IV

On venait de quitter la salle à manger, et le café circulait dans le

grand salon de la comtesse.

La villa qu’elle habitait, admirablement située, était entourée d’une

profusion de palmiers d’où elle avait pris son nom, et le salon qui

s’ouvrait sur un jardin d’hiver, puis sur une vérandah découverte,

arrivait ainsi par degrés, et de massifs en massifs, jusqu’au véritable

jardin.

L’influence du jour se faisait sentir là comme partout, et de quelque

côté qu’on se tournât, il y avait des fleurs et encore des fleurs. Les

hommes massés près des fenêtres causaient par groupes, et la comtesse

circulait autour des corbeilles, allant gracieusement des uns aux

autres.

--C’est vraiment un fait digne de remarque, dit-elle tout à coup en

s’approchant des officiers. Partout où il y a des lumières et des

uniformes, cela prend un air de bal.

--On en devrait louer, comme on loue des appliques, n’est-ce pas,

madame? répondit gaiement Jean; ce serait un moyen de relever les

soirées ternes... Notez que ce n’est pas pour ici que je dis pareille

chose!

--Ce serait difficile à croire avec ce qui nous arrive! Regardez bien.

Voilà qui est plus égayant encore pour les yeux que les lumières, et

même les épaulettes, ne vous déplaise!

Et la comtesse, qui s’éloignait tout en finissant sa phrase, marcha

vivement du côté de la porte, sur le seuil de laquelle un domestique

annonçait à haute voix:

--Monsieur le comte et mademoiselle de Valvieux.

Madame de Sémiane n’avait rien exagéré, et la nouvelle venue était en

effet aussi bonne à voir qu’on pouvait le souhaiter.

D’une taille au-dessus de la moyenne, extrêmement mince et élancée, elle

faisait songer à un jeune peuplier dont on vient d’enlever le tuteur

pour la première fois, et qui ne sait pas encore au juste s’il va

pouvoir se tenir droit tout seul. Ses épaules mêmes étaient étroites,

mais cela lui donnait une sorte de grâce enfantine; c’était d’ailleurs

le seul reproche qu’on pût lui faire.

Tout le reste était parfait, et, charme plus rare encore que sa beauté,

elle paraissait complètement ignorante de ce qu’elle était.

Sa figure, d’un ovale délicieux un peu allongé, avait un teint d’une

fraîcheur éblouissante, mais en même temps d’une coloration et d’une

transparence si particulières qu’on ne peut le rendre qu’en le comparant

à ces pétales intérieures des roses du Bengale qui vont en dégradant

insensiblement de ton depuis les bords jusqu’au fond, et arrivent ainsi

du rose exquis au blanc le plus pur.

Ses cheveux ondés naturellement comme ceux des statues grecques,

encadraient cette finesse d’un blond cendré, dont la douceur était

extrême. On eût dit que, sur la nuance primitive tout à fait dorée, on

avait semé à profusion une fine poussière d’argent. La bouche, aux

lèvres un peu épaisses, avait l’air d’une fraise bien mûre, et les dents

étaient si jolies et si égales qu’on avait dû prendre la peine de les

choisir une à une. Mais l’originalité de sa figure était ses yeux bruns

et veloutés comme une capucine bien sombre, et qui se retroussaient tout

à coup au coin par un caprice inattendu, infiniment gracieux. Les

sourcils suivaient le même mouvement, et il en résultait que le regard

avait toujours quelque chose d’un peu étonné et de naïf dont on lui

savait gré, car tant de beauté appelle en général plus d’assurance.

La toilette qu’elle portait encadrait à merveille sa grâce et sa

jeunesse, et on ne comprenait pas qu’elle pût être autrement vêtue qu’on

la voyait là. Sur une étoffe légère, on avait cousu ou collé une

quantité de boutons de roses mousseuses qui formaient un semis serré et

qui donnaient de loin l’idée de ces belles soies brochées d’autrefois

dont le relief était palpable. Tout le devant de la jupe et du corsage

était pareillement couvert de muguet, et les mêmes fleurs se

retrouvaient dans les cheveux.

C’était le printemps fait femme, et tournant si heureusement les

difficultés de la toilette actuelle qu’il restait gracieux en dépit de

la mode.

Un murmure discret mais expressif accueillit l’entrée de la jeune fille,

qui déjà intimidée en sentant tous les yeux fixés sur elle, et éblouie

par les lumières, perdit tout à fait contenance et tendit à la comtesse

un gros bouquet fait des mêmes fleurs que celles qui ornaient sa robe,

en balbutiant comme une écolière qui oublie tout à coup le compliment

qu’elle devait réciter.

--Elles sont charmantes, dit affectueusement madame de Sémiane en

prenant le bouquet, et en gardant la main qui le tendait. Est-ce que

vous les avez cueillies sur vous? ajouta-t-elle en souriant.

Puis laissant à la jeune fille le temps de se remettre, elle se tourna

vers le comte de Valvieux en lui parlant avec vivacité des incidents de

la journée.

Il n’était pas possible d’imaginer un plus grand contraste que celui qui

existait entre le père et la fille: elle si mince et si grande; lui,

d’une taille moins que moyenne, d’une carrure athlétique et d’une

constitution sanguine.

C’était un de ces hommes dont les passants disaient habituellement en le

rencontrant:

«Eh bien! celui-là, il est sûr de son affaire, il mourra d’apoplexie.»

Très homme du monde, très aimable, il avait une façon de regarder sa

fille qui exprimait une admiration si complète et une tendresse si

pleine d’orgueil que cela faisait plaisir de voir ses yeux la suivre.

Au bout d’un instant, le petit groupe était dans la serre où madame de

Sémiane avait conduit mademoiselle de Valvieux sous prétexte,

disait-elle, de lui faire rejoindre ses pareilles, et où elle la laissa

bientôt après pour recevoir de nouveaux arrivants.

Le salon se remplissait rapidement, et comme la comtesse remarquant

l’absence de sa jeune amie retournait la chercher:

--Je vous y prends, dit-elle à Jean qui se tenait debout les yeux fixés

sur la porte de la serre, vous la guettez. Allons, convenez-en?

--Je vous avouerai que oui, madame. Je meurs d’envie de savoir comment

cette jeune fille, vêtue comme elle l’est, va s’y prendre pour s’asseoir

tout à l’heure.

--Vous êtes un sauvage, répondit la comtesse avec indignation, et je

désespère de vous convertir.

Elle ramena promptement mademoiselle de Valvieux, et lui offrant un

fauteuil placé à deux pas du jeune officier:

--Là, lui dit-elle, asseyez-vous ici, on est tout à fait chez soi dans

ce petit coin.

Puis s’avançant imperceptiblement vers Jean:

--Eh bien! est-elle si gauche que cela? reprit-elle tout bas.

--Eh bien! répliqua-t-il le plus gravement du monde, elle les écrase,

voilà tout. C’est absolument ce que je pensais.

--Eh! maugrebleu, comme disait mon pauvre comte, que vouliez-vous

qu’elle en fît?

--Qu’elle les laissât sur le rosier...

--Pour compenser celles que vous avez massacrées aujourd’hui peut-être?

--Précisément, madame. Je n’aime pas à voir des sœurs s’entre-dévorer.

--Ah! ceci est gentil! La fin rachète le commencement.

--C’est que la fin est dite pour vous faire plaisir!

--Il n’avouera même pas qu’elle est jolie! fit-elle en haussant

imperceptiblement les épaules. Et dansez-vous, au moins, malgré tous vos

méfaits?

--Pendant un tour de cadran, quand je suis aussi en train que ce soir.

--Allons, c’est toujours ça!

Elle le quitta avec un soupir de soulagement pour donner ses ordres au

pianiste, et une minute après elle était entourée de la moitié des

jeunes gens qui étaient dans le salon.

«Pouvait-on les présenter à mademoiselle de Valvieux? à cette jeune

fille en rose? à cette jolie personne?» Chacun la désignait de son

mieux, mais ils avaient tous le même objectif: ils voulaient tous danser

avec elle.

La comtesse se tourna du côté où elle avait laissé Jean; il avait

disparu, et elle le vit de loin s’incliner devant une jeune femme. Il ne

lui restait plus qu’à conduire cette grappe de danseurs à Alice de

Valvieux, et à lui en faire la nomenclature le plus rapidement possible.

Une coutume de Jean, chaque fois qu’il se trouvait en soirée, était de

s’occuper de préférence des jeunes filles généralement négligées. Il y

mettait tant de bonne grâce et de naturel qu’il était impossible de voir

là-dedans un acte de charité, et on ne peut savoir combien ce beau

cavalier, qui très facilement se trouvait être l’homme le plus

remarquable d’un salon, avait provoqué ainsi de reconnaissances

silencieuses.

Ses camarades le plaisantaient parfois là-dessus et s’amusaient de cette

manifestation chevaleresque.

--Je trouve révoltant, répondait-il alors, cette sorte d’exposition

pendant laquelle des femmes sont là à attendre le bon plaisir d’un tas

de freluquets qui circulent devant elles le lorgnon à l’œil, et les

examinant comme des marchands d’esclaves feraient à Constantinople. Je

n’entends pas qu’on me prenne pour un Turc, et j’agis en conséquence.

Son exemple entraînait parfois quelques amis, et le groupe des jeunes

officiers s’était fait une réputation de haute courtoisie partout où il

allait en masse.

Fidèle à ses habitudes, ce soir-là, il ne chercha pas une fois à fendre

le cercle toujours nombreux qui entourait Alice, et il se reposait dans

un coin de la serre, de l’air d’un homme qui se sent fort de sa

conscience, quand la comtesse se retrouva à ses côtés.

--Jean, lui dit-elle, que vous a fait mademoiselle de Valvieux?

--Mais rien au monde, madame, et j’ai eu ce soir pour la première fois

l’honneur de l’apercevoir.

--Alors pourquoi cette affectation de ne jamais danser avec elle?

--J’avais peur de froisser ses fleurs, répondit le jeune homme en riant.

--Et puis?

--Et puis je vous jure que je n’ai songé à rien affecter. Mais

permettez-moi une comparaison: je ne connais rien de plus sot que cette

habitude qu’a prise l’eau d’aller toujours à la rivière. Elle ferait

bien mieux de se répandre une bonne fois dans un terrain sec, au moins

elle se rendrait utile à quelque chose. Il y a longtemps que je lui

garde rancune de sa maladresse, et je ne veux pas faire comme elle.

--Ah oui! toujours Don Quichotte, n’est-ce pas? C’est ce que je

racontais tout à l’heure à mademoiselle de Valvieux.

--Mais, madame, je vous serais fort obligé de ne pas me faire dans le

monde une réputation de petit Manteau bleu!...

--Puisque vous l’êtes! Allons, faut-il vous présenter? Quand

l’invitez-vous?

--Quand sa pléiade l’abandonnera... Pourquoi, d’ailleurs, voulez-vous

que j’aille déranger tous ces braves garçons, et rompre par ma présence

ce nombre impair que les dieux chérissaient si fort?...

--Et si je vous en prie?

--Alors, madame, c’est à l’instant...

Mais au moment où le jeune homme se rapprochait du salon, une pendule

sonna minuit.

--L’heure du carême..., fit-il en se retournant avec un demi-sourire.

--Allons, c’était écrit, répondit la comtesse. Notez, ajouta-t-elle, que

je n’avais pas la plus petite arrière-pensée; je voulais vaincre cette

tête de Breton, voilà tout.

Elle prit le bras de Jean pour rentrer au salon et recevoir les adieux

de tout son monde, que le coup de minuit chassait comme une détonation

disperse une compagnie de perdreaux.

Dans le vestibule, le jeune officier se trouva à côté d’Alice, et comme

il la voyait frissonner:

--Voulez-vous me permettre, mademoiselle, dit-il avec sa courtoisie

habituelle, cette pièce est glaciale!

En même temps il lui mit sur les épaules un burnous blanc, dont la

comtesse s’enveloppait pour descendre au jardin et qui se trouvait sur

une chaise.

Elle inclina la tête, et le remercia en quelques mots où perçait une

petite émotion que le jeune homme ne s’expliquait pas bien.

En même temps son père arrivait, la cherchant d’un œil inquiet; mais sa

figure s’éclaira en la voyant couverte et, se tournant vers Jean:

--Merci d’en prendre soin, fit-il, elle est sensible au froid.

Il y avait dans chacun de ses gestes une affection si profonde et si

anxieuse en même temps que Jean se sentit touché et, courant chercher la

pelisse doublée de cygne qui appartenait à Alice, il l’en enveloppa avec

le même respect attentif. Puis comme la pléiade ayant fini de présenter

ses hommages à madame de Sémiane revenait en hâte reprendre son poste,

au moins jusqu’à la portière de la voiture, il rejoignit ses camarades,

prit congé à son tour, et un instant après ils traversaient les rues

désertes, encore jonchées des débris de la fête.

La conversation roula sur la soirée, bien entendu, et il y fut taillé

une large part à mademoiselle Alice.

Jean ne savait sur son compte que le peu que lui en avait dit madame de

Sémiane.

Le comte de Valvieux était veuf depuis des années, immensément riche et

inoccupé, ou plutôt occupé de sa fille avec tant d’amour et de

sollicitude que depuis sa naissance il n’avait plus trouvé le temps de

faire autre chose que de l’adorer.

Soit pour son plaisir, soit pour sa santé un peu délicate, il la

conduisait régulièrement tous les hivers dans le Midi, tantôt sur un

point de la côte, tantôt sur un autre. Le hasard en avait fait cette

année les voisins de madame de Sémiane, et il en était résulté des

relations également agréables pour les deux femmes.

C’était tout ce qu’il savait; mais un autre des jeunes gens avait

fréquemment entendu parler des de Valvieux dans sa famille, et les

renseignements ainsi complétés arrivèrent à reconstituer

approximativement l’histoire de la jeune fille.

Sa mère, en effet, était morte toute jeune, de langueur, disait-on, et,

depuis cette époque, la petite Alice n’avait pas cessé de vivre dans une

perpétuelle atmosphère de gâteries et d’adulation. Par un miracle aussi

admirable et non moins rare que celui des trois jeunes Hébreux sortant

intacts de la fournaise, elle avait conservé au milieu de cet encens

tout son bon sens et toute sa simplicité, et il en était seulement

résulté qu’elle voyait le monde à travers un prisme enchanté, et qu’elle

aimait tous les humains en bloc du meilleur de son cœur.

--Ce qui explique qu’elle n’en distingue aucun. Dans son ardeur

philanthropique, elle voudrait les épouser tous à la fois!... dit en

riant un des jeunes gens.

--Peut-être, continua celui qui parlait, car ce ne sont pas les

occasions qui lui ont manqué jusqu’ici, et je me rappelle avoir entendu

dire à ma sœur que si elle avait pensé à coller dans un album les cartes

de visite de ses prétendants, ce serait un livre qui ferait concurrence

à d’Hozier, à cette différence près, qu’en plus de l’armorial de France

on y rencontrerait toute la finance, et bien d’autres encore.

--Et elle attend, alors... que l’étranger y passe?

--Ou seulement que quelqu’un l’aime, sinon plus que les millions de sa

dot; je pense que c’est une fille raisonnable, du moins autant qu’eux.

--Pauvre créature, répliqua Jean, ce serait un cas de conscience de

l’avertir qu’on n’a jamais connu qu’un seul merle blanc depuis la

création du monde, c’est celui dont Musset parle quelque part... Et

encore n’était-il pas bon teint!...

--Ce qui semble certain, c’est que Kerdren ne lui fournira pas

l’occasion d’un nouveau refus!

A quoi Kerdren avait répondu avec plus de gravité que le sujet n’en

semblait comporter:

--Avec aucune jamais; mais avec celle-là moins qu’une autre.

En même temps les canots accostaient et il n’était plus question que de

regagner sa couchette.

Le carnaval et la relâche finissaient en même temps, et l’escadre se

remettait en marche au point du jour.

V

Depuis une semaine, il n’était question dans tous les cercles et dans

toutes les conversations que de l’épouvantable krach qui venait de se

produire avec la brusquerie de la foudre.

Chaque matin les journaux enregistraient une nouvelle faillite,

fréquemment aussi un nouveau suicide.

Il ne s’agissait pas ici d’une de ces catastrophes ordinaires de Bourse

qui n’atteignent qu’un monde préparé jusqu’à un certain point à subir

des accidents de ce genre; l’affaire était bien autrement compliquée.

Dans toute la société et particulièrement dans un milieu étranger en

général à toute spéculation il y avait des ruines totales.

Tenter d’expliquer ici ce qui n’a, pour ainsi dire, jamais été

complètement éclairci en aucun autre endroit, serait chose impossible.

Ce qu’il y avait de certain, c’est qu’une affaire, donnant toute

confiance en raison des noms qui la patronnaient, avait entraîné, grâce

aux motifs qu’elle invoquait, nombre de fortunes honorables à se confier

à elle, et qu’il en était résulté, non seulement des pertes effroyables,

mais, chose plus grave, de fortes atteintes en matière d’honneur.

C’est ainsi que des individualités dont le nom apparaissait pour la

première fois peut-être dans des feuilles publiques se voyaient chaque

matin discutées, blâmées, et finalement honnies pour avoir trempé dans

une action qu’on pouvait qualifier sans exagération de fort peu propre,

mais où leur seule faute avait été une trop grande confiance.

Si loin de terre que fussent les officiers de l’escadre, les nouvelles

du monde civilisé ne leur en arrivaient pas moins de temps à autre, et

particulièrement quand ils restaient comme maintenant dans les eaux de

France. Ils recevaient des paquets de journaux dont les premiers

dataient souvent de quelques jours, mais où ils avaient en revanche

l’avantage de voir à la fois le commencement et la fin d’un drame.

On juge de l’indignation que provoqua parmi eux la nouvelle de la

catastrophe en question. Jean surtout était exaspéré, et ses sorties

contre la clique, auteur du mal, faisaient frémir.

La question d’argent le laissait volontiers dans une royale

indifférence; mais la partie qui touchait à l’honneur de tant de membres

de la noblesse le mettait hors de lui, et il souhaitait de tenir entre

ses mains, ne fût-ce qu’une heure, certains individus pour lesquels le

traitement qu’il méditait eût été juste assurément, mais en même temps

d’une sévérité qui rappelait les Kerdren du moyen âge.

Parmi les noms connus qui figuraient comme victimes, tous les jeunes

officiers qui avaient dansé chez madame de Sémiane avaient retrouvé avec

une triste surprise, et à un double titre, celui du comte de Valvieux.

Sa fortune tout entière avait été engloutie dans le désastre, et une

attaque d’apoplexie, déterminée, disait le journal, par ce coup aussi

rude qu’impossible à prévoir, l’avait emporté en six heures. Suivaient

un éloge du mort et quelques attaques virulentes contre les coupables de

tant de maux, conclusions auxquelles tous les jeunes gens s’associèrent

cordialement.

C’était si frappant ce contraste entre la jeune fille riche, adulée,

aimée, qui était quelque temps avant chez madame de Sémiane, et ce que

devait être maintenant la pauvre Alice, que son nom revint plus d’une

fois encore dans la journée, accompagné d’exclamations sympathiques.

Mais il y eut à la suite de cela une série de gros temps, et les

exigences du service chassèrent toutes les autres préoccupations.

Jean retrouva avec un plaisir toujours nouveau ses factions solitaires

au milieu de la nuit, du vent, et du bruit mélancolique des vagues; et

en songeant aux ennuis et aux misères qui peuplent le monde, il se

réjouit une fois de plus d’avoir mis les intérêts et les plaisirs de sa

vie en dehors de tout cela, et de pouvoir se considérer sur son navire

comme à mille lieues des humains et de leurs laides intrigues.

* * * * *

Un mois s’était écoulé depuis ces divers événements; l’escadre

stationnait devant Toulon, et grâce à cette circonstance, Jean allait

pouvoir régler, d’une façon tout à fait inattendue, une affaire qui

l’appelait dans cette ville. Un vieux cousin qu’il connaissait à peine

de nom, et dont les relations avec tous les membres de sa famille

avaient cessé depuis au moins trente ans, s’était avisé au moment de

faire son testament que, si vieux qu’il fût, il n’était probablement pas

le dernier survivant de la famille. Il s’était informé, et il était

résulté de ces réflexions tardives mais fructueuses, qu’il avait légué à

Jean une assez belle fortune, et une superbe collection de bijoux

anciens pour laquelle il avait dépensé des sommes considérables et la

meilleure partie de sa vie.

Le testament était déposé chez un notaire de Toulon, la fortune et la

collection chez un banquier de la même ville qui avait pour mission de

ne remettre cette dernière qu’en mains propres, et en observant un

cérémonial assez bizarre.

Le défunt, était-ce par une dernière coquetterie d’amateur ou pour toute

autre raison? avait ordonné que ladite collection, exposée tout entière

dans le salon du banquier, fût livrée à Jean par celui-ci, en présence

du plus grand nombre de témoins possible, et après qu’il eût été lu à

haute voix une courte notice concernant chaque pièce. Cette dernière

mesure devait servir tout ensemble à collationner les bijoux et à donner

une idée générale de leur valeur, en mettant en regard du prix d’achat

de chacun d’eux l’évaluation la plus récente qui en avait été faite.

Cette dernière clause avait horripilé Jean, qui ne voyait là, disait-il,

que matière au plus stupide des étalages, et ridicule besoin de

paraître. Si ce n’était pas une vanité d’outre-tombe qui avait poussé le

vieux baron, que signifiait donc ce concours de témoins, et pourquoi ne

lui laissait il pas le droit de collationner tête à tête, avec son

banquier? Avec son horreur de tout ce qui le mettait en avant, l’idée de

cette manière de séance publique l’exaspérait, et son mécontentement

avait été si vif que son premier mouvement l’avait porté à refuser tout

à la fois fortune et bijoux.

Malheureusement l’hypothèse était prévue, et le testateur donnait, dans

ce cas-là, à la totalité de ses biens, une destination parfaitement

antipathique au jeune officier. Il stipulait en effet qu’au cas de mort

ou de refus du légataire, sa collection et sa fortune reviendraient

toutes deux au Musée Royal de Londres, «en souvenir, disait-il, des

quinze bonnes années qu’il avait passées en Angleterre, et de l’accueil

parfait qu’il y avait reçu».

Enrichir un hôpital, des pauvres, ou même un musée français, Jean

l’aurait fait de la meilleure grâce du monde, ne fût-ce que pour se

débarrasser de l’accomplissement de la clause qui lui déplaisait si

fort; mais du moment où il s’agissait d’en faire bénéficier des

étrangers, la question devenait tout autre.

D’un patriotisme qui allait presque jusqu’au chauvinisme, le jeune

homme, après l’antipathie qu’il professait pour nos voisins

d’outre-Rhin, n’avait pas de sentiment plus vif que celui qu’il

nourrissait contre les Anglais.

Sa rancune, pour dater de la guerre de Cent ans, n’en était pas moins

toute fraîche, et il faut convenir d’ailleurs qu’il y avait eu depuis

cette époque-là bien des circonstances de nature à l’entretenir.

Aussi juge-t-on si l’idée d’orner de ses dépouilles les musées de la

brumeuse Albion était faite pour lui sourire, et s’il eut l’occasion

pendant les quelques jours qui suivirent sa lecture du testament de

pester en conscience contre les bizarreries d’esprit de son parent!

Cependant il fallait prendre un parti, la station de l’escadre ne devait

pas durer éternellement, et si peu agréable que fût pour Jean l’affaire

pendante, elle méritait pourtant d’être réglée d’une façon ou d’une

autre avant son départ...

Il résolut donc, un matin, d’aller s’entendre avec le banquier chargé de

la remise de la fortune, et de tâcher avec lui de réduire autant que

possible l’apparat de la cérémonie qui causait son tourment. Il se

flattait que, pas plus que lui, M. Champlion ne devait souhaiter

d’ameuter la société toulonnaise dans son salon, et qu’entre deux hommes

de bon sens, ils reviseraient autant qu’il serait possible de le faire,

sans manquer à la stricte bonne foi, l’œuvre d’un maniaque, amoureux de

ses trésors comme Pygmalion de sa Galatée.

L’hôtel du banquier était situé dans le quartier le plus à la mode de

Toulon, et Jean, très sensible aux impressions extérieures, commença à

froncer le sourcil dès la troisième marche de l’escalier.

Les tentures, le tapis, la rampe chargée de dorures, la livrée du

domestique qui le précédait, tout indiquait si clairement le mauvais

goût du propriétaire, que le jeune officier se demanda avec inquiétude à

quelle sorte d’homme il allait avoir affaire.

«Rien que ce suisse de cathédrale qui marche devant moi, sent son

parvenu d’une lieue, se disait-il en mordant sa moustache... Si je m’en

allais!...» Mais le suisse, aussi majestueux que si ses fonctions

l’avaient réellement appelé à présider un mariage de première classe

dans le _high life_, continuait à monter le bel escalier doré dont il

paraissait le pontife naturel; et force était à Jean de suivre le

mouvement.

A la fin, il l’introduisit dans un petit salon qui semblait livré par le

tapissier depuis une heure à peine tant il était battant neuf, et s’en

fut porter à son maître la carte qu’on venait de lui remettre, laissant

au visiteur tout loisir de prendre connaissance des lieux.

Jamais examen ne fut fait d’un œil moins bienveillant, et il semblait à

Jean qu’il était en face d’une gigantesque batterie de cuisine dont

chaque pièce était en cuivre, et brillait comme un petit soleil.

Il se tournait de tous les côtés, cherchant d’où venait ce ton général

de «reluisant», quand son maître des cérémonies reparut et l’emmena dans

le cabinet du banquier.

Là, même style, même goût, même profusion. M. Champlion était un petit

homme tout rond, haut en couleur et d’une bonne expression de

physionomie.

Avec un tablier de toile bleue et la casquette traditionnelle, il aurait

réalisé le type idéal de l’épicier qu’on se choisirait comme

fournisseur; mais avec sa redingote serrée et son col durement empesé

qui entrait tout droit dans la rotondité de son double menton, c’était

un banquier qui manquait totalement de prestige.

«Galvanoplastie..., pensait Jean pendant le temps que mettait son

partenaire à regagner son fauteuil. Il s’est plongé dans un bain d’or,

et il se figure qu’il a changé de nature en s’enduisant d’une autre

couche que celle de sa propre argile... pauvre bonhomme! Enfin, pourvu

qu’il soit coulant!»

Malheureusement, rien n’était plus loin de la pensée du banquier que

d’être coulant dans cette circonstance, et cela pour des raisons

multiples.

D’une importation toute récente dans la société toulonnaise, il n’avait

trouvé jusqu’alors aucun moyen, non pas même de s’y faire une place un

peu marquante, mais seulement de s’y glisser.

Son origine plus que médiocre était pour beaucoup dans l’ostracisme

qu’il subissait, mais cela tenait aussi en partie au peu d’occasions que

le sort lui avait offert jusqu’alors.

Nul doute qu’à la longue le bain d’or dans lequel il était plongé, pour

employer l’image pittoresque du jeune officier, n’arrivât à recouvrir

les rugosités et les petites tares de sa nature primitive avec tant de

perfection que personne ne refusât plus d’ouvrir sa porte à ce monsieur

tout neuf, qui sortait de son Pactole changé des pieds à la tête; mais

ce travail serait long, et c’était tout de suite que M. Champlion

voulait atteindre son but.

Comme tous les hommes partis de rien et enrichis subitement, il n’avait

plus qu’un rêve au monde, qu’une ambition, c’était se faire admettre

dans cette société qui avait fini par lui faire l’effet de quelque chose

de grandiose et d’inaccessible, à force de la regarder d’en bas.

Il savait bien qu’une fois le pied à l’étrier, le reste s’enlèverait

tout seul, aussi ne demandait-il qu’une borne, une pauvre petite borne

d’où il pût prendre son élan.

C’était sa marotte, sa folie, la terre promise vers laquelle il eût

marché à travers dix déserts, et il aurait donné sans regret son bras

droit à qui lui eût apporté cette clef magique.

Et voilà que tout à coup, sans qu’il lui en coûtât la plus petite de ses

phalanges, grâce à l’originalité du baron de Trélan, il allait tenir en

main l’occasion tant souhaitée!

La collection qui lui était confiée, avait dans la ville un succès de

curiosité d’autant plus vif que personne ne la connaissait. De son

vivant, le baron la tenait sous triple verrou, comme une sultane dans

son harem, et pas un œil humain ne pouvait se vanter de l’avoir

contemplée.

Aussi, du jour où le testament fut connu, il n’y eut plus dans ce noyau

désœuvré, et toujours en quête de distractions, qui formait la société

élégante, qu’une idée: ce fut d’avoir sa place marquée, et d’être là le

jour de la remise de la collection. C’était la nouveauté et l’événement

de la quinzaine.

Les lettres se mirent à pleuvoir chez M. Champlion demandant des droits

d’admission avec le sans façon de gens toujours sûrs d’être bien

accueillis, et le glorieux banquier se trouva d’emblée en correspondance

avec toute la ville. Les femmes surtout sollicitaient, et jamais il

n’avait vu passer sous ses yeux tant de mignonnes pattes de mouche.

On disait les bijoux aussi originaux que riches, on savait le comte de

Kerdren jeune, beau, et un brin sauvage; et on n’était pas fâché de voir

les deux choses par la même occasion.

On juge, d’après cela, comment le banquier pouvait accueillir la

proposition de Jean, et s’il était supposable qu’il se mît de ses

propres mains à démolir l’arc de triomphe sous lequel, toutes les nuits,

il se voyait passer en songe!

Il s’emporta, prit feu, et parla bien haut de sa parole donnée et de son

honneur de banquier; puis quand il vit que le jeune officier cessait

d’insister, perçant ses motifs à jour bien plus qu’il ne pouvait

l’imaginer, et qu’il se bornait à lui demander assez sèchement le jour

et l’heure du rendez-vous, il se radoucit à l’instant.

«Il ne voulait point de froideur entre eux, son jour et son heure

seraient les siens; et il était au regret de le désobliger!»

En disant tout cela, il laissait si naïvement éclater sa joie que,

malgré tout son mécontentement, Jean ne pouvait s’empêcher d’en être

amusé.

Comme dernière faveur, il demanda l’autorisation d’aller consulter

madame Champlion et de lui présenter le comte de Kerdren. Il n’y avait

rien à objecter à cela, et Jean suivit son interlocuteur dans un second

salon où une femme d’un âge moyen, et qui semblait le dédoublement

féminin de son mari, était assise devant un métier à tapisserie, piquant

son aiguille dans de gigantesques dahlias.

Elle se leva avec un empressement qui fit rouler toutes ses laines sur

le tapis, de sorte que Jean répondit à sa phrase de bienvenue un genou

en terre et la tête inclinée sur les écheveaux qu’il ramassait; puis,

sans transition, élevant la voix:

--Mademoiselle, dit-elle en s’adressant à quelqu’un qui était au fond de

la pièce, allez donc chercher Angèle, elle sera si contente de voir

l’héritier de la collection de M. de Trélan!

Le jeune homme se retourna pour saluer la personne que la position

particulière qu’il avait prise en entrant l’avait empêché de remarquer,

tout en maugréant intérieurement de se voir traité comme un simple objet

de curiosité, et, à son inexprimable surprise, il se trouva en face de

mademoiselle de Valvieux.

Jean de Kerdren · 第 6 / 29 题