il a commencé par me faire
de grands éloges sur mon bandeau de diamants et sur l’éternelle robe
d’or.» Girardin, de son côté, nous dit avoir assisté à un souper à la
suite duquel «l’Empereur a parlé à toutes les femmes, et même d’un air
galant. En pareil cas, ajoute notre auteur, il a un sourire des plus
gracieux».
C’étaient là des exceptions, sans doute, car ni son tempérament, ni ses
idées générales ne le portaient à se mettre en frais de fine galanterie.
Il ne trouvait aucun charme dans les conversations féminines, et ne se
gênait pas pour dire «qu’il avait toujours détesté les femmes prétendues
beaux esprits». «Soigner leur ménage et leurs enfants sans se mêler de
ce qui ne les regarde pas»,--voilà, selon lui, ce que les épouses
avaient de mieux à faire. Quant à leur ingérence dans le gouvernement,
il la repoussait avec une énergie rapportée en ces termes par Rœderer:
«Il vaut mieux que les femmes travaillent de l’aiguille que de la
langue, surtout pour se mêler des affaires politiques... Les États sont
perdus quand les femmes gouvernent les affaires publiques. La France a
péri par la reine... Voyez l’Espagne, c’est la reine qui gouverne. Pour
moi, il suffirait que ma femme voulût une chose pour que je fisse le
contraire.» «Les pièces trouvées à Charlottenbourg, dit le 29e _Bulletin
de la Grande Armée_, démontreraient, si cela avait besoin de
démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre
aux femmes de l’influence sur les affaires politiques.»
Quel crédit aurait-il pu accorder aux femmes, quand il n’avait aucune
foi dans leur vertu première qui doit être la fidélité? Marié deux fois,
deux fois il fut éprouvé, à l’instar des maris de Molière, malgré toutes
les précautions dont il usait, comme d’interdire, par exemple, l’entrée
d’aucun homme dans les appartements de l’Impératrice. La quintessence de
son scepticisme sur la vertu conjugale, est exprimée par lui-même, dans
une discussion au Conseil d’État, sous cette forme délibérée:
«L’adultère n’est pas un phénomène, c’est une affaire de canapé; il est
très commun.»
En dépit de ses opinions sur la dépravation des mœurs, il ne tolérait
dans son entourage aucune irrégularité de situation. Il avait le
concubinage en horreur, rien ne pouvait le faire céder sur ce point. Mme
Visconti, qui avait des droits à la Cour, s’en vit refuser
catégoriquement l’entrée parce qu’elle vivait avec Berthier. Les
supplications de ce dernier, l’ami de tous les jours, ne parvinrent
jamais à vaincre la résistance de l’Empereur. Même ostracisme à l’égard
de Mme Grant, maîtresse de Talleyrand.