Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée
dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux,
s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle
surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils
vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable.
Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de
toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se
composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes
et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la
campagne.
Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la
curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la
journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils
finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais
enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en
tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter.
Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter
leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient
entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien
bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur
joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur
raison et qu'ils y vissent encore très-clair.
Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent
devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une
brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue
éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un
instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié
ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat,
qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous
en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne
pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison
de jeu.
--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table,
une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver.
Cela donne toujours un avant-goût.
Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où
heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir.
Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent
leurs regards autour d'eux.
Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si
remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en
entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller
de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette
atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement
mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes
qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des
habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus
ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on
voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient
probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de
jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer
d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix
confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les
sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se
composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à
la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et
une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se
démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande
de musiciens.
Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle
le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de
hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à
San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des
blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de
banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait
une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas,
il y avait un revolver à six coups.
Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque
carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de
hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le
gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque
fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et
le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en
maudissant le jeu.
S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or
qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on
en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute
particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient
le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le
gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la
banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au
bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne
risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille
dollars en moins d'une heure.
Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui
a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je
tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas
une affaire. Si j'osais seulement aller à la table...
--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir
comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce
n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de
nous favoriser.
Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui
s'approchaient à pas lents de la table.
Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur
argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean
riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent
et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor
lui avait donnés à bord du _Jonas_.
Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment
plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre
lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour
donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore
gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à
jouer sans inquiétude.
Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois
grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple
de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être
favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait
éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus
ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit:
--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix
dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet
argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de
plus.
--Oui, mais si tu gagnes?
--Je perdrai.
--Tu ne peux le savoir.
--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec
douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je
gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses
de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.
Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se
passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui
qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises,
et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être
débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque
affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla
enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le
favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition
posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de
ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la
bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur
lui resta fidèle.
Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans
relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez
bon tas de dollars devant lui.
Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse
constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui
jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés
avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien
de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait
presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté
de lui.
Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé
profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son
ami.
--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.
Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position,
mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation
singulière.
--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!
En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le
suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de
jeu.
Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la
disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la
plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs,
malgré l'appel provocant du banquier.
Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.
Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était
très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait
presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas
avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté,
possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps
avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de
cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin
de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie
de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme
Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien
commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en
ce sens:
--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la
_Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de
rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser
manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre;
l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus
vite dans notre patrie.
Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:
--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize
mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas
pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une
grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis
terrestre!
Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:
«Mettez la soupe au feu, maman;
Voilà l'géant! voilà l'géant!»
Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui
pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans
la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit
tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui
voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide
et glissa son argent dans ses bottes.
Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière.
Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de
poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur
percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.
Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre
le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches.
Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit
un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit
pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la
violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour
lui fermer la bouche.
Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix
sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands
donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont
la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.
Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa
main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle
anxiété:
--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé?
--Légèrement, ce ne sera rien, répondit
Victor.
--Où? où?
--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour
demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort
et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et,
avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait
sans peine, croyait-il.
Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut
soutenu par tous deux.
Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait
des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils
me payeront mon oreille!»
Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.
Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami
blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il
allait l'appeler immédiatement.
--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria
Creps.
Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.
Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une
petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire
comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si
consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas
dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui
demanda avec inquiétude:
--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de
mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une
blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux!
--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir
perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus
porter de boucles d'oreilles ... voilà tout.
Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en
silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta
la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang,
appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus,
aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant
d'un ton très-bref:
--Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once
d'or, seize dollars.
--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à
craindre ou à espérer.
--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus
avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le
couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est
une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait
pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne
entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de
temps à perdre et je veux aller me coucher!
Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et
billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur
donner du temps, par pitié pour leur malheur.
--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie?
Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes
et j'exige double salaire.
--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé!
--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.
Creps chercha sa montre: elle avait également disparu.
Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant
de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des
mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec
fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne
plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre
immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit:
--_I have money, I pay_. (Je payerai).
Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize
dollars exigés.
L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une
amabilité extrêmes.
--Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si
longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?
--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je
commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en
Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans
argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus
maintenant.
Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui
avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec
douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat
d'avancer encore les cinq dollars.
Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.
--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos
mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La
blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de
cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher.
Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être
tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans
appui.
En chemin, Donat grommela encore:
--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon
oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans
le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du
jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins!