LES VAQUEROS

La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils

poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien

qui fût de nature à les inquiéter.

La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes

avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait

le coeur léger.

On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on

s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là

beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de

leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en

signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant

de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le

grain soit dans la grange.

Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y

faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la

vallée et paraissant sortir de terre.

Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois

s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée:

--Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes!

Et, étendant le doigt, il ajouta:

--Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces

chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrière les

rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien

cachés, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prêts, messieurs,

et faites feu à la première apparition des voleurs!

Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles

sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous

ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à

côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser

aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux

au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.

--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de

noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_!

Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:

--O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié!

Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Les _lassos_

fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec

rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les

chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction

différente.

Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le

corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud

coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand

et le traîna sur le sol dans sa course rapide.

Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul

à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de

désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami.

Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau

catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où

celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la

tête de sa victime... Kwik enfonça si violemment son couteau dans le

flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit.

Le _vaquero_, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux,

tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement;

mais le Flamand, exaspéré, prit le _vaquero_ par les cheveux, le

renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la

poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut

sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui

coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa

tête.

Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la

direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul

derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de

s'arrêter.

Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses

pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra

dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui

coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: le

_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais

l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait

fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.

Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le

comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme,

ému, repoussa ces éloges et dit:

--Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain

m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en

danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais.

Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent

Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.

--Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant...

--Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de

fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il

voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.

Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était

arrivé. Le Français avait été pris également par le _lasso_ et entraîné

à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la

corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des

ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on

l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa

fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades.

--C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la

poitrine du gredin!

--Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la

lutte? demanda Creps.

--Et nous non plus, affirmèrent les autres.

--Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser

tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma

ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le _lasso_,

j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude

ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte

dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous

morts en ce moment.

--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous

serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet.

Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en

arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean

Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet

à le broyer:

--Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement,

et je te brûle la cervelle.

Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement

pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de

l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au

courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le

matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant

il voulait égorger.

On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant

qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se

trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se

remettre immédiatement en route.

Le matelot voulut aller à la recherche du _vaquero_ tué et de son

cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de

valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:

--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On

n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs,

et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand

nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là-bas, où les

chevaux ne peuvent nous atteindre.

Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:

--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement

quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers

qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à

chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres

dangers.

--Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai

souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus à

leurs _lassos_ qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu

incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le

revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien

ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient

vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés,

ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos

armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurs _sombreros_ ou

chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à

nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et

nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur

nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des

_sombreros_.

Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains

une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde

en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de

vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts.

Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à

témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit:

--Ce que tu tiens là à la main, c'est un _lasso_, Kwik.

--Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre

comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être

singulièrement exercés à jeter le _lasso_.

--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans

peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur

les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les

_vaqueros_. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils

seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou

des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car

le _lasso_ n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les

chevaux.

En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor

s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont

le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient

beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais

témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un

jour l'occasion de payer les bienfaits reçus.

Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient

atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer

leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.

Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et

autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient

des amis ou des ennemis devant eux.

--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de

farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme

rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets.

Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.

Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin,

prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent

que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.

John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus

d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce

chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune

Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses

compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et

lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver.

Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet

endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait

de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout

gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie

de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_,

qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur

versa une nouvelle ardeur dans les veines.

Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le

lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que

John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la

charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il

voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent,

il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé.

Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était

incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de

chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis;

cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets,

pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois

ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il

partirait avec ses compagnons au lever du soleil.

Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs,

et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous

la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.

Le Pays de l'or · 第 40 / 42 题