LA SOCIABILITÉ

I

Les critiques de la Restauration, dans leurs écrits intéressés ou

fantaisistes, ont fait de Napoléon, souverain longtemps et partout

acclamé, un être malfaisant, répulsif, incapable d’aucune assimilation

avec le reste de l’humanité.

Ces sortes de jugements extrêmes, formulés dans le tumulte des haines

virulentes et des convoitises déçues, sont à la longue réformés

ordinairement. Le temps, qui s’écoule en laissant les faits dans le

lointain, permet de les observer et de les voir sous un angle plus

ouvert, dans leurs réelles proportions.

Cette règle de perspective a été de nul effet, pour ainsi dire,

relativement à la mémoire de Napoléon. Différentes époques ont produit

des écrivains obstinés à ne voir dans l’Empereur qu’un être antinaturel.

Chez ces écrivains, la rancune ou le parti pris, parfois les deux, ont

dicté les mêmes attaques. La forme change, mais le système est fixe:

dans leur portrait, il n’y a que des ombres, l’effigie manque.

En 1814, voici en quels termes un pamphlétaire, Goldsmith, stipendié par

les Anglais, dépeint Napoléon: «Petit faquin, petit drôle de Corse», ne

sont que des appellations familières pour arriver à conclure ainsi:

«Jamais créature humaine n’a réuni en soi autant de cruauté, de

tyrannie, de pétulance, de luxure, de sale débauche, d’avarice, que ce

Napoléon Buonaparte. La nature n’avait pas encore produit un être aussi

effroyable.» Un renégat, M. de Pradt, abreuvé de faveurs sous l’Empire,

n’hésite pas à dire, l’heure étant venue de faire sa cour à Louis XVIII:

«Cet homme (Napoléon) qui a fait son éducation au café militaire, qui en

a conservé les formes, le langage, ne peut être qu’ennemi de tout ce qui

est urbanité, et de ce qui conserve une ombre de cette liberté que la

bonne compagnie entretient toujours, et sans laquelle il n’y a pas de

société possible.» Il faut en passer, et les anonymes, dont l’un signe:

«_Un chambellan forcé de l’être_», l’autre: «_L’homme qui ne l’a pas

quitté depuis quinze ans_», et toute la séquelle des insulteurs à gages

du gouvernement de la Restauration; ils ne sont pas meilleurs, ils ne

sauraient être pires.

Le règne de Louis-Philippe vit s’arrêter la production des diatribes

contre Napoléon. Le cercueil de l’Empereur s’avançant sur l’Océan, de

Sainte-Hélène vers les Invalides, produisit, en France, une telle

émotion, qu’elle suffit à rendre muets les calomniateurs. Après cette

accalmie et le silence imposé par le second Empire, il semblait que c’en

fût fini de ces attaques passionnées, quand, de nos jours, des écrivains

se sont de nouveau attachés à ternir la mémoire de Napoléon. Leur

violence n’est pas inférieure à celle des écrivains de la Restauration.

On en aura la mesure dans les expressions dont un candide publiciste,

Mario Proth, n’hésitait pas à se servir en 1872: «Il n’est truc féroce,

il n’est tragédie cruelle, mensonge, contradiction, audace devant

laquelle recule Bonaparte, ce prestidigitateur italien... Aussi combien

est amusante et combien instructive la façon cravacheuse dont il mène et

surmène ses subordonnés, les traite et les maltraite, la comédie du

capitaine Fracasse que sans cesse il leur joue... C’était un Empereur

ambulant, un Charlemagne de grande route..., il opprimait pour opprimer

et avilissait pour avilir.»

Enfin, récemment, le même thème vient d’être repris par un très éminent

philosophe, M. Taine, qui l’a paré des allures scientifiques de sa

méthode, de la solidité de son langage: «C’est l’égoïsme, non pas

inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l’activité et à

l’étendue de ses facultés, développé par l’éducation et les

circonstances, exagéré par le succès et la toute-puissance, jusqu’à

devenir un monstre, jusqu’à dresser au milieu de la société humaine un

moi colossal, qui incessamment allonge en cercles ses prises rapaces et

tenaces, que toute résistance blesse, que toute indépendance gêne...»

Puis arrive cette conclusion naturelle: «Par essence, il est

insociable.»

Le fond des idées, on le voit, n’a pas varié. Toutes ces appréciations

sont équivalentes.

Bien que nous ne fassions ici de procès à personne, et que nous nous

défendions de transformer cet ouvrage en réquisitoire, la démonstration

de la vérité nous oblige à combattre le dernier et considérable jugement

qui a été porté sur Napoléon. Notre tâche serait trop facile s’il ne

s’agissait que de réfuter les écrits de 1814. Ce ne sont, pourrait-on

dire, que des appréciations personnelles, non des études sérieuses

comparables à celles des écrivains actuels qui ont consulté les

documents contradictoires. C’est donc avec ces derniers auteurs qu’il

faut engager la discussion; nous avons les mêmes armes, et de la

distance où nous sommes, eux et nous, des choses et des hommes, nous

embrassons le même panorama. En face de ce qu’ils ont vu, il convient de

placer le résultat de nos propres observations, dont le seul but est de

mettre en évidence la vérité, dégagée de tout ressentiment, de toute

prévention, de toute complaisance envers un parti politique, comme aussi

de toute exaltation, de toute fascination.

Napoléon intime · 第 61 / 111 题