PAR FRANÇOIS COPPÉE

[1] Cette étude a paru dans _Le Journal_ du 9 Mars 1893.

Je ne connais pas M. Arthur-Lévy, mais il peut se vanter de m’avoir fait

un sensible plaisir, en m’envoyant gracieusement son _Napoléon intime_.

Depuis une dizaine de jours, dès que j’ai une heure à moi, je la

consacre à ce gros in-octavo de plus de six cents pages, où, par un

prodigieux travail, l’auteur a patiemment réuni, avec textes et preuves

à l’appui, tous les témoignages favorables à la personne de l’Empereur.

C’est exactement la contre-partie, c’est même, à mon humble avis, la

réfutation de l’œuvre de Taine. Pour tout dire, la ressemblance existe

entre les deux livres. Car Taine, dans son dernier et monumental

ouvrage, _Les Origines de la France contemporaine_, et particulièrement

dans le volume consacré à l’analyse du caractère de Napoléon, avait

purgé son style volontairement, j’en suis certain--d’imagination et

d’éloquence, et l’avait réduit à une sécheresse toute scientifique.

C’est par l’accumulation des petits faits, c’est par un tricotage--très

curieux du reste--de notules et de scolies, qu’il a soutenu son

opinion--j’allais écrire: son paradoxe--et qu’il a représenté l’auteur

du Code civil, et le vainqueur d’Austerlitz, sous les traits d’un atroce

et funeste condottiere.

Pour nous peindre Napoléon tel qu’il le voit, c’est à dire comme un

homme de génie, mais aussi comme un homme animé des plus nobles

instincts, M. Arthur-Lévy n’a pas employé d’autres procédés. Comme

Taine, et avec autant d’abondance que lui, il s’est contenté de grouper

des faits et des citations, et il a combattu victorieusement, selon moi,

les détracteurs de Bonaparte par la même inflexible méthode.

En vérité, un tel livre était nécessaire.

Dans les dernières années du second Empire, et surtout depuis sa chute,

le courant de la réaction, la poussée de dénigrement et de calomnies

contre Napoléon Ier avaient dépassé les dernières limites de

l’injustice. L’acte monstrueux de la Commune, renversant, en présence

des Allemands vainqueurs, la colonne Vendôme sur un lit de fumier, eut

un caractère symbolique. Par une folie, que l’imbécillité des passions

politiques peut seule expliquer, la France, le lendemain de sa défaite,

semblait vouloir déchirer les plus glorieuses pages de son histoire,

avilir et souiller une épopée militaire comme aucun peuple n’en a dans

ses annales. On exhuma les libelles anglais et les pamphlets de

l’émigration. Bonaparte redevint l’Ogre de Corse. Les propos de femme

rancunière, comme la Rémusat, les potins de laquais chassé comme ce

voleur de Bourrienne, firent autorité. Le moindre vice qu’on reprochât à

l’Empereur était l’inceste; la seule excuse qu’on invoquât en sa faveur

était l’épilepsie. Il y eut des pères Loriquets orléanistes et

républicains, qui travestirent les personnages et dénaturèrent les

évènements à qui mieux mieux. Beaucoup de larmes de crocodile furent

répandues. Des Jacobins pleurèrent le duc d’Enghien, et des royalistes

s’attendrirent sur Malet. Il fut d’ailleurs convenu que, même comme

homme de guerre, Bonaparte avait été singulièrement surfait. Chacune de

ses victoires était due à l’un de ses lieutenants; et l’on dénonça avec

indignation son envie et son ingratitude envers ceux qu’il avait

seulement faits princes, ducs et maréchaux. Des stratèges de cabinet et

de bibliothèque, des tacticiens armés d’un simple couteau à papier,

conclurent à la médiocrité de ce général, qui avait cependant commandé

en personne dans six cents combats et dans quatre-vingt-cinq batailles

rangées.

L’étude de Taine, que je ne confonds pas, à coup sûr, avec tout ce

fatras, mais qui n’en est pas moins, selon moi, l’erreur d’un grand

esprit, dupe et victime de son système, l’étude de Taine si imposante

par le talent et l’autorité de son auteur et par l’énorme labeur qu’elle

représente, semblait de nature à porter un coup décisif à la renommée de

Napoléon. Il n’en fut rien, pourtant; à partir de cette attaque, venue

en dernier lieu, et certainement la plus redoutable de toutes, l’opinion

s’est brusquement retournée. Le patriotisme, et aussi le besoin de

justice et de vérité, qui est une des vertus de notre race,

protestèrent. On s’aperçut que le torrent d’accusations et d’outrages

avait glissé sur les gloires impériales sans les salir, comme une averse

sur l’Arc de Triomphe. De nombreuses publications, parmi lesquelles il

convient de citer au premier rang les _Mémoires du général Marbot_,

replacèrent la figure de l’Empereur dans son vrai jour, et furent

accueillies par le public avec une faveur exceptionnelle. D’un seul coup

d’aile, l’aigle de la Grande-Armée reprit sa place légitime, la plus

haute. L’œuvre de réparation, sans doute, n’est pas complète; mais elle

se fait chaque jour, et ce nouveau livre y contribuera.

M. Arthur-Lévy nous présente seulement, comme l’indique le titre de son

ouvrage, un Napoléon intime; et si j’avais une reproche à lui adresser,

ce serait d’avoir un peu trop insisté peut-être, sur les traits de

simplicité, de bonhomie presque bourgeoise, très réels cependant, qu’on

trouve dans la vie privée de l’Empereur. Mais je ne fais pas ici de

critique littéraire, et je me borne à causer avec mes lecteurs à propos

d’une lecture qui m’a charmé. Ce qu’il y a d’excellent dans ce livre, ce

qui en fait la force, c’est que l’auteur, en parlant d’un génie sans

pareil, d’un météore comme il n’en a flamboyé que quatre ou cinq dans le

ciel de l’histoire, n’oublie pas un seul instant qu’il parle d’un homme,

soumis, dans une certaine mesure, et malgré toute sa grandeur, aux mêmes

fatalités de nature, aux mêmes passions, aux mêmes habitudes que les

autres. En général, les ennemis de Napoléon le tiennent pour un monstre,

insensible comme tous les monstres; et, à les en croire, toutes ses

actions et tous ses sentiments relèvent de la tératologie! C’est

vraiment trop simple, et, avec ce point de départ, on va où l’on veut.

M. Arthur-Lévy, au contraire, s’efforce de montrer--et par

d’innombrables preuves--que Napoléon est un homme, exceptionnel sans

doute, doué comme personne peut-être ne le fut jamais, mais un homme

qui, dans l’existence de chaque jour, a souffert et joui comme le

premier venu. C’est un réaliste au fond, que M. Arthur-Lévy; mais un bon

peintre de portraits doit toujours être un peu réaliste. Ce portrait de

l’Empereur est très ressemblant, parce qu’il est très humain!

Ne me dites pas que mon goût pour le livre de M. Arthur-Lévy est

suspect, parce que vous savez que je suis admirateur passionné de

Napoléon et que dans mes promenades suburbaines, je vais tout droit aux

étalages de bric-à-brac où j’aperçois le _Bivouac d’Austerlitz_ et les

_Adieux de Fontainebleau_. Non, je ne suis pas aveugle. Lisez ce

_Napoléon intime_, et quelle que soit votre opinion sur le modèle, vous

rendrez justice à l’artiste, et vous admirerez dans ces pages, l’esprit

d’ordre, le calme, la conscience, et surtout le haut sentiment

d’impartialité qui caractérisent le véritable historien.

Cependant, en fermant le livre, je n’ai pu me défendre d’une mélancolie.

Qu’ils sont vains, nos efforts vers la vérité! En toute chose, et même

en histoire! Dans le lointain passé, quelles ténèbres! Que savons-nous?

Voici, par exemple, ces premiers Césars de la Rome impériale. Ils nous

apparaissent tous comme des scélérats. Mais qui nous l’a dit? Tacite,

Suétone, Juvénal. Nous n’avons, pour les condamner que le témoignage de

leurs ennemis. Plus tard, quand les documents sont nombreux et

multipliés par l’imprimerie, c’est leur abondance même qui fait que la

postérité hésite à rendre un verdict. Et puis, que de contradictions! Un

savant n’a-t-il pas expliqué assez récemment la mission de Jeanne d’Arc

par des accidents hystériques? Qui donc a prétendu que Lucrèce Borgia

était inceste et empoisonneuse? Voici cet autre docteur en us qui

accourt les mains pleines de paperasses, et me donne la preuve du

contraire. Je connais donc bien mal ma Révolution française que Marat me

semble un tigre! On l’a comparé à Jésus et, pour beaucoup, il fait

encore partie du “bloc”. Défense d’y toucher! Si j’ouvre ces deux

journaux qui traînent sur la table du cercle, Thiers est en même temps

le fondateur de la République et le sinistre vieillard aux mains

sanglantes--Quel désordre! Quel gâchis...

La vérité--qu’on pardonne ceci à un poète--elle est, je crois, dans la

légende. Et pour le grand Empereur, puisque nous parlons de lui--elle

est, tenez! dans cette émouvante lithographie de Raffet, que j’ai là,

sur ma muraille.

Sous une lourde pluie d’automne, les grenadiers de la garde défilent par

sections, courbés de fatigue, les pieds boueux et pesants, protégeant,

d’un pan de leur capote, la batterie du fusil. Nous sommes évidemment

aux derniers jours de la campagne de France, quelque part en Champagne.

Dans le fuligineux paysage rien que le vague squelette d’un moulin à

vent, et, partout, le moutonnement des bonnets à poil. Sur la gauche,

s’éloigne l’Empereur, à cheval, et tous ont le regard tourné vers son

gros dos, voûté et soucieux. Tous pensent à lui, mais lui ne songe qu’à

son affaire, qu’à sa bataille de demain ou de tout-à-l’heure. Et sur les

visages des soldats du premier plan, éclate un drame sublime de

souffrance et de fidélité.

Et l’artiste, sous cette pathétique image a tracé un mot sublime, où

éclate toute la noble folie des grenadiers pour leur Empereur et des

Français pour la gloire:

“Ils grognaient... et le suivaient toujours.”

Napoléon intime · 第 3 / 111 题