I
L’un après l’autre, les canots venaient se ranger au pied des escaliers
volants, comme des équipages bien stylés devant la marquise d’un hôtel.
Lestement, avec la vivacité de gens qui vont à leurs plaisirs, les
officiers descendaient et s’asseyaient sur les bancs garnis de tapis.
Puis, sur le signal de l’un d’eux, tous les avirons, qui étaient restés
levés en attendant le commandement, retombaient à la fois, et le canot
filait sous cette vigoureuse impulsion.
De chaque bâtiment de l’escadre, il en partait ainsi, et cela
ressemblait à une petite ville dans laquelle un grand événement met tout
le monde en branle.
La mer, d’un bleu transparent, était si calme qu’elle n’aurait pas suffi
à balancer le berceau d’un bébé un peu exigeant, et c’était un joli
spectacle que celui de toutes ces embarcations soigneusement parées, et
éclairées en plein par le soleil du matin.
Les matelots, en grande tenue, se courbaient tous à la fois d’un
mouvement parfaitement régulier, qui montrait tour à tour leurs tricots
rayés et leurs cols d’une blancheur irréprochable; et les officiers, le
cigare aux lèvres, s’interpellaient gaiement d’un canot à l’autre.
--Un jouet mécanique, fit tout à coup l’un d’eux en se retournant pour
embrasser la flottille d’un coup d’œil. Petits rameurs remontés, petits
officiers piqués sur les bancs: c’est le jeu de régates que je viens de
donner à mes frères.
Des rires lui répondirent et les plaisanteries continuèrent sur le même
ton.
--A propos, interrompit un autre, qui donc manque du bord?... Mais c’est
Kerdren?... Comment, le fou des fous; il ne serait pas du carnaval?
--Fou, de Kerdren?
--Laissez donc, reprit celui qui avait parlé le premier, vous ne le
connaissez pas encore!...
--Voyons, d’Elbruc, qu’as-tu fait de Kerdren? continua-t-il en se
tournant vers son voisin de droite.
--Rien de mal, je t’assure, répondit paisiblement celui qu’on
interrogeait.
--Alors?
--Alors, il ne vient pas, voilà tout.
--Il est malade?
--Non.
--Mauvaises nouvelles? Triste?
--Non.
--En pénitence, peut-être?
--Pas même!
--Enfin, on ne manque pas des journées comme celle-ci sans une bonne
raison!
--Aussi bien il en a une.
--Et, on peut savoir?...
--Parfaitement; je l’ai laissé dans le carré avec la guitare qu’il a
achetée à Alger, et une méthode qu’il venait de recevoir de Paris: une
méthode pratique pour commençants, avec _Exercices et airs gradués pour
guitare, par Emanuelo Pincetto_. Il sait déjà la position des mains et
la gamme d’_ut_, et il essayait, quand je suis parti, une valse lente en
quatre notes. Le navire sauterait qu’il ne bougerait pas!
Un rire général accueillit l’explication. En même temps on arrivait, et
la manœuvre du débarquement s’opéra avec la précision mathématique qu’on
avait remarquée au départ.
Les matelots accostaient, les officiers sautaient à terre, et les canots
allégés repartaient de leur allure de mouettes rasant l’eau.
L’escadre de la Méditerranée, par un hasard bienheureux, s’était trouvée
dans les parages de Nice, précisément à l’époque des jours gras. On sait
que dans cette ville, le carnaval a conservé son importance et son
cachet d’autrefois, et qu’on vient de fort loin pour passer là les trois
jours qui précèdent le carême.
Le contre-amiral de Verviers, commandant en chef de l’escadre, était
assez jeune de caractère pour comprendre le désir muet de tout son
personnel, et il avait en conséquence annoncé une halte qui n’était pas
nécessitée uniquement par les besoins du service. On comprend d’après
cela qu’il ne restât à bord comme officiers et comme matelots que ceux
qui étaient absolument indispensables à la garde des bâtiments, ou
quelques autres, très rares d’ailleurs, qu’une raison ou une fantaisie
personnelle retenaient.
Parmi ceux-là était l’officier à la guitare, celui qui jouait une valse
lente. Assis dans le carré, comme l’avait dit son camarade, il
s’absorbait dans son étude avec une application imperturbable dont les
adieux des allants et venants ne l’avaient pas distrait un instant.
Jean de Kerdren, comte de Penhoët, était le dernier descendant d’une
race célèbre en Bretagne. Certains chroniqueurs font remonter le premier
de ses aïeux aux compagnons du roi Arthur, et soutiennent qu’il eut
l’honneur de s’asseoir à la Table ronde. D’autres, moins enthousiastes
ou plus sincères, affirment qu’il n’est question de la famille que vers
la dernière partie du règne de Charlemagne, alors que Jehan de Kerdren,
Jehan le Fort, comme l’appellent les écrits du temps, se comparait
naïvement, au milieu de ses domaines, au grand empereur dans son
fabuleux empire.
Il ne faudrait même pas affirmer si la balance penchait dans son esprit,
que ce ne fût pas en faveur des Kerdren! Et par le fait, il avait cet
avantage sur son illustre voisin que tout son petit peuple tenait dans
sa main comme un seul homme, et que son pays avec son aspect sauvage,
ses légendes mystérieuses et la langue bizarre et incompréhensible qu’on
y parlait, était une conquête à laquelle nul n’était assez hardi pour
songer.
Les événements lui donnèrent raison sur un autre point, et les domaines
de Kerdren assistèrent au démembrement de l’empire sans perdre ni une
pierre ni une motte de terre. Cela n’augmenta d’ailleurs en rien
l’orgueil de Jehan, par cette bonne raison qu’il était déjà au plus haut
point qu’orgueil puisse atteindre, et que nulle merveille ne l’étonnait
du moment où elle se produisait chez lui.
A ce trait de caractère du premier des Kerdren, il faut en ajouter un
autre dont témoignent quelques mots si familiers dans sa bouche, que les
parchemins de l’époque les ont transcrits comme une sorte de devise. Le
texte breton en était plus vigoureux peut-être; traduits en français,
ils signifient:
«Quand je tiens, jamais je ne lâche.»
Ce mélange d’orgueil et de ténacité s’était transmis de père en fils
comme faisant partie intégrante de l’héritage, de sorte qu’au moment de
la grande Révolution les Kerdren «tenaient» encore à pleines mains tout
ce qu’ils avaient reçu de leurs pères, et avaient en outre conservé
l’habitude de se croire les premiers partout.
Il y avait eu, à la vérité, quelques moments difficiles pour eux, et
s’ils avaient traité d’égal à égal avec le roi Louis XI, ils n’avaient
pas pu faire de même à l’époque du cardinal qui aimait si peu les têtes
hautes, et surtout pendant le règne suivant.
Mais en somme, en 1789, ils avaient encore la part belle, et s’ils
n’exerçaient plus officiellement leurs droits d’épave, de justice et
autres, il est à croire qu’ils n’y perdaient rien en réalité.
Malheureusement, quand vint l’heure terrible pour la noblesse, il n’y
avait plus d’opiniâtreté qui tînt. Peut-être la jeune armée de la
République avait-elle plus de puissance que celles des temps passés;
peut-être est-ce tout simplement qu’elle tirait plus fort à elle,
toujours est-il que cette fois de nombreux morceaux furent arrachés aux
domaines de la famille, et que si Jehan avait pu parler dans sa tombe,
il aurait été forcé de convenir qu’il n’y a pas que les grands empires
qui croulent.
Du reste, l’orgueil fut sauf, on ne parla pas de ruines; les seuls
représentants de la famille à cette époque étaient une jeune veuve et un
enfant en bas âge, et il restait encore aux Kerdren de quoi remplir de
si petites mains.
Peu à peu, par des héritages, de riches alliances, la splendeur reparut,
et à l’époque actuelle, si les Kerdren n’étaient plus tout à fait rois,
on les regardait encore en Bretagne comme si riches de gloire et de
noblesse que leur immense fortune en était presque oubliée; et Dieu sait
si c’est une aventure commune en plein XIXe siècle que de voir oublier
de l’or, pour quelque chose que ce soit!