LA FAMILLE

I

«Inhumain avec ses frères, incestueux avec ses sœurs», telles sont les

expressions usitées par les détracteurs de Napoléon, pour définir ses

rapports avec sa famille.

La première de ces appréciations est facile à discuter; les documents,

les témoignages abondent; ils permettent de juger d’où venaient les

torts dans cette famille qui fut absolument désunie parce que chacun de

ses membres se tenait pour méconnu et maltraité par l’Empereur, alors

que tous n’avaient qu’à se laisser vivre dans une opulence fastueuse.

Le malheur des frères et sœurs de Napoléon prend sa source dans une foi

qui leur était commune: ils se croyaient tous rois de droit divin, elles

se croyaient toutes reines de naissance. Leur état d’esprit se résume

parfaitement dans une boutade de Napoléon, se plaignant devant

Bourrienne des récriminations des siens: «En vérité, à les entendre, on

dirait que j’ai mangé l’héritage de notre père!»

Et ces récriminations ne furent pas d’un seul jour. Elles furent

constantes, elles se représentaient avec une persistance intolérable,

mettant ainsi à l’épreuve la plus irritante une longanimité fraternelle

qui a fait dire à un contemporain: «Napoléon avait plus de mal à

gouverner sa famille que son empire.» De fait, il lui aurait été fort

difficile de contenter tout le monde; Lucien gémissait dans l’exil de ne

pouvoir rien être; Joseph se plaignait d’être roi; Louis se posait en

roi martyr, déchu de droits qu’il avait volontairement abdiqués, et

Jérôme s’estimait malheureux d’avoir un budget royal trop limité pour

ses folles dépenses. Si Elisa trouvait son duché bien mesquin pour sa

nature altière, Caroline aspirait plus haut que son royaume de Naples;

enfin, Pauline souffrait de n’être pas en état de donner carrière à ses

extravagances de toutes sortes, pendant que Madame Mère se lamentait de

ne pouvoir faire autant d’économies qu’elle le désirait.

A ce concert journalier de supplications, de reproches le plus souvent

publics, qui amoindrissaient son autorité, l’Empereur, assailli de tant

et de si graves préoccupations, n’opposait qu’une résistance passagère,

bientôt vaincue par sa faiblesse naturelle.

Dira-t-on que sa conduite était guidée par des raisons étrangères à

l’affection vraie de la famille? Dira-t-on que son intérêt et son

amour-propre lui commandaient de ne pas étaler, aux yeux de la nation et

des Cours européennes, des discordes regrettables? Certes, il avait le

souci de l’opinion publique, et c’est encore un des côtés qui accusent

sa volonté de ne pas se mettre au-dessus de l’humanité. Il avait ce

souci et ne s’en cachait point: avec quelle tristesse il écrivait à

Jérôme, à propos du scandale occasionné par Louis en Hollande: «La

famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne conduite. Tout

cela ne donnera pas d’elle une bonne idée en Europe.» Mais cette

préoccupation légitime et respectable, en tout cas, du bon renom de la

famille n’était pas la cause des actes de Napoléon; elle était la

conséquence directe de son désir ardent de voir tous les siens heureux

et considérés, désir qui l’animait déjà, dans des temps où il n’était

comptable de ses actions vis-à-vis de personne.

Sa sollicitude pour Joseph et pour Lucien exprimée chaleureusement dans

les lettres de l’écolier de Brienne, âgé de treize ans, les soins

paternels du lieutenant pour Louis, élevé au prix de mille privations,

l’assistance donnée à Elisa par le capitaine révoqué, l’éducation de

Jérôme soignée par le général, les mariages de Pauline et de Caroline

faits par le Premier Consul, sans autre pensée que le bonheur de ses

sœurs, sont autant de faits patents qui attestent que l’Empereur, pour

être bon envers sa famille, n’avait besoin d’aucun autre motif que le

penchant naturel de son cœur.

Aussi, pendant que tous, sans exception, s’appliquèrent à lui susciter

des embarras continuels, pendant que sa vie tout entière fut contristée

par les réclamations des uns et les écarts des autres, Napoléon, nous

allons le voir, déploya à leur égard une munificence et une indulgence

inépuisables.

En regard de l’opinion générale qui a été faussée par tant de calomnies

travestissant les faits les plus simples, le sentiment exprimé ici peut

paraître paradoxal. Il est cependant appuyé par de nombreux

contemporains, dont plusieurs ne sont pas sympathiques à Napoléon.

«... L’intérieur de la famille Bonaparte, dit Miot de Mélito, fut plus

que jamais divisé, et tant de faveurs de la fortune prodiguées en elle

n’avaient ni satisfait les ambitions personnelles, ni amené la concorde

et l’unité de vues. Dès les premiers pas, des résistances inattendues

s’étaient rencontrées, des prétentions s’étaient montrées, et des

passions haineuses germaient dans les cœurs que Napoléon avait cru

s’attacher par d’éclatants bienfaits dont il était en droit d’attendre

de la reconnaissance.»

Le prince de Metternich, l’homme bien renseigné par métier, et, de plus,

l’ennemi de l’Empereur, s’exprime en termes presque identiques:

«Napoléon avait un grand faible pour sa famille... Bon fils, bon parent,

avec ces nuances que l’on rencontre plus particulièrement dans

l’intérieur des familles bourgeoises italiennes, il souffrait des

débordements de quelques-uns des siens, sans déployer une force de

volonté suffisante pour en arrêter le cours, lors même qu’il aurait dû

le faire dans son intérêt évident...» Parlant de la famille impériale,

le duc de Vicence dit: «L’Empereur était fatigué des folles prodigalités

des uns, irrité des ambitieuses prétentions des autres, des querelles,

des susceptibilités d’étiquette que tous élevaient dans certaines

occasions...»

Stendhal, dans son laconisme, n’est pas moins affirmatif en disant: «Il

eût été beaucoup plus heureux pour Napoléon de n’avoir point de

famille.» Stanislas Girardin est du même avis: «C’est dans sa propre

famille que l’Empereur rencontra la plus vive opposition; seul il eût

été plus tranquille et la France plus heureuse.» «Tous, excepté sa mère,

dit le général Rapp, ont abreuvé Napoléon d’amertumes; il n’a cependant

cessé de leur prodiguer les biens et les honneurs.» «Il est à remarquer,

dit Constant, que, malgré les fréquents déplaisirs que sa famille lui

causait, l’Empereur a toujours conservé pour tous ses parents une grande

tendresse.» C’est aussi le sentiment de Bourrienne: «Avec quelle humeur,

dit-il, Napoléon voyait l’âpreté de sa famille à se montrer avide de

richesses! Plus il les en comblait, plus ils en paraissaient

insatiables.»

Enfin, c’est de la bouche même de l’Empereur que, dans le courant du

règne, le prince de Metternich et Rœderer ont recueilli les paroles

significatives suivantes: «Mes parents m’ont fait beaucoup plus de mal

que je ne leur ai fait de bien... Ils ont des royaumes que les uns ne

savent pas conduire et dans lesquels d’autres me compromettent en me

parodiant. Je suis bien contrarié par ma famille!... Je n’ai pas besoin

de famille si elle n’est pas française.» Ces derniers mots visaient

l’orientation bizarre que ses frères, rois par sa volonté, prétendaient

donner à leur politique.

Après cette succession de témoignages similaires dans leur esprit, on

peut hardiment soutenir que Napoléon fut un excellent frère. Cette

conclusion s’imposera encore bien mieux, lorsque nous aurons montré

l’Empereur dans ses rapports individuels avec chacun des membres de sa

famille.

Napoléon intime · 第 52 / 111 题