Nous avons vu Napoléon préoccupé grandement par les femmes. Il admire
leurs charmes, non sans quelque convoitise, et, avec la naïveté d’un
cœur neuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette
obsession qui hante tous les hommes au printemps de la vie se traduit
chez lui par l’idée du mariage: «Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur
de Joseph qui venait d’épouser, à Marseille, Mlle Clary, fille d’un
riche négociant de cette ville, qui jouissait d’une bonne réputation.
_Qu’il est heureux, ce coquin de Joseph!_ C’était l’expression ordinaire
de ce sentiment de petite envie qui se manifestait souvent chez lui.»
Pour jouir du même bonheur que son frère, il a jeté les yeux sur la
belle-sœur de Joseph, Eugénie-Désirée Clary. Suivez la progression de
ses aveux, trahissant son parti arrêté depuis qu’il a vu la jeune fille
à Nice: «Souvenir à ta femme et à Désirée», dit-il dans une de ses
lettres à Joseph. Un mois plus tard, il n’est pas sûr que son amour soit
partagé: «Désirée me demande mon portrait, je vais le faire faire; tu le
lui donneras, _si elle le désire encore_, sans quoi tu le garderas pour
toi.» Désirée est à Gênes avec Joseph, Napoléon se croit oublié: «Il
faut pour arriver à Gênes que l’on traverse le fleuve _Léthé_, car
Désirée ne m’écrit plus depuis qu’elle est à Gênes.» Dix jours après, il
insiste encore: «Je n’ai pas non plus de lettre de Désirée depuis
qu’elle est à Gênes.» Il s’impatiente et veut quand même avoir des
nouvelles de Désirée, si ce n’est par elle, au moins par Joseph: «Je
crois que tu as fait exprès de ne pas me parler de Désirée; je ne sais
pas si elle vit encore.» Cinq jours après, croyant aller à Nice: «Si je
vais à Nice, nous nous verrons, et avec Désirée aussi.» Le surlendemain,
il reparle encore de l’idée qui l’obsède: «Tu ne me parles jamais de
mademoiselle Eugénie.» Cette fois, il la nomme mademoiselle, et Eugénie.
Sous cette forme cérémonieuse, il espère sans doute être plus heureux.
Enfin, le 9 août, ayant reçu une lettre, il fait des reproches à Joseph
de ne pas l’avoir rassuré plus tôt: «J’ai reçu une lettre de Désirée qui
me paraît fort ancienne; tu ne m’en as jamais parlé.» Certain alors de
n’être pas tout à fait indifférent à la jeune fille, il dévoile ses
intentions à Joseph: «Si je reste ici, il ne serait pas impossible que
la folie de me marier ne me prît; je voudrais à cet effet un petit mot
de ta part là-dessus; il serait peut-être bon d’en parler au frère
d’Eugénie; fais-moi savoir le résultat, et tout est dit.» Le lendemain,
il revient sur le même sujet: «Continue à m’écrire exactement; parle-moi
de ce que tu veux faire, vois d’arranger mon affaire de manière que mon
absence n’empêche pas une chose que je désire.» A la fin de la même
lettre, il reprend encore: «Il faut bien que l’affaire d’Eugénie se
finisse ou se rompe. J’attends ta réponse avec impatience.»
Cette ténacité à vouloir épouser Désirée Clary se manifestait, il
convient de le dire, au moment où Napoléon était déjà au bureau
topographique du Comité de Salut public, c’est-à-dire dans une position
favorable à un ambitieux. S’il avait conçu, en ce temps, l’espoir de
jouer un rôle considérable dans son pays, il aurait probablement compris
l’intérêt qu’il avait à réserver l’avenir au point de vue du mariage.
Malgré toutes ses instances, ses sentiments ne furent point partagés.
Désirée devait un jour régner, mais en Suède, avec Bernadotte. N’ayant
gardé de ce premier projet d’union qu’un agréable souvenir, Napoléon
dira en 1798: «Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte;
elle le mérite.»