LA PÉPITE

Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des

galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La

plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré

quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une

suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à

une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les

parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs.

Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs

havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat

était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des

blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et

voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le

cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou

gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune

paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une

immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un

spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le

caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis

courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris

de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.

--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le

trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour

acheter un châ...!

Il trébucha, et tomba la face contre terre.

--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.

--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on

trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un

riche placer!

--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.

--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec

une joyeuse impatience.

Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui.

Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya:

--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!

A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir

examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de

désappointement.

--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le

regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en

pleurant:

--N'était-ce pas de l'or?

--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle

_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.

--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant

qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y

perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est

trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille

n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres

qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons

plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en

courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son

Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai

là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue,

mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans

notre coeur.

Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies

grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux

amis.

Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils

s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui

ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.

Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui

veut tirer.

--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris.

--Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les

broussailles!

--Où? Nous ne voyons rien.

Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les

arbrisseaux.

Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré,

s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une

femme ou un enfant.

--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur

par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours

de la pauvre victime.

Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les

observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur

exemple.

Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir

assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta

Dans la vallée.

Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les

broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur

ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze

ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré,

et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne

remarqua pas d'abord la présence des étrangers.

On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et,

comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre

padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père.

Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se

faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée

dangereuse.

Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que

le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces

malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs

compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de

rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais

détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande

volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et

son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur

le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions.

--Que dit-il? demanda le Bruxellois.

--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit

de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur

notre lit de mort.

--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix.

Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les

bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie.

Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête!

Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris

une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs

et prirent leurs pioches.

--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta

bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.

Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et

immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les

larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance

semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas

laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien

des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un

ton compatissant.

Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort;

mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant,

et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il

lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la

tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna

jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa

tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les

autres couvraient le corps de terre et de pierre.

Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda:

--Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!

--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux

placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre

arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure.

--Ce sera une grande charge, messieurs.

--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas

assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux

bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les

épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté.

--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il

doit nous suivre.

Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête

baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il

atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et

cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait

le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il

baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en

apparence avec la même soumission.

--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas

plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et

il faut le rattraper!

Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de

pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant

un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut

avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention

fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même

instant au matelot.

L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup

de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte

qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime.

Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le

poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore

dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en

glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y

songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule

minute.

On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement;

mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes

pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts

et par vaux.

Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant:

--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur

notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui

voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes;

mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de

mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous

rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le

diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un

boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé,

pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre

avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa

vie!

Le Pays de l'or · 第 34 / 42 题