Le plus difficile était d’annoncer à la jeune femme le changement inouï
qui allait se produire dans son existence: «Point de secousses morales»,
avait dit le docteur, et en même temps il fallait apprendre à Alice que
sa maladie, devenue presque incurable, exigeait qu’elle quittât non
seulement Kerdren, mais la France, toutes ses habitudes, et jusqu’à son
genre de vie pour entreprendre la recherche longue et étrange d’un
soulagement hypothétique.
Tout ce que Jean pensa et sentit pendant l’heure qui suivit ne se
raconte pas aisément, et si maître qu’il fût de sa volonté et de son
courage, il éprouva plus d’une de ces défaillances où il semble que tout
va sombrer. Cependant quand il arriva l’hôtel, l’expression de sa figure
était redevenue naturelle, et les traces de la secousse qu’il venait de
subir étaient trop soigneusement dissimulées pour qu’un esprit qui
n’était point prévenu les remarquât. Ce fut à peine si la jeune femme
qui le plaisantait sur son retard s’étonna qu’il ne lui parlât pas de
l’emploi de sa matinée, et jusqu’au moment où ils sortirent de table, il
ne fut question que de détails insignifiants.
--A propos, demanda tout à coup Alice, pendant qu’ils remontaient chez
eux, n’est-ce pas demain que votre permission expire?
--Demain soir à dix heures, oui.
--Mais vos affaires sont-elles finies?
--J’ai terminé les dernières ce matin, répondit-il gravement, et nous
pourrons, si cela vous convient, prendre le train demain matin. Je ne
vous parle pas de celui du soir, je n’aimerais pas vous faire voyager la
nuit à cette époque.
--Oh! vous savez que je ne crains rien, dit-elle en riant; je ne
m’enrhume jamais, et j’aime le froid! Vous avez vu comme le docteur a
écouté mon histoire d’incendie; il fallait votre tendresse pour
s’inquiéter de cela! Cependant je n’ai pas de préférence, et vous
choisirez l’heure qui vous plaira.
Jean inclina la tête sans répondre; il n’avait pas la force d’articuler
un mot, et se défiait de sa voix. Cette gaieté et cette insouciance
formaient un contraste si poignant avec la réalité qu’il semblait au
jeune homme qu’on lui enfonçait dans le cœur une pointe aiguë qui
pénétrait d’un élan jusqu’aux sources mêmes de la vie, et qui était
douloureuse, comme une brûlure sur de la chair vive.
Malgré tout son empire sur lui-même, pendant le reste de la journée plus
d’une ombre passa sur son front, et il lui fallut plus d’un effort pour
écouter Alice et lui répondre comme d’habitude.
Depuis la cruelle révélation du matin, allant au point extrême du
découragement, il était arrivé à se frapper du malheur qui le menaçait
comme d’une catastrophe immédiate, et quand il voyait la jeune femme
s’asseoir un peu brusquement, ou appuyer sa main sur un meuble, fût-ce
d’un geste machinal, il était prêt à s’élancer vers elle pour la prendre
dans ses bras et l’appuyer contre lui, croyant qu’elle allait mourir. Il
ne connaissait point encore ces lentes agonies des maladies de poitrine,
qui rappellent, par leurs douleurs sans cesse répétées, les supplices
les plus raffinés inventés par l’imagination fertile des anciens au nom
de leurs dieux, et il lui semblait que puisqu’on lui avait dit de ne
plus espérer, c’était fini dès maintenant!
Le soir on lui apporta trois télégrammes arrivés presque ensemble et qui
étaient tous les trois frappants par la longueur inusitée de leur texte.
Il les lut sans prononcer un mot et les plaça dans son portefeuille sans
les montrer à sa femme assise à côté de lui, et à qui il dit seulement:
--C’est pour affaires!
Le fait était si nouveau et si rare qu’elle releva la tête avec un peu
d’étonnement, non qu’elle songeât à demander ce qu’on ne voulait pas lui
dire, mais légèrement préoccupée de ce petit mystère.
Il y avait dans les yeux de son mari une lueur si particulière que les
signes d’agitation qui ne l’avaient point frappée dans la journée, lui
revinrent à l’esprit tous à la fois, et qu’elle pressentit quelque chose
de grave.
Seulement, tout à fait éloignée de la vérité, elle chercha dans un autre
ordre d’idées, et se figura qu’il était question pour Jean, non
seulement d’un changement de résidence, mais peut-être d’un embarquement
qu’il ne pouvait pas refuser, et dont il ne voulait pas lui parler,
avant d’avoir fait tout ce qui lui était possible pour conjurer une
séparation devant leur être si pénible.
Elle se demanda s’il ne valait pas mieux lui parler la première de ce
qui l’inquiétait afin de lui montrer qu’elle avait deviné, et qu’elle
était toujours prête, comme elle le lui avait dit étant fiancée, «à
avoir toutes les bravoures d’une vraie femme de marin»; mais la réserve
de Jean était si sérieuse qu’elle n’osa pas, et ne voulant pas lui
montrer qu’elle ne jouissait plus de la quiétude qu’il espérait lui
conserver, elle se tut.
Le voyage du retour fut triste; cette double contrainte qui pesait sur
tous deux les paralysait, et les attristait malgré leurs efforts, et ils
saluèrent Kerdren comme si tous les soucis et tous les embarras étaient
déposés sur son seuil. Ils l’avaient quitté si heureux encore, se disait
Jean, et maintenant!...
Cependant sa correspondance avec Le Havre se poursuivait toujours aussi
active, et il était assuré maintenant, par l’entremise de quelques amis,
de l’achat d’un fort beau yacht, commandé par un riche Anglais, l’année
précédente, et qui était resté à son constructeur par suite de la mort
subite du fastueux milord.
Construit précisément dans le même but que celui auquel le destinait le
comte de Kerdren, il était de force et de taille à supporter les
fatigues d’une navigation non seulement longue mais difficile.
En effet, ce que l’étranger avait voulu obtenir en s’adressant aux
meilleurs constructeurs français n’était point seulement un bateau de
plaisance, quoique le yacht eût toutes les élégances d’un objet de luxe;
c’était un fin marcheur et un bâtiment assez solide pour traverser des
tempêtes au besoin.
La coque, entièrement faite en chêne, était doublée intérieurement
d’acajou, et toutes les divisions, les cloisons et les portes étaient en
noyer ciré, clair et gai à l’œil comme une habitation de campagne.
La machine, qui sortait des ateliers anglais les plus renommés, était
même d’une force supérieure à ce que souhaitait Jean, et, soit qu’on fût
certain de ce qu’on disait, soit qu’on ne se basât que sur l’originalité
bien connue des compatriotes de celui qui l’avait choisie, on expliquait
sa puissance en affirmant qu’elle était destinée primitivement à
conduire le yacht jusque dans les mers polaires, à la recherche de ces
nouveautés géographiques, terres vierges ou passages inexplorés, dont
les Anglais sont si friands.
Quoi qu’il en fût, tel qu’il était, le léger bâtiment convenait
admirablement aux projets du jeune officier, et il ne fallait plus que
peu de chose pour l’aménager dans le sens de sa nouvelle destination.
Jean comptait qu’une ou deux semaines seraient nécessaires pour le
ouater et l’orner comme il entendait qu’il le fût, voulant édifier pour
sa jeune femme un nid princier.
Il avait décidé d’abord qu’il surveillerait en personne les travaux des
derniers jours; mais, au moment de partir, le courage lui manqua.
Quitter, fût-ce pour quelques heures, cette femme charmante et chérie et
ce beau domaine où il avait connu un bonheur si vif, lui sembla
impossible, et à la dernière heure il écrivit à Paris pour prier un
tapissier célèbre, presque un artiste, d’aller le remplacer, et de faire
à prix de goût, de diligence et d’argent, bien entendu, un véritable
palais de cette habitation flottante où allaient peut-être se passer des
mois de leur vie à tous deux.
Malgré les exhortations qu’il s’adressait, il n’avait pu encore prendre
sur lui d’annoncer à Alice le changement qui allait se produire dans
leur existence, et il avait reçu les papiers établissant qu’il entrait à
partir du 25 octobre en congé illimité sans solde, avant qu’il eût fait
pressentir à sa femme que le mois prochain ils ne seraient plus à
Kerdren.
Il ne savait littéralement par où attaquer ce bonheur si calme et si
profond dans son uniformité, bonheur fait d’anneaux serrés et solides
qui semblaient devoir s’enchaîner ainsi les uns aux autres sans
interruption.
Il n’y avait pas un défaut à cette armure de confiance et de joie qui
entourait le cœur de l’heureuse jeune femme, et elle ne ressentait pas
une inquiétude, si légère qu’elle fût, par laquelle il aurait pu la
préparer.
Le trouble causé chez elle par cette visite au médecin s’était apaisé
entièrement, et Jean avait réussi presque au delà de ce qu’il souhaitait
à endormir les craintes de sa femme, puisqu’il lui fallait maintenant
reprendre la tâche depuis le début, et lui enlever la quiétude que
lui-même lui avait inspirée.
Aussi, comme on l’a vu, reculait-il de jour en jour.
Ils avaient repris leur vie d’autrefois avec sa régularité un peu
monotone toujours nouvelle à leur tendresse, et le cadre seul changeait
autour d’eux.
Le parc et les bois se dépouillaient peu à peu; les chênes devenaient
roux et les érables prenaient des tons couleur de sang. Le temps était
d’une beauté inaltérable, et l’air si doux que les feuilles déjà séchées
restaient aux branches, faute d’un souffle pour les détacher; les
bruyères jaunissaient un peu aussi et craquaient davantage sous le pied
des chevaux; mais leurs imperceptibles clochettes restaient toutes
roses, et elles donnaient encore à la plaine ce reflet chaud qui
ressemble à un rayon de soleil resté là après le coucher.
La nuit venait plus tôt, et les promenades s’écourtaient, mais jamais
peut-être la jeune femme n’avait paru en jouir avec une telle vivacité.
On eût dit qu’une divination mystérieuse lui faisait pressentir le coup
qui l’attendait, et décuplait ses facultés pour qu’elle pût mieux
apprécier le bonheur présent et l’exalter.
«Quelle adorable saison que l’automne! disait-elle parfois, et que cette
Bretagne est toujours charmante! Le printemps y est délicieux, l’été si
puissant et si vigoureux, et ce mois-ci d’une poésie si touchante et si
voilée. Regardez toutes ces feuilles d’or, et cette mousse brunie, on
dirait partout une lumière qui s’en va et qui éclaire encore tout en
s’atténuant peu à peu comme pour préparer à la nuit; c’est le crépuscule
des arbres! Je suis sûre que l’hiver me réserve d’autres surprises
encore, et que je l’aimerai comme j’ai aimé tout ce que j’ai vu dans ce
cher pays. Oh! voyez-vous, je suis heureuse! heureuse!»
C’était devant ces effusions de jeunesse et de joie que le pauvre mari
perdait tout courage; il lui semblait affreux de porter un tel coup dans
cette sérénité profonde, et, chaque jour, il ne pouvait s’empêcher de se
dire: «Demain?»
Parfois aussi, il oubliait le tourment causé par la cruelle révélation
qu’on lui avait faite, ainsi que la menace suspendue sur cette tête
aimée; et se laissant aller à l’heure présente, il se reprenait à être
heureux et à sourire.
Un soir cependant l’avis du tapissier lui arriva; il lui mandait que
sous trois jours son travail serait achevé, et qu’il se tiendrait prêt à
subir l’examen du propriétaire. D’autre part, les amis qu’il avait
chargés des négociations relatives au recrutement de son équipage lui
avaient trouvé les hommes que Jean savait ne point pouvoir rencontrer
dans le village, c’est-à-dire des mécaniciens et un pilote. Ce dernier
était un homme un peu âgé déjà, mais connaissant d’une façon
merveilleuse chaque port, chaque anse et chaque rocher de la
Méditerranée, où il avait navigué depuis l’âge d’enfant. Une suite
d’événements malheureux l’avaient fait s’échouer au Havre, où il
besognait dans une vie misérable, et c’était avec enthousiasme qu’il
avait accepté l’engagement inespéré qui s’offrait à lui. Pour les
matelots et un quartier maître, presque capable de lui servir de second
au besoin, Jean savait que parmi les marins de Kerdren il y en aurait
plus qu’il ne lui était possible d’en emmener qui demanderaient à
partir, et outre la science très suffisante acquise par eux pendant leur
temps de service, il estimait que le dévouement à toute épreuve que
chacun de ces hommes lui apporterait, lui composerait un équipage
d’élite.
Il devenait donc urgent d’instruire enfin la jeune femme, et il s’y
décida un soir où le temps un peu rafraîchi avait nécessité une première
flambée qui les réunissait près de la cheminée.
--Que le feu est gai! disait Alice en se rapprochant frileusement. Et
elle étendait ses petites mains devant la flamme, les tournant et les
retournant avec un geste d’enfant pour les réchauffer des deux côtés;
c’est ce que j’aime le mieux dans l’hiver, et je me vois déjà, le mois
prochain, vous attendant en empilant des bûches, et en préparant du thé
bouillant pour vous réchauffer quand vous rentrerez!
--Le mois prochain! répondit Jean en essayant de rire, mais d’une voix
qui tremblait un peu. Je vous réserve une bien autre surprise pour le
mois prochain! Je crois que les bûches et le thé brûlant seront
superflus à ce moment-là pour nous.
Puis, sans laisser à la jeune femme le temps de le questionner, il se
mit à parler avec vivacité, développant son projet de navigation,
s’efforçant de le présenter sous le jour le plus riant et le plus
naturel, montrant seulement ce qu’il avait de séduisant et atténuant
avec soin toutes les ombres du tableau. Il disait tout cela avec un ton
si simple qu’il semblait vraiment que ce fût une chose usuelle et des
plus normales que d’acheter un yacht, de le meubler comme une maison
ordinaire et de s’en aller sur mer, courir au gré des flots et des
vents, pendant des mois entiers.
La jeune femme l’écoutait complètement interdite.
Son mari plaisantait-il, ou bien était-ce elle qui n’était plus dans son
bon sens et qui ne comprenait plus la valeur des mots qu’il
employait?...
Pourtant, à mesure que Jean la sentait mieux préparée, il revenait en
arrière, reprenant plus sérieusement son explication, et rendant plus
plausible ce qu’il avait dit précédemment; mais tout cela, sans oser
tourner la tête vers elle, et sans la regarder une seule fois, de peur
de provoquer une interruption quelconque.