Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils
regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se
levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes
sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait
provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe
terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un
rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron
l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si
innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.
Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se
frottant les mains:
--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien
dormi, n'est-ce pas, Kwik?
--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été
tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes.
--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu
nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller
sur nous.
--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux
de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes,
le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?
--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le
Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est
là-bas près de ce sapin!
Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument
porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait
pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus
hautain et une froide raillerie.
Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois
quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu
d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié
découragé.
Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste
nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de
Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal,
de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait,
sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le
mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que
Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler
lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire
briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken.
Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une
mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur,
que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.
Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent
eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait
repris sa place à côté du mulet.
Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un
sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et
l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand
celui-ci le traite avec douceur.
Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes
les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le
Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:
--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!
--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de
tabac de notre vie.
Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre
d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels
hommes c'étaient.
Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta
également et apprêta les fusils.
--Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement,
battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et
il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra,
dit le curé de Natten-Haesdonck.
--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a
rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont
des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons
comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font
des signes d'amitié.
En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils
furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs
qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour
saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.
Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente
dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes,
pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres
chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des
placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient
très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais
français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_--
ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.
Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois
serra la main au Français et lui dit adieu.
Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils
le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce
qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible
et resta muet.
--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux?
demanda Jean Creps.
--De mauvaises nouvelles, répondit-il.
--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas
encore eu de sauvages.
--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.
--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je
donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la
maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je
ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve
comme une gamelle.
--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que
le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse
bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle,
dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie
de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens
de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une
heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages.
Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites
attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.
Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent
remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le
Bruxellois reprit:
--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a
découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui
sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à
qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des
explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre
route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune
pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là;
vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier
de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un
chercheur d'or.
Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté
du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets,
tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il
était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit
toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de
l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et
se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore
chauve.
Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant:
--O mon Dieu! les voilà! les voilà!
Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et
les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet.
C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne
distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais
ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)
--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez,
venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.
--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut
cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles.
Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre
un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds
était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses
premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé
l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais
qu'en flamand.
Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des
bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était
enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher
et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de
racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à
mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le
désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de
la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.
Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le
matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il
n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de
cet Anglais.
Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois
dit:
--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez
importante pour être discutée.
Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit:
--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un
secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à
grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet
est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous
devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et
nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous
promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous
remercie et bonjour.»
--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un
chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs.
S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je
puis.
Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux
cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des
mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence.
--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit
le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de
rien.
--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
--Certes; une pareille insensibilité est horrible.
--Et toi, Donat?
--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches
jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et
peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.
--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la
peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore
jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils
soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre
jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura
chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa
générosité.
Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des
instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui
était arrivé:
--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il.
Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de
farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à
la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai
trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais
besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets
étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre
voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes,
au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et
courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et
n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de
méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco
pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de
faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un
bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches
rousses et les yeux singulièrement petits...
--Était-ce un Français? demanda Victor étonné.
--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient
causer avec lui.
--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas
trompé!
--Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé,
mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux
pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son
chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre
marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis
arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour
observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle
part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois.
Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très
grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une
heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour
faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine
fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du
départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous
et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la
défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de
brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous
eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez!
fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et
chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire
comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux
m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart,
me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes
camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui
retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon
pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une
mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut
inattendus.
Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache
rousse du _Jonas_ avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura
qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois
qu'il le rencontrerait.
Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la
nuit.
Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du
jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et
enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si
complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de
Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik
resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue.
Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle.
Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action,
ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer
pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.