LA BANQUEROUTE

Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule

courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les

passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la

Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un

trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les

directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments

et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.

Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le

port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des

nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir

et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute

et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions

que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime.

Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée

dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les

quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment

ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup

d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour

travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la

belle étoile comme une poignée de mendiants.

Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois,

et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_

et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les

plaçait.

--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le

Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de

reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un

héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand

avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement;

mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie

des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait

décourager et deviendrait une charge pour les autres.

--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a

plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage,

comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus

profondes, ami Pardoes.

--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait

blessé intérieurement.

--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais

tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux

placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique

pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les

attaques d'un tas de pillards.

--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme;

mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois

plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être

faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler

grossièrement?

--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque

chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux

chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière

San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme

Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup

moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où

les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc

pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus

difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus

étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un

important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades,

et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à

laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur

et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré,

parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon

retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et

voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route

et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de

poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce

Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites

et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia

qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les

pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la

main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la

_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de

la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué

tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays,

je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour

vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose

de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines.

Acceptez-vous cette proposition?

--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.

--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons

solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler

convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à

la rivière et deux pour en laver l'or.

--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat.

--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne

sommes pas prêts.

--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de

temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins,

pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons

certainement pas autant que sur le _Jonas_.

--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne

te trompes pas.

--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des

actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le

nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.

--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un

sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre

eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas

que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des

squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va

aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la

saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore

notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre

cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers,

sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments

nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie

de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne

connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus

faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage

cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont

bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est

attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un

moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je

m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai

la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de

moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches,

des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour

dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la

terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.

--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik

mécontent.

--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent

pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner

grand'chose, je crois.

--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.

--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.

--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on.

--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen

d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien

fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac

de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut

prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une

chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements.

Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et

l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je

suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je

puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.

Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses

poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:

--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est

rien, je le donnerai demain.

--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On

doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les

dollars, n'est-ce pas?

--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais

sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi

vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.

Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent

distinctement.

--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix

dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées

pendant ton sommeil.

--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible,

pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du

but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise

de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches

placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous

disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a

beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne

charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre

prochain voyage.

Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna

en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se

voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.

Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il

nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux

pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait

presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait

son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui

voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables;

puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute

voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»

Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont

ils avaient pu jouir à San-Francisco.

Le Pays de l'or · 第 28 / 42 题