Joseph Bonaparte, plus âgé d’un an que Napoléon, fut le confident intime
des années pénibles des débuts. C’est vers lui que, dans l’affliction
comme dans la joie, se tournaient les premiers regards du futur
empereur.
Dès que Napoléon fut en état de favoriser son frère aîné, il n’y manqua
pas. Il utilisa son crédit de général victorieux en Italie pour faire
nommer Joseph ambassadeur à Rome, en 1797.
Un frère ambassadeur et l’autre général, il y avait parité entre la
fonction civile et le grade militaire. Il semblerait que cette sorte de
balance entre l’état des deux frères était indispensable au bonheur de
Joseph, dont le mécontentement apparaît, en effet, du jour où il n’eut
plus une place parallèle à celle de Napoléon, nommé Premier Consul.
Avoir procuré à Joseph le suprême honneur de signer la paix d’Amiens;
lui avoir offert une place au premier rang à la fête du Concordat où il
devait se rendre dans un carrosse à huit chevaux; lui avoir proposé
d’être président de la république italienne, d’être chancelier du Sénat,
c’était, penserez-vous, de la part de Napoléon, vouloir mettre son frère
en posture avantageuse. Fadaises! «Vous êtes dans l’erreur, dit Joseph
Bonaparte... Moi, je suis certain que c’était autant de pièges, et j’ai
dû éviter d’y tomber. Que voulait le Premier Consul? M’offrir à l’envie,
à la jalousie des autres consuls, des ministres, des conseillers d’État,
sans me donner aucun moyen de braver ces sentiments haineux...»
C’est dans tout, en effet, que Joseph contrarie les vues de son frère.
S’il s’agit de Mme de Staël, l’ennemie déclarée du Premier Consul,
Joseph, sans aucune retenue, se dit l’ami dévoué de cette intrigante.
S’il est question du rétablissement de l’empire, Napoléon ne trouvera
personne plus opposé sourdement à ses projets que son frère, et quand
l’empire sera rétabli, Joseph sera le premier à tourner en ridicule le
nouveau régime avec les titres majestueux qui en font partie. Le premier
acte de l’Empereur, malgré ses griefs, fut de nommer Joseph grand
électeur et Altesse impériale. Ces dignités n’ont d’autre effet que de
mettre le nouveau prince en fureur. Il ne veut pas qu’on l’appelle
monseigneur, ni prince. «Mais que veut donc Joseph? dit Napoléon à
Rœderer. Que prétend-il? Il se met en opposition avec moi, il réunit
tous mes ennemis. Qui est-ce donc qui lui monte la tête? Il ne veut pas
être prince... Ses filles ne savent pas encore qu’on m’appelle Empereur,
elles m’appellent Consul... Il est bien facile à M. Joseph de me faire
des scènes! Quand il m’a fait celle de l’autre jour, il n’a eu qu’à s’en
aller à Mortefontaine chasser et s’amuser, et moi, en le quittant, j’ai
devant moi toute l’Europe pour ennemie...»
En dépit du peu de satisfaction que Joseph lui causait, Napoléon lui
donna en 1806 la couronne de Naples.
A Naples, Joseph s’attira continuellement les remontrances de son frère.
On les trouve vigoureusement exprimées dans la correspondance de
l’Empereur, dont voici quelques extraits:
«Je suis surpris du mauvais état de votre artillerie et de la pénurie de
vos services; voilà le résultat de la conduite de généraux qui ne
pensent qu’à voler. Tenez-y bien la main. Je ne vous demande qu’une
chose: soyez bien le maître.»
«Je lis dans votre discours des phrases que vous me permettrez de
trouver mauvaises. Vous comparez l’attachement des Français à ma
personne, à celui des Napolitains pour vous. Cela paraîtrait une
épigramme. Quel amour voulez-vous qu’ait pour vous un peuple pour qui
vous n’avez rien fait, chez lequel vous êtes par droit de conquête avec
quarante ou cinquante mille étrangers?»
«Si vous vous faites roi fainéant, si vous ne tenez pas les rênes d’une
main ferme et décidée... vous ne ferez rien du tout.»
L’incurie, l’indolence déployées par Joseph dans le gouvernement du
royaume de Naples, les désagréments éprouvés par Napoléon, n’empêchèrent
pas celui-ci, croyant toujours n’avoir pas assez fait pour son frère, de
lui donner la couronne d’Espagne, dès qu’il l’eut déclarée vacante.
Dans cette nouvelle situation, Joseph ne procura pas plus de
satisfaction à l’Empereur. Leur désaccord ne fut que plus complet.
Il n’en pouvait être autrement, vu l’opposition absolue de leurs idées.
Napoléon, en s’arrogeant le droit de disposer à son gré du trône
d’Espagne, s’occupait bien moins du bonheur de ce dernier pays que des
intérêts de la France. Personne, pensons-nous, n’eût supposé que la
seule ambition de l’Empereur était de rendre les Espagnols heureux et
contents. Il ne trouvait probablement pas d’inconvénients à ce qu’ils le
fussent; mais avant tout, il voulait et il était en droit de vouloir que
le gouvernement espagnol, issu de sa volonté, concourût à la politique
de l’empire français; politique dont le but final était d’occuper
temporairement les royaumes conquis, afin de pouvoir les apporter sur le
tapis du Congrès où se discuterait un jour les conditions de la paix
générale. Joseph fut loin de partager cette manière de voir. Son
programme est tout entier dans une phrase extraite d’une lettre à sa
femme: «Si l’on veut que je gouverne l’Espagne pour le bien seulement de
la France, on ne doit pas espérer cela de moi.» Or, c’était précisément
ce que l’Empereur attendait de lui. «C’est un autre reproche que je lui
fais de s’être fait Espagnol, disait Napoléon; les Français ne peuvent
plus s’approcher de lui... Il n’a que des ministres espagnols... Il faut
que le Roi soit Français, il faut que l’Espagne soit française. C’est
pour la France que j’ai conquis l’Espagne.»
Nul ne peut dire ce qui serait arrivé si Joseph Bonaparte avait suivi
rigoureusement les instructions de l’Empereur. Mais le fait,
malheureusement certain, est qu’en poursuivant sa chimère de gagner le
cœur des Espagnols, le Roi ne sut pas conserver sa couronne, malgré
l’appui des meilleures armées de la France.
Au milieu des désastres d’Espagne, qui atteignent si directement
Napoléon, son attitude vis-à-vis de son frère est encore bien
intéressante. C’est lui qui apportera des consolations à Joseph, qui lui
relèvera le moral, qui le soutiendra au cours de ces événements si
préjudiciables au prestige impérial vis-à-vis de l’Europe. Lisez ses
lettres, elles se terminent presque toutes par des mots de ce genre:
«Portez-vous bien. Ayez courage et gaieté, et ne doutez jamais du plein
succès.» Quand l’Empereur apprendra, avec un chagrin bien
compréhensible, la désastreuse capitulation du général Dupont, à Baylen,
il ne fera point de reproches à Joseph, il s’efforcera plutôt de lui
remonter le moral: «Dites-moi que vous êtes gai, bien portant et vous
faisant au métier de soldat; voilà une belle occasion pour l’étudier...»
On ne pourra mieux se faire une idée exacte de l’état permanent des
rapports entre les deux frères qu’en lisant la lettre suivante, écrite
par Napoléon: «Mon frère, je ne réponds pas à votre lettre où vous
paraissiez avoir de l’humeur; c’est un principe que je suis avec vous
depuis longtemps. Lorsque vous êtes convaincu que l’on ne pouvait mieux
faire que ce que l’on a fait, je dois vous laisser dans votre croyance
et ne pas vous affliger, puisque le passé est toujours sans remède.»
Une fois de plus, il faut demander à nos contradicteurs où se trouve,
ici, l’homme violent, brutal, incapable de supporter une résistance
quelconque. Selon nous, s’il est un reproche à adresser à Napoléon,
c’est de ne pas être à la hauteur de la résolution virile qui lui
commande de sacrifier son frère. Il supporta durant de longues années
toutes les tracasseries que lui valait la conduite de Joseph; il
supporta les malheurs qui en furent la suite naturelle, sans jamais
prendre une mesure énergique amplement justifiée par les circonstances
qui amenèrent, finalement, la perte de l’Espagne et l’ébranlement de la
puissance impériale.
Toutefois il faut reconnaître qu’à l’heure des revers, en 1814, Joseph
tint de son mieux la tête du gouvernement à Paris; et, dans ces
fonctions, sa loyauté et sa bonne volonté sont à l’abri de toute
critique.
Dans l’exposé succinct que nous avons fait des rapports de l’Empereur
avec son frère aîné, exposé qui va de l’enfance de Napoléon à sa chute,
en traversant les vicissitudes des premières années et les splendeurs du
règne impérial, nous pensons avoir établi suffisamment qu’au fond de son
cœur, Napoléon conserva toujours pour Joseph une amitié vraiment
fraternelle, aussi solide qu’efficace.