OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
LA MÊME ÉDITION
EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
Prix des 6 volumes: 30 fr.
CORBEIL.--typ. et stér. de CRÉTÉ.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
MISES EN ORDRE
REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
2e ÉDITION.
TOME CINQUIÈME
SOPHISMES ÉCONOMIQUES
PETITS PAMPHLETS
II
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.
14, RUE RICHELIEU
1863
SPOLIATION ET LOI[1].
[Note 1: Le 27 avril 1850, à la suite d'une discussion très-curieuse,
que le _Moniteur_ a reproduite, le Conseil général de l'agriculture,
des manufactures et du commerce émit le voeu suivant:
«Que l'économie politique soit enseignée, par les professeurs
rétribués par le gouvernement, non plus seulement au point de
vue théorique du libre-échange, mais aussi et surtout au point
de vue des faits et de la législation qui régit l'industrie
française.»
C'est à ce voeu que répondit Bastiat par le pamphlet _Spoliation et
Loi_, publié d'abord dans le _Journal des Économistes_, le 15 mai
1850.
(_Note de l'éditeur._)]
À Messieurs les Protectionistes du Conseil général des Manufactures.
Messieurs les protectionistes, causons un moment avec modération et
de bonne amitié.
Vous ne voulez pas que l'économie politique croie et enseigne le
libre-échange.
C'est comme si vous disiez: «Nous ne voulons pas que l'économie
politique s'occupe de Société, d'Échange, de Valeur, de Droit, de
Justice, de Propriété. Nous ne reconnaissons que deux principes,
l'Oppression et la Spoliation.»
Vous est-il possible de concevoir l'économie politique sans société?
la société sans échanges? l'échange sans un rapport d'appréciation
entre les deux objets ou les deux services échangés? Vous est-il
possible de concevoir ce rapport, nommé _valeur_, autrement que
comme résultant du _libre_ consentement des échangistes? Pouvez-vous
concevoir qu'un produit en _vaut_ un autre si, dans le troc, une
des parties n'est pas _libre_[2]? Vous est-il possible de concevoir
le libre consentement des deux parties sans liberté? Vous est-il
possible de concevoir que l'un des contractants soit privé de
liberté, à moins qu'il ne soit opprimé par l'autre? Vous est-il
possible de concevoir l'échange entre un oppresseur et un opprimé,
sans que l'équivalence des services en soit altérée, sans que, par
conséquent, une atteinte soit portée au droit, à la justice, à la
propriété?
[Note 2: Voir la théorie de la valeur, au chap. V du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Que voulez-vous donc? dites-le franchement.
Vous ne voulez pas que l'échange soit libre!
Vous voulez donc qu'il ne soit pas libre?
Vous voulez donc qu'il se fasse sous l'influence de l'oppression? car
s'il ne se faisait pas sous l'influence de l'oppression, il se ferait
sous celle de la liberté, et c'est ce que vous ne voulez pas.
Convenez-en, ce qui vous gêne, c'est le droit, c'est la justice; ce
qui vous gêne, c'est la propriété, non la vôtre, bien entendu, mais
celle d'autrui. Vous souffrez difficilement que les autres disposent
librement de leur propriété (seule manière d'être propriétaire); vous
entendez disposer de la vôtre... et de la leur.
Et puis vous demandez aux économistes d'arranger en corps de doctrine
cet amas d'absurdités et de monstruosités; de faire, à votre usage,
la théorie de la Spoliation.
Mais c'est ce qu'ils ne feront jamais; car, à leurs yeux, la
Spoliation est un principe de haine et de désordre, et si elle revêt
une forme plus particulièrement odieuse, c'est surtout la _forme
légale_[3].
[Note 3: L'auteur avait exprimé cette opinion, trois ans auparavant,
dans le numéro du 28 novembre 1847 du journal _le Libre-Échange_.
Répondant au _Moniteur industriel_, il avait dit:
«Que le lecteur nous pardonne si nous nous faisons casuiste pour un
instant. Notre adversaire nous force à mettre le bonnet de docteur.
Aussi bien c'est sous le nom de _docteur_ qu'il lui plaît souvent de
nous désigner.
«Un acte _illégal_ est toujours _immoral_ par cela seul qu'il est
une désobéissance à la loi; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit
_immoral_ en lui-même. Quand un maçon (nous demandons pardon à notre
confrère d'appeler son attention sur si peu de chose), après une
rude journée de labeur, échange son salaire contre un coupon de drap
belge, il ne fait pas une action intrinsèquement immorale. Ce n'est
pas l'action en elle-même qui est immorale, c'est la violation de
la loi. Et la preuve, c'est que si la loi vient à changer, nul ne
trouvera à reprendre à cet échange. Il n'a rien d'immoral en Suisse.
Or ce qui est immoral de soi l'est partout et toujours. Le _Moniteur
industriel_ soutiendra-t-il que la moralité des actes dépend des
temps et des lieux?
«S'il y a des actes _illégaux_ sans être _immoraux_, il y en a qui
sont _immoraux_ sans être _illégaux_. Quand notre confrère altère nos
paroles en s'efforçant d'y trouver un sens qui n'y est pas; quand
certains personnages, après avoir déclaré dans l'intimité qu'ils sont
pour la liberté, écrivent et votent contre; quand un maître fait
travailler son esclave à coups de bâton, le Code peut ne pas être
violé, mais la conscience de tous les honnêtes gens est révoltée.
C'est dans la catégorie de ces actes et au premier rang que nous
plaçons les restrictions. Qu'un Français dise à un autre Français,
son égal ou qui devrait l'être:--Je t'interdis d'acheter du drap
belge, parce que je veux que tu sois forcé de venir à ma boutique. Si
cela te dérange, cela m'arrange; tu perdras quatre, mais je gagnerai
deux, et cela suffit.--Nous disons que c'est une action immorale. Que
celui qui se la permet l'exécute par ses propres forces ou à l'aide
de la loi, cela ne change rien au caractère de l'acte. Il est immoral
par nature, par essence; il l'eût été il y a dix mille ans, il le
serait aux antipodes, il le serait dans la lune, parce que, quoi
qu'en dise le _Moniteur industriel_, la loi, qui peut beaucoup, ne
peut cependant pas faire que ce qui est mal soit bien.
«Nous ne craignons pas même de dire que le concours de la loi aggrave
l'immoralité du fait. Si elle ne s'en mêlait pas, si, par exemple,
le fabricant faisait exécuter sa volonté restrictive par des gens à
ses gages, l'immoralité crèverait les yeux du _Moniteur industriel_
lui-même. Eh quoi! parce que ce fabricant a su s'épargner ce souci,
parce qu'il a su faire mettre à son service la force publique et
rejeter sur l'opprimé une partie des frais de l'oppression, ce qui
était immoral est devenu méritoire!
«Il peut arriver, il est vrai, que les gens ainsi foulés s'imaginent
que c'est pour leur plus grand bien, et que l'oppression résulte
d'une erreur commune aux oppresseurs et aux opprimés. Cela suffit
pour justifier les intentions et ôter à l'acte ce qu'il aurait
d'odieux sans cela. En ce cas, la majorité sanctionne la loi. Il faut
s'y soumettre; nous ne dirons jamais le contraire. Mais rien ne nous
empêchera de dire à la majorité que, selon nous, elle se trompe.»
(_Note de l'éditeur._)]
Ici, monsieur Benoît d'Azy, je vous prends à partie. Vous êtes un
homme modéré, impartial, généreux. Vous ne tenez ni à vos intérêts,
ni à votre fortune; c'est ce que vous proclamez sans cesse.
Dernièrement, au Conseil général, vous disiez: «S'il suffisait que
les riches abandonnassent ce qu'ils ont pour que le peuple fût
riche, nous serions tous prêts à le faire.» (Oui! oui! c'est vrai!)
Et hier, à l'Assemblée nationale: «Si je croyais qu'il dépendît de
moi de donner à tous les ouvriers le travail dont ils ont besoin,
je donnerais tout ce que je possède pour réaliser ce bienfait...,
malheureusement impossible.»
Encore que l'inutilité du sacrifice vous donne le vif chagrin de ne
le point faire, et de dire, comme Basile: «L'argent! l'argent! je
le méprise..., mais je le garde,» assurément, nul ne doutera d'une
générosité si retentissante, quoique si stérile. C'est une vertu
qui aime à s'envelopper d'un voile de pudeur, surtout quand elle
est purement latente et négative. Pour vous, vous ne perdez pas une
occasion de l'afficher, en vue de toute la France, sur le piédestal
de la tribune, au Luxembourg et au Palais législatif. C'est une
preuve que vous ne pouvez en contenir les élans, bien que vous en
conteniez à regret les effets.
Mais enfin, cet abandon de votre fortune, personne ne vous le
demande, et je conviens qu'il ne résoudrait pas le problème social.
Vous voudriez être généreux, et vous ne le pouvez avec fruit; ce que
j'ose vous demander, c'est d'être juste. Gardez votre fortune, mais
permettez-moi de garder la mienne. Respectez ma propriété comme je
respecte la vôtre. Est-ce de ma part une requête trop hardie?
Supposons que nous soyons dans un pays où règne la liberté
d'échanger, où chacun puisse disposer de son travail et de sa
propriété.--Vos cheveux se hérissent? Rassurez-vous, ce n'est qu'une
hypothèse.
Nous sommes donc aussi libres l'un que l'autre. Il y a bien une Loi
dans le Code, mais cette Loi, toute impartialité et justice, loin
de nuire à notre liberté, la garantit. Elle n'entrera en action
qu'autant que nous essayerions d'exercer l'oppression, vous sur moi
ou moi sur vous. Il y a une force publique, il y a des magistrats,
des gendarmes; mais ils ne font qu'exécuter la Loi.
Les choses étant ainsi, vous êtes maître de forges et je suis
chapelier. J'ai besoin de fer, pour mon usage ou pour mon industrie.
Naturellement, je me pose ce problème: «Quel est pour moi le moyen
de me procurer le fer, qui m'est nécessaire, avec la moindre somme
possible de travail?» En tenant compte de ma situation, de mes
connaissances, je découvre que le mieux pour moi est de faire des
chapeaux et de les livrer à un Belge, qui me donnera du fer en retour.
Mais vous êtes maître de forges, et vous vous dites: Je saurai
bien forcer ce coquin-là (c'est de moi qu'il s'agit) de venir à ma
boutique.
En conséquence, vous garnissez votre ceinture de sabres et de
pistolets, vous armez vos nombreux domestiques, vous vous rendez sur
la frontière, et là, au moment où je vais exécuter mon troc, vous
me criez:--Arrête! ou je te brûle la cervelle.--Mais, seigneur, j'ai
besoin de fer.--J'en ai à vendre.--Mais, seigneur, vous le tenez fort
cher.--J'ai mes raisons pour cela.--Mais, seigneur, j'ai mes raisons
aussi pour préférer le fer à bon marché.--Eh bien! entre tes raisons
et les miennes, voici qui va décider. Valets, en joue!
Bref, vous empêchez le fer belge d'entrer, et, du même coup, vous
empêchez mes chapeaux de sortir.
Dans l'hypothèse où nous sommes, c'est-à-dire sous le régime de la
liberté, vous ne pouvez contester que ce ne soit là, de votre part,
un acte manifeste d'Oppression et de Spoliation.
Aussi, je m'empresse d'invoquer la Loi, le magistrat, la force
publique. Ils interviennent; vous êtes jugé, condamné et justement
châtié.
Mais tout ceci vous suggère une idée lumineuse.
Vous vous dites: J'ai été bien simple de me donner tant de peine;
quoi! m'exposer à tuer ou à être tué! me déplacer! mettre en
mouvement mes domestiques! encourir des frais énormes! me donner le
caractère d'un spoliateur! mériter d'être frappé par la justice du
pays! et tout cela, pour forcer un misérable chapelier à venir à ma
boutique acheter du fer à mon prix! Si je mettais dans mes intérêts
la Loi, le magistrat et la force publique! si je leur faisais faire,
sur la frontière, cet acte odieux que j'y allais faire moi-même!
Échauffé par cette séduisante perspective, vous vous faites nommer
législateur et votez un décret conçu en ces termes:
ART. 1er. Il sera prélevé une taxe sur tout le monde (et notamment
sur mon maudit chapelier).
ART. 2. Avec le produit de cette taxe on paiera des hommes qui feront
bonne garde à la frontière, dans l'intérêt des maîtres de forges.
ART. 3. Ils veilleront à ce que nul ne puisse échanger avec des
Belges les chapeaux ou autres marchandises contre du fer.
ART. 4. Les ministres, procureurs de la République, douaniers,
percepteurs et geôliers sont chargés, chacun en ce qui le concerne,
de l'exécution de la présente loi.
Je conviens, Monsieur, que, sous cette forme, la Spoliation vous
serait infiniment plus douce, plus lucrative, moins périlleuse que
sous celle dont vous vous étiez d'abord avisé.
Je conviens qu'elle aurait pour vous un côté fort plaisant. Certes,
vous en pourriez rire dans votre barbe, car vous en auriez fait
passer tous les frais sur mes épaules.
Mais j'affirme que vous auriez introduit dans la société un principe
de ruine, d'immoralité, de désordre, de haines et de révolutions
incessantes; que vous auriez ouvert la porte à tous les essais du
socialisme et du communisme[4].
[Note 4: Voy., au tome IV, _Protectionisme et Communisme_.
(_Note de l'éditeur._)]
Vous trouvez, sans doute, mon hypothèse très-hardie. Eh bien!
retournons-la contre moi. J'y consens pour l'amour de la
démonstration.
Me voici ouvrier; vous êtes toujours maître de forges.
Il me serait avantageux d'avoir à bon marché, et même pour rien, des
instruments de travail. Or, je sais qu'il y a dans votre magasin des
haches et des scies. Donc, sans plus de façons, je pénètre chez vous
et fais main basse sur tout ce qui me convient.
Mais vous, usant du droit de légitime défense, vous repoussez d'abord
la force par la force; ensuite, appelant à votre aide la Loi, le
magistrat, la force publique, vous me faites jeter en prison, et bien
vous faites.
Oh! oh! me dis-je; j'ai été gauche en tout ceci. Quand on veut jouir
du bien d'autrui, ce n'est pas _en dépit_, c'est _en vertu_ de la Loi
qu'il faut agir, si l'on n'est pas un sot. En conséquence, comme vous
vous êtes fait protectioniste, je me fais socialiste. Comme vous vous
êtes arrogé le DROIT AU PROFIT, j'invoque le DROIT AU TRAVAIL ou aux
instruments de travail.
D'ailleurs, en prison, j'ai lu mon Louis Blanc, et je sais par coeur
cette doctrine: «Ce qui manque aux prolétaires pour s'affranchir, ce
sont les instruments de travail; la fonction du gouvernement est de
les leur fournir.» Et encore: «Dès qu'on admet qu'il faut à l'homme,
pour être vraiment libre, le _pouvoir_ d'exercer et de développer
ses facultés, il en résulte que la société doit à chacun de ses
membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut se
déployer, et les instruments de travail, sans lesquels l'activité
humaine ne peut se donner carrière. Or, par l'intervention de qui
la société donnera-t-elle à chacun de ses membres l'instruction
convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce n'est par
l'intervention de l'État[5]?»
[Note 5: _Organisation du travail_, pages 17 et 24 de l'introduction.]
Donc, moi aussi, fallût-il pour cela révolutionner mon pays, je force
les portes du Palais législatif. Je pervertis la Loi et lui fais
accomplir, à mon profit et à vos dépens, l'acte même pour lequel elle
m'avait jusqu'ici châtié.
Mon décret est calqué sur le vôtre.
ART. 1er. Il sera prélevé une taxe sur tous les citoyens, et
spécialement sur les maîtres de forges.
ART. 2. Avec le produit de cette taxe, l'État soldera un corps armé,
lequel prendra le titre de _gendarmerie fraternelle_.
ART. 3. Les gendarmes fraternels entreront dans les magasins
de haches, scies, etc., s'empareront de ces instruments et les
distribueront aux ouvriers qui en désirent.
Grâce à cette combinaison habile, vous voyez bien, Monsieur, que je
n'aurai plus les risques, ni les frais, ni l'odieux, ni les scrupules
de la Spoliation. L'État volera pour moi, comme il fait pour vous.
Nous serons à deux de jeu.
Reste à savoir comment se trouverait la société française de la
réalisation de ma seconde hypothèse, ou, tout au moins, comment elle
se trouve de la réalisation à peu près complète de la première.
Je ne veux pas traiter ici le point de vue économique de la question.
On croit que, lorsque nous réclamons le libre-échange, nous sommes
mus uniquement par le désir de laisser au travail et aux capitaux la
faculté de prendre leur direction la plus avantageuse. On se trompe:
cette considération n'est pour nous que secondaire; ce qui nous
blesse, ce qui nous afflige, ce qui nous épouvante dans le régime
protecteur, c'est qu'il est la négation du droit, de la justice, de
la propriété; c'est qu'il tourne, contre la propriété et la justice,
la Loi qui devait les garantir; c'est qu'il bouleverse ainsi et
pervertit les conditions d'existence de la société.--Et c'est sur ce
côté de la question que j'appelle vos méditations les plus sérieuses.
Qu'est-ce donc que la Loi, ou du moins que devrait-elle être?
quelle est sa mission rationnelle et morale? n'est-ce point de
tenir la balance exacte entre tous les droits, toutes les libertés,
toutes les propriétés? n'est-ce pas de faire régner entre tous la
justice? n'est-ce pas de prévenir et de réprimer l'Oppression et la
Spoliation, de quelque part qu'elles viennent?
Et n'êtes-vous pas effrayé de l'immense, radicale et déplorable
innovation qui s'introduit dans le monde, le jour où la Loi est
chargée d'accomplir elle-même le crime que sa mission était de
châtier? le jour où elle se tourne, en principe et en fait, contre
la liberté et la propriété?
Vous déplorez les symptômes que présente la société moderne; vous
gémissez sur le désordre qui règne dans les institutions et dans les
idées. Mais n'est-ce pas votre principe qui a tout perverti, idées et
institutions?
Quoi! la Loi n'est plus le refuge de l'opprimé, mais l'arme de
l'oppresseur! La Loi n'est plus une égide, mais une épée! La Loi ne
tient plus dans ses mains augustes une balance, mais de faux poids et
de fausses clefs! Et vous voulez que la société soit bien ordonnée!
Votre principe a écrit sur le fronton du Palais législatif ces mots:
Quiconque acquiert ici quelque influence peut y obtenir sa part de
Spoliation légale.
Et qu'est-il arrivé? Toutes les classes se sont ruées sur les portes
de ce palais, criant: À moi, à moi une part de Spoliation!
Après la révolution de Février, quand le suffrage universel a été
proclamé, j'ai espéré un moment que sa grande voix allait se faire
entendre pour dire: «Plus de Spoliation pour personne, justice pour
tous.»--Et c'est là qu'était la vraie solution du problème social.
Il n'en a pas été ainsi; la propagande protectioniste avait trop
profondément altéré, depuis des siècles, les sentiments et les idées.
Non, en faisant irruption dans l'Assemblée nationale, chaque classe
est venue pour s'y faire, en vertu de votre principe, de la Loi un
instrument de rapine. On a demandé l'impôt progressif, le crédit
gratuit, le droit au travail, le droit à l'assistance, la garantie
de l'intérêt, d'un minimum de salaire, l'instruction gratuite, les
avances à l'industrie, etc., etc.; bref, chacun a voulu vivre et se
développer aux dépens d'autrui.
Et sous quelle autorité a-t-on placé ces prétentions? Sous l'autorité
de vos précédents. Quels sophismes a-t-on invoqués? Ceux que vous
propagez depuis des siècles. Ainsi que vous, on a parlé de _niveler
les conditions du travail_. Ainsi que vous, on a déclamé contre la
_concurrence anarchique_. Ainsi que vous, on a bafoué le _laissez
faire_, c'est-à-dire la _liberté_. Ainsi que vous, on a dit que la
Loi ne devait pas se borner à être juste, mais qu'elle devait venir
en aide aux industries chancelantes, protéger le faible contre le
fort, assurer des profits aux individus aux dépens de la communauté,
etc., etc. Bref, le socialisme est venu faire, selon l'expression
de M. Ch. Dupin, la théorie de la Spoliation. Il a fait ce que vous
faites, ce que vous voulez que fassent avec vous et pour vous les
professeurs d'économie politique.
Vous avez beau être habiles, messieurs les restrictionistes, vous
avez beau radoucir le ton, vanter votre générosité latente, prendre
vos adversaires par les sentiments, vous n'empêcherez pas la logique
d'être la logique.
Vous n'empêcherez pas M. Billault de dire au législateur: Vous
accordez des faveurs aux uns, il faut en accorder à tous.
Vous n'empêcherez pas M. Crémieux de dire au législateur: Vous
enrichissez les manufacturiers, il faut enrichir les prolétaires.
Vous n'empêcherez pas M. Nadeau de dire au législateur: Vous ne
pouvez refuser de faire pour les classes souffrantes ce que vous
faites pour les classes privilégiées.
Vous n'empêcherez pas même votre coryphée, M. Mimerel, de dire au
législateur: «Je demande 25,000 primes pour les caisses de retraite
d'ouvriers,» et de développer ainsi sa motion:
«Est-ce le premier exemple de cette nature qu'offre notre
législation? Établirez-vous en système que l'État peut
tout encourager, ouvrir à ses frais des cours de sciences,
subventionner les beaux-arts, pensionner les théâtres, donner
aux classes déjà favorisées de la fortune la haute instruction,
les délassements les plus variés, les jouissances des arts,
le repos de la vieillesse, donner tout cela à ceux qui ne
connaissent pas de privations, faire payer leur part de ces
sacrifices à ceux qui n'ont rien, et leur refuser tout, même
pour les indispensabilités de la vie?...»
.... «Messieurs, notre société française, nos moeurs, nos lois
sont ainsi faites, que l'intervention de l'État, si regrettable
qu'on la suppose, se rencontre partout, et que rien ne paraît
stable, rien ne paraît durable si l'État n'y montre sa main.
C'est l'État qui fait les porcelaines de Sèvres, les tapisseries
des Gobelins; c'est l'État qui expose périodiquement, et à ses
frais, les produits de nos artistes, ceux de nos manufactures;
c'est l'État qui récompense nos éleveurs de bestiaux et nos
armateurs de pêche. Il en coûte beaucoup pour tout cela; c'est
là encore un impôt que tout le monde paye; tout le monde,
entendez-vous bien! Et quel bien direct en retire le peuple?
Quel bien direct lui font vos porcelaines, vos tapisseries, vos
expositions? Ce principe de résister à ce que vous appelez un
état d'entraînement, on peut le comprendre, quoique hier encore
vous ayez voté des primes pour le lin; on peut le comprendre,
mais à condition de consulter le temps; à la condition surtout
de faire preuve d'impartialité. S'il est vrai que, par tous
les moyens que je viens d'indiquer, l'État ait eu jusqu'ici
l'apparence de venir plus directement au-devant des besoins
des classes aisées que de celles moins favorisées, _il faut
que cette apparence disparaisse_. Sera-ce en fermant nos
manufactures des Gobelins, en proscrivant nos expositions?
assurément non: mais _en faisant la part directe du pauvre dans
cette distribution de bienfaits_[6].»
[Note 6: _Moniteur_ du 28 avril 1850.]
Dans cette longue énumération de faveurs accordées à quelques-uns
aux dépens de tous, on remarque l'extrême prudence avec laquelle M.
Mimerel a laissé dans l'ombre les faveurs douanières, encore qu'elles
soient la manifestation la plus explicite de la spoliation légale.
Tous les orateurs qui l'ont appuyé ou contredit se sont imposé la
même réserve. C'est fort habile! Peut-être espèrent-ils, _en faisant
la part du pauvre, dans cette distribution de bienfaits_, sauver la
grande iniquité dont ils profitent, mais dont ils ne parlent pas.
Ils se font illusion. Croient-ils qu'après avoir réalisé la
spoliation partielle par l'institution des douanes, d'autres classes
ne voudront pas, par d'autres institutions, réaliser la Spoliation
universelle?
Je sais bien que vous avez un sophisme toujours prêt; vous
dites: «Les faveurs que la loi nous accorde ne s'adressent pas à
l'industriel, mais à l'industrie. Les profits qu'elle nous permet de
prélever, aux dépens des consommateurs, ne sont qu'un dépôt entre nos
mains[7].»
[Note 7: _Moniteur_ du 28 avril. Voir l'opinion de M. Devinck.]
«Ils nous enrichissent, c'est vrai, mais notre richesse, nous mettant
à même de dépenser davantage, d'agrandir nos entreprises, retombe
comme une rosée féconde sur la classe ouvrière.»
Tel est votre langage; et ce que je déplore, c'est que vos misérables
sophismes ont assez perverti l'esprit public pour qu'on les
invoque aujourd'hui à l'appui de tous les procédés de Spoliation
légale. Les classes souffrantes disent aussi: Laissez-nous prendre
législativement le bien d'autrui. Nous aurons plus d'aisance;
nous achèterons plus de blé, plus de viande, plus de draps, plus
de fer, et ce que nous aurons reçu par l'impôt reviendra en pluie
bienfaisante aux capitalistes et aux propriétaires.
Mais, je l'ai déjà dit, je ne discute pas aujourd'hui les
conséquences économiques de la Spoliation légale. Quand MM. les
protectionistes le voudront, ils me trouveront prêt à examiner le
_sophisme des ricochets_[8], qui du reste peut être invoqué pour tous
les genres de vols et de fraudes.
[Note 8: Il se trouve implicitement réfuté aux chap. XII de la
première série, IV et XIII de la seconde série des _Sophismes_. Voy.,
tome IV, pages 74, 160 et 229.
(_Note de l'éditeur._)]
Bornons-nous aux effets politiques et moraux de l'échange
législativement privé de liberté.
Je dis: le temps est venu de savoir enfin ce qu'est la Loi, ce
qu'elle doit être.
Si vous faites de la Loi, pour tous les citoyens, le palladium de
la liberté et de la propriété, si elle n'est que l'organisation du
droit individuel de légitime défense, vous fonderez sur la Justice
un gouvernement rationnel, simple, économique, compris de tous, aimé
de tous, utile à tous, soutenu par tous, chargé d'une responsabilité
parfaitement définie et fort restreinte, doué d'une solidité
inébranlable.
Si, au contraire, vous faites de la Loi, dans l'intérêt des individus
ou des classes, un instrument de Spoliation, chacun d'abord voudra
faire la Loi, chacun ensuite voudra la faire à son profit. Il y aura
cohue à la porte du Palais législatif, il y aura lutte acharnée
au dedans, anarchie dans les esprits, naufrage de toute moralité,
violence dans les organes des intérêts, ardentes luttes électorales,
accusations, récriminations, jalousies, haines inextinguibles,
force publique mise au service des rapacités injustes au lieu
de les contenir, notion du vrai et du faux effacée de tous les
esprits, comme notion du juste et de l'injuste effacée de toutes
les consciences, gouvernement responsable de toutes les existences
et pliant sous le poids d'une telle responsabilité, convulsions
politiques, révolutions sans issue, ruines sur lesquelles viendront
s'essayer toutes les formes du socialisme et du communisme: tels sont
les fléaux que ne peut manquer de déchaîner la perversion de la Loi.
Tels sont, par conséquent, messieurs les prohibitionistes, les fléaux
auxquels vous avez ouvert la porte, en vous servant de la Loi pour
étouffer la liberté dans l'échange, c'est-à-dire pour étouffer le
droit de propriété. Ne déclamez pas contre le socialisme, vous en
faites. Ne déclamez pas contre le communisme, vous en faites. Et
maintenant vous nous demandez, à nous économistes, de vous faire une
théorie qui vous donne raison et vous justifie! Morbleu! faites-la
vous-mêmes[9].
[Note 9: Dans cette réponse aux protectionistes, qu'il leur adressait
au moment de son départ pour les Landes, l'auteur, obligé d'indiquer
rapidement ses vues sur le domaine rationnel de la législation,
sentit le besoin de les exposer avec plus d'étendue. C'est ce qu'il
fit, peu de jours après, pendant un court séjour à Mugron, en
écrivant _La Loi_, pamphlet compris dans le précédent volume.
(_Note de l'éditeur._)]
GUERRE
AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE[10].
[Note 10: Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet
précédent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires
d'économie politique avaient été formellement demandées par les
membres du comité Mimerel, qui bientôt se radoucirent et se bornèrent
à prétendre que la théorie de la Protection devait être enseignée en
même temps que celle de la Liberté.
Ce fut avec l'arme de l'ironie que Bastiat, dans le nº du 13 juin
1847 du journal _le Libre-Échange_, combattit cette prétention qui se
produisait alors pour la première fois.
(_Note de l'éditeur._)]
On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur propre
avantage, restreignent les échanges d'autrui, se plaignent de ce
que l'économie politique s'obstine à ne point exalter le mérite de
ces restrictions. S'ils n'espèrent pas obtenir la suppression de
la science, ils poursuivent du moins la destitution de ceux qui la
professent, tenant de l'inquisition cette sage maxime: «Voulez-vous
avoir raison de vos adversaires? fermez-leur la bouche.»
Nous n'avons donc point été surpris d'apprendre qu'à l'occasion du
projet de loi sur l'organisation des facultés ils ont adressé à M. le
ministre de l'instruction publique un mémoire fort étendu, dont nous
reproduisons quelques extraits.
«Y pensez-vous, monsieur le ministre? Vous voulez introduire dans
les facultés l'enseignement de l'économie politique! C'est donc un
parti pris de déconsidérer nos priviléges?»
«S'il est une maxime vénérable, c'est assurément celle-ci: En tous
pays, l'enseignement doit être en harmonie avec le principe du
gouvernement. Croyez-vous qu'à Sparte ou à Rome le trésor public
aurait payé des professeurs pour déclamer contre le butin fait à la
guerre ou contre l'esclavage? Et vous voulez qu'en France il soit
permis de discréditer la restriction[11]!»
[Note 11: Ici se montre le germe de _Baccalauréat et Socialisme_,
qu'on verra plus apparent encore dans les pages qui suivent. Voy. ce
pamphlet au tome IV.
(_Note de l'éditeur._)]
«La nature, monsieur le ministre, a voulu que les sociétés ne
puissent exister que sur les produits du travail, et, en même temps,
elle a rendu le travail pénible. Voilà pourquoi, à toutes les époques
et dans tous les pays, on remarque parmi les hommes une incurable
disposition à s'entre-dépouiller. Il est si doux de mettre la peine à
la charge de son voisin et de garder la rémunération pour soi!»
«La guerre est le premier moyen dont on se soit avisé. Pour s'emparer
du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus court et de plus simple.»
«L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raffiné, et il est
prouvé que ce fut un grand pas vers la civilisation que de réduire le
prisonnier en servitude au lieu de le tuer.»
«Enfin, à ces deux modes grossiers de Spoliation, le progrès des
temps en a substitué un autre beaucoup plus subtil, et qui, par cela
même, a bien plus de chances de durée, d'autant que son nom même,
_protection_, est admirablement trouvé pour en dissimuler l'odieux.
Vous n'ignorez pas combien les noms font quelquefois prendre le
change sur les choses.»
«Vous le voyez, monsieur le ministre, prêcher contre la protection,
dans les temps modernes, ou contre la guerre et l'esclavage, dans
l'antiquité, c'est tout un. C'est toujours ébranler l'ordre social
et troubler la quiétude d'une classe très-respectable de citoyens.
Et si la Rome païenne montra une grande sagesse, un prévoyant
esprit de conservation en persécutant cette secte nouvelle qui
venait dans son sein faire retentir les mots dangereux: _paix_ et
_fraternité_; pourquoi aurions-nous plus de pitié aujourd'hui pour
les professeurs d'économie politique? Pourtant, nos moeurs sont si
douces, notre modération est si grande, que nous n'exigeons pas que
vous les livriez aux bêtes. Défendez-leur de parler, et nous serons
satisfaits.»
«Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir, ne peuvent-ils
le faire avec quelque impartialité? Ne peuvent-ils accommoder un
peu la science à nos souhaits? Par quelle fatalité les professeurs
d'économie politique de tous les pays se sont-ils donné le mot pour
tourner contre le régime restrictif l'arme du raisonnement? Si ce
régime a quelques inconvénients, certes, il a aussi des avantages,
puisqu'il nous convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils
pas mettre un peu plus les inconvénients dans l'ombre et les
avantages en saillie?»
«D'ailleurs, à quoi servent les savants, sinon à faire la science?
Qui les empêche d'inventer une économie politique exprès pour nous?
Évidemment, il y a de leur part mauvaise volonté. Quand la sainte
inquisition de Rome trouva mauvais que Galilée fit tourner la terre,
ce grand homme n'hésita pas à la rendre immobile. Il en fit même la
déclaration à genoux. Il est vrai qu'en se relevant, il murmurait,
dit-on: _E pur si muove_. Que nos professeurs aussi déclarent
publiquement, et à genoux, que _la liberté ne vaut rien_, et nous
leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu que ce soit entre les
dents: _E pur è buona_.»
«Mais nous voulons subsidiairement pousser la modération plus loin
encore. Vous ne disconviendrez pas, monsieur le ministre, qu'il faut
être impartial avant tout. Eh bien! puisqu'il y a dans le monde
deux doctrines qui se heurtent, l'une ayant pour devise: _laissez
échanger_, et l'autre: _empêchez d'échanger_, de grâce, tenez la
balance égale, et faites professer l'une comme l'autre. Ordonnez que
notre économie politique soit aussi enseignée.»
«N'est-il pas bien décourageant de voir la science se mettre
toujours du côté de la liberté, et ne devrait-elle pas partager
un peu ses faveurs? Mais non, une chaire n'est pas plutôt érigée,
qu'on y voit apparaître, comme une tête de Méduse, la figure d'un
_libre-échangiste_.»
«C'est ainsi que J. B. Say a donné un exemple que se sont empressés
de suivre MM. Blanqui, Rossi, Michel Chevalier, Joseph Garnier. Que
serions-nous devenus si vos prédécesseurs n'avaient eu grand soin
de borner cet enseignement funeste? Qui sait? Cette année même nous
aurions à subir le bon marché du pain.»
«En Angleterre, Ad. Smith, Senior et mille autres ont donné le même
scandale. Bien plus, l'université d'Oxford crée une chaire d'économie
politique et y place... qui? un futur archevêque[12]; et voilà que,
M. l'archevêque se met à enseigner que la religion s'accorde avec la
science pour condamner cette partie de nos profits qui sort du régime
restrictif. Aussi qu'est-il advenu? C'est que peu à peu l'opinion
publique s'est laissé séduire, et, avant qu'il soit deux ans, les
Anglais auront le malheur d'être libres dans leurs ventes et leurs
achats. Puissent-ils être ruinés comme ils le méritent!»
[Note 12: M. Whateley, archevêque de Dublin, qui a fondé dans cette
ville une chaire d'économie politique, a exercé le professorat à
Oxford.
(_Note de l'éditeur._)]
«Mêmes faits en Italie. Rois, princes et ducs, grands et petits,
ont eu l'imprudence d'y tolérer l'enseignement économique, sans
imposer aux professeurs l'obligation de faire sortir de la science
des vues favorables aux restrictions. Des professeurs innombrables,
les Genovesi, les Beccaria, et de nos jours, M. Scialoja, comme il
fallait s'y attendre, se sont mis à prêcher la liberté, et voilà
la Toscane libre dans ses échanges, et voilà Naples qui sabre ses
tarifs.»
«Vous savez quels résultats a eus en Suisse le mouvement intellectuel
qui y a toujours dirigé les esprits vers les connaissances
économiques. La Suisse est libre, et semble placée au milieu de
l'Europe, comme la lumière sur le chandelier, tout exprès pour nous
embarrasser. Car, quand nous disons: La liberté a pour conséquence de
ruiner l'agriculture, le commerce et l'industrie, on ne manque pas
de nous montrer la Suisse. Un moment, nous ne savions que répondre.
Grâce au ciel, la _Presse_ nous a tirés de peine en nous fournissant
cet argument précieux: _La Suisse n'est pas inondée parce qu'elle est
petite_.»
«La science, la science maudite, menace de faire déborder sur
l'Espagne le même fléau. L'Espagne est la terre classique de la
protection. Aussi voyez-vous comme elle a prospéré! Et, sans tenir
compte des trésors qu'elle a puisés dans le Nouveau-Monde, de la
richesse de son sol, le régime prohibitif suffit bien pour expliquer
le degré de splendeur auquel elle est parvenue. Mais l'Espagne a des
professeurs d'économie politique, des La Sagra, des Florez Estrada,
et voici que le ministre des finances, M. Salamanca, prétend relever
le crédit de l'Espagne et gonfler son budget par la seule puissance
de la liberté commerciale.
«Enfin, monsieur le ministre, que voulez-vous de plus? En Russie, il
n'y a qu'un économiste, et il est pour le libre-échange.»
«Vous le voyez, la conspiration de tous les savants du monde contre
les entraves commerciales est flagrante. Et quel intérêt les presse?
Aucun. Ils prêcheraient la restriction qu'ils n'en seraient pas plus
maigres. C'est donc de leur part méchanceté pure. Cette unanimité a
les plus grands dangers. Savez-vous ce qu'on dira? À les voir si bien
d'accord, on finira par croire que ce qui les unit dans la même foi,
c'est la même cause qui fait que tous les géomètres du monde pensent
de même, depuis Archimède, sur le carré de l'hypoténuse.»
«Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous supplions de faire
enseigner impartialement deux doctrines contradictoires, ce ne peut
être de notre part qu'une demande subsidiaire, car nous pressentons
ce qui adviendrait; et tel que vous chargeriez de professer la
restriction pourrait bien, par ses études, être conduit vers la
liberté.»
«Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes, la science et
les savants et de revenir aux sages traditions de l'empire. Au lieu
de créer de nouvelles chaires d'économie politique, renversez celles,
heureusement en petit nombre, qui sont encore debout. Savez-vous
comment on a défini l'économie politique? _La science qui enseigne
aux travailleurs à garder ce qui leur appartient._ Évidemment un bon
quart de l'espèce humaine serait perdu, si cette science funeste
venait à se répandre.»
«Tenons-nous-en à la bonne et inoffensive éducation classique.
Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin. Quand ils scanderaient
sur le bout de leurs doigts, du matin au soir, les hexamètres des
_Bucoliques_, quel mal cela peut-il nous faire? Laissons-les vivre
avec la société romaine, avec les Gracques et Brutus, au sein d'un
sénat où l'on parle toujours de guerre, et au Forum où il est
toujours question de butin; laissons-les s'imprégner de la douce
philosophie d'Horace:
Tra la la la, notre jeunesse,
Tra la la la, se forme là.
«Qu'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et de
l'échange? Rome leur enseigne à mépriser le travail, _servile
opus_, et à ne reconnaître comme légitime d'autre échange que le
_væ victis_ du guerrier possesseur d'esclaves. C'est ainsi que nous
aurons une jeunesse bien préparée pour la vie de notre moderne
société.--Il y a bien quelques petits dangers. Elle sera quelque peu
républicaine; aura d'étranges idées sur la liberté et la propriété;
dans son admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera
peut-être un peu disposée à chercher noise à toute l'Europe et à
traiter les questions de politique, dans la rue, à coups de pavés.
C'est inévitable, et, franchement, monsieur le ministre, grâce à
Tite-Live, nous avons tous plus ou moins barboté dans cette ornière.
Après tout, ce sont là des dangers dont vous aurez facilement raison
avec quelques bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouvez-vous
opposer aux idées subversives des économistes, de ces audacieux
qui ont écrit, en tête de leur programme, cette atroce définition
de la propriété: Quand un homme a produit une chose à la sueur de
son front, puisqu'il a le droit de la consommer, il a celui de la
troquer[13]?»
[Note 13: Voy., au tome II, la déclaration de principes de la société
du _Libre-Échange_.
(_Note de l'éditeur._)]
«Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que de recourir à
la réfutation.»
«Vite un bâillon, deux bâillons, trois bâillons!»
CAPITAL ET RENTE[14].
[Note 14: Cet opuscule fut publié en février 1849.
(_Note de l'éditeur._)]
INTRODUCTION.
Dans cet écrit, j'essaie du pénétrer la nature intime de ce qu'on
nomme l'_Intérêt des capitaux_, afin d'en prouver la légitimité et
d'en expliquer la perpétuité.
Ceci paraîtra bizarre; mais il est certain que ce que je redoute, ce
n'est pas d'être obscur, mais d'être trop clair. Je crains que le
lecteur ne se laisse rebuter par une série de véritables _Truismes_.
Comment éviter un tel écueil quand on n'a à s'occuper que de
faits connus de chacun par une expérience personnelle, familière,
quotidienne?
Alors, me dira-t-on, à quoi bon cet écrit? Que sert d'expliquer ce
que tout le monde sait?
Distinguons, s'il vous plaît. Une fois l'explication donnée, plus
elle est claire et simple, plus elle semble superflue. Chacun est
porté à s'écrier: «Je n'avais pas besoin qu'on résolût pour moi le
problème.» C'est l'oeuf de Colomb.
Mais ce problème si simple le paraîtrait peut-être beaucoup moins,
si on se bornait à le poser. Je l'établis en ces termes: «Mondor
prête aujourd'hui un instrument de travail qui sera anéanti dans
quelques jours. Le capital n'en produira pas moins intérêt à Mondor
ou à ses héritiers pendant l'éternité tout entière.» Lecteur, la main
sur la conscience, sentez-vous la solution au bord de vos lèvres?
Je n'ai pas le temps de recourir aux économistes. Autant que je puis
le savoir, ils ne se sont guère occupés de scruter l'_Intérêt_ jusque
dans sa raison d'être. On ne peut les en blâmer. À l'époque où ils
écrivaient, l'Intérêt n'était pas mis en question.
Il n'en est plus ainsi. Les hommes qui se disent et se croient
beaucoup plus _avancés_ que leur siècle ont organisé une propagande
active contre le Capital et la Rente. Ils attaquent, non pas dans
quelques applications abusives, mais _en principe_, la Productivité
des capitaux.
Un journal a été fondé pour servir de véhicule à cette propagande.
Il est dirigé par M. Proudhon, et a, dit-on, une immense publicité.
Le premier numéro de cette feuille contenait le Manifeste électoral
du _Peuple_. On y lit: «La Productivité du capital, ce que le
Christianisme a condamné sous le nom d'usure, telle est la vraie
cause de la misère, le vrai principe du prolétariat, l'éternel
obstacle à l'établissement de la République.»
Un autre journal, _la Ruche populaire_, après avoir dit d'excellentes
choses sur le travail, ajoute: «Mais, avant tout, il faut que
l'exercice du travail soit libre, c'est-à-dire que le travail soit
organisé de telle sorte, qu'_il ne faille pas payer aux argentiers_
et aux patrons ou maîtres cette liberté du travail, ce droit du
travail que mettent à si haut prix les exploiteurs d'hommes.»
La seule pensée que je relève ici, c'est celle exprimée dans les mots
soulignés comme impliquant la négation de l'Intérêt. Elle est, du
reste, commentée par la suite de l'article.
Voici comment s'exprime le célèbre démocrate socialiste Thoré;
«La Révolution sera toujours à recommencer tant qu'on s'attaquera
seulement aux conséquences, sans avoir la logique et le courage
d'abolir le principe lui-même.
«Ce principe c'est le capital, la fausse propriété, le revenu, la
rente, l'usure que l'ancien régime fait peser sur le travail.
«Le jour,--il y a bien longtemps,--où les aristocrates ont inventé
cette incroyable fiction: _Que le capital avait la vertu de se
reproduire tout seul_,--les travailleurs ont été à la merci des
oisifs.
«Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu de cent sous de plus
dans un sac de cent francs?
«Est-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont doublé dans le sac?
«Est-ce qu'une oeuvre d'art ou d'industrie en produit une autre au
bout de quatorze ans?
«Commençons donc par l'anéantissement de cette fiction funeste.»
Ici je ne discute ni ne réfute; je cite, pour établir que la
_productivité du capital_ est considérée, par un grand nombre de
personnes, comme un principe faux, funeste et inique. Mais qu'ai-je
besoin de citations? N'est-ce pas un fait bien connu que le peuple
attribue ses souffrances à ce qu'il appelle l'_exploitation
de l'homme par l'homme_? et cette locution:--_Tyrannie du
capital_,--n'est-elle pas devenue proverbiale?
Il ne peut pas exister un homme au monde, ce me semble, qui ne
comprenne toute la gravité de cette question:
«L'intérêt du capital est-il naturel, juste, légitime et aussi utile
à celui qui le paye, qu'à celui qui le perçoit?»
On répond: _non_, mais je dis: _oui_. Nous différons du tout au tout
sur la solution, mais il est une chose sur laquelle nous ne pouvons
différer, c'est le danger de faire accepter par l'opinion la fausse
solution quelle qu'elle soit.
Encore, si l'erreur est de mon côté, le mal n'est pas très-grand. Il
en faudra conclure que je ne comprends rien aux vrais intérêts des
masses, à la marche du progrès humain, et que tous mes raisonnements
sont autant de grains de sable, qui n'arrêteront certes pas le char
de la Révolution.
Mais si MM. Proudhon et Thoré se trompent, il s'ensuit qu'ils égarent
le peuple, qu'ils lui montrent le mal là où il n'est pas, qu'ils
donnent une fausse direction à ses idées, à ses antipathies, à ses
haines et à ses coups; il s'ensuit que le peuple égaré se précipite
dans une lutte horrible et absurde, où la victoire lui serait plus
funeste que la défaite, puisque, dans cette hypothèse, ce qu'il
poursuit, c'est la réalisation du mal universel, la destruction de
tous ses moyens d'affranchissement, la consommation de sa propre
misère.
C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une entière bonne foi.
«La pierre fondamentale de mon système, me disait-il, c'est la
_gratuité du crédit_. Si je me trompe là-dessus, le socialisme est
un vrai rêve.» J'ajoute: c'est un rêve pendant lequel le peuple se
déchire lui-même; faudra-t-il s'étonner s'il se trouveront meurtri et
tout sanglant au réveil?
En voilà assez pour ma justification, si, dans le cours du débat,
je me suis laissé entraîner à quelques trivialités et à quelques
longueurs[15].
[Note 15: Le but de l'auteur n'a pas été d'analyser ici l'_intérêt_
et d'en exposer tous les éléments, dont quelques-uns ne soulèvent
aucune objection de la part des socialistes eux-mêmes. Telle est,
par exemple, la prime d'assurance ou la compensation relative au
risque couru par le prêteur de ne pas recouvrer le montant de
sa créance.--Il s'est borné à défendre ce qui était attaqué, la
_productivité du capital_, et s'est efforcé de rendre cette vérité
accessible à toute les intelligences.
(_Note de l'éditeur._)]
CAPITAL ET RENTE.
J'adresse cet écrit aux ouvriers de Paris, particulièrement à ceux
qui se sont rangés sous la bannière de la _démocratie socialiste_.
J'y traite ces deux questions:
1º Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que le
capital produise une Rente?
2º Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que la
Rente du capital soit perpétuelle?
Les ouvriers de Paris voudront bien reconnaître qu'on ne saurait
agiter un sujet plus important.
Depuis le commencement du monde, il avait été reconnu, du moins en
fait, que le capital devait produire un Intérêt.
Dans ces derniers temps, on affirme que c'est précisément là l'erreur
sociale qui est la cause du paupérisme et de l'inégalité.
Il est donc bien essentiel de savoir à quoi s'en tenir.
Car si le prélèvement d'un Intérêt au profit du Capital est une
iniquité, c'est à bon droit que les travailleurs se soulèvent contre
l'ordre social actuel; et on a beau leur dire qu'ils ne doivent
avoir recours qu'aux moyens légaux et pacifiques, c'est là une
recommandation hypocrite. Quand il y a d'un côté un homme fort,
pauvre et volé, et de l'autre un homme faible, riche et voleur, il
est assez singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le
persuader: «Attends que ton oppresseur renonce volontairement à
l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-même.» Cela ne peut pas être,
et ceux qui enseignent que le Capital est stérile par nature doivent
savoir qu'ils provoquent une lutte terrible et immédiate.
Si, au contraire, l'Intérêt du Capital est naturel, légitime,
conforme au bien général, aussi favorable à l'emprunteur qu'au
prêteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui exploitent
cette prétendue plaie sociale, conduisent les ouvriers à une lutte
insensée, injuste, qui ne peut avoir d'autre issue que le malheur de
tous.
En définitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant mieux si
ces deux puissances sont antagoniques! et que la lutte soit bientôt
finie! Mais si elles sont harmoniques, la lutte est le plus grand des
maux qu'on puisse infliger à la société.