LES CHERCHEURS D'OR

Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés

marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière

le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient

chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures

de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile

destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour

faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de

long, destinée à laver la terre aurifère.

Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau

passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en

route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir

leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on

eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce

jour-là.

L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée

de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche,

s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient

le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les

croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de

pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de

plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada,

dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils

restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.

Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la

grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux

collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant

le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore

boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait

avec les difficultés de leur marche.

Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le

Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux

camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de

Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde

sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de

Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard

fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans

aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de

sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats

au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu

dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans

l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force

corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante

des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante

ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet

homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa

démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression

de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et

qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble

de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant;

il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et

encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou

l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à

lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou

par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait

des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement

détachée.

La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa

compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il

possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent

était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les

Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.

Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de

compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était

le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre

également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il

portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il

faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques

et par ses saillies bouffonnes.

Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois,

qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il

craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre

des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas

attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé

comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs

pieds.

En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia

profondément sous son fardeau.

--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur

son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_

Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.

--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible,

murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais

oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en

Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!

Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:

--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre

hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous

vouliez vous décharger un peu sur mon dos.

--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé

comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans

voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.

--Vous ne les aurez pas.

--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne

volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc

plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si

attentivement de tous côtés?

--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de

son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses

éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages,

je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble

dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature

vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits

cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être

effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire

valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un

général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je

veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé

Pardoes?

Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la

terre sans bouger en disant à voix basse:

--Chut! il y a un danger qui nous menace.

--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et

des fleurs jaunes.

--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.

--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?

Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas,

toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il

dit:

--Prenez vos fusils en main à tout hasard.

--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je

ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous

mangeront?

--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas,

messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide,

ces traces de pas?

--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle,

murmura Kwik.

--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on

peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient,

et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas

aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous.

Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est

marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit

pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent

pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin.

--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les

gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.

--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela

Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à

San-Francisco?

--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont

faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et

comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent

être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez

vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche,

derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence!

La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat,

quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du

Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on

lui avait dit que les brigands étaient derrière eux.

Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le

moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de

nouveau dans un défilé assez étroit.

Le Bruxellois s'arrêta et dit:

--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure,

camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que

vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit

qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de

dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des

chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée,

entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il

y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à

présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense,

surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois,

comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.

Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où

ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière

avec un cri d'angoisse.

--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres.

--Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands!

Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant

eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés

contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs

fusils.

--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester

ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.

--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus

que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur

intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe,

ils rient.

--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes

veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.

--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.

--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a

pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile,

faisons feu!

Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands

supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et

restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans

répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête

au salut qui leur fut adressé.

A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil,

que Donat s'écria avec étonnement.

--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache

rousse du _Jonas_.

--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.

--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il

a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans

fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin?

Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.

--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez

bien, ce sont des gens qui se reposent.

--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière

lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en

Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme

nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils

porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à

leur costume.

--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en

reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce

sont des voleurs.

--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le

poussant en arrière.

--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en

se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers

personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de

la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très

rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne

possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands

se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui

reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces

hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez

constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline,

chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous

au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence.

Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de

guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction

de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde,

messieurs!

Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.

Le Pays de l'or · 第 30 / 42 题