LES LETTRES

Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut

Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété

lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait

vu un fantôme.

L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture

était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était

précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à

moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant

d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait

à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se

frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme

gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en

souriant.

--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?

--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.

--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à

se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous

étiez des comédiens en voyage.

Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait

l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.

--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit.

Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la

population de San Francisco.

--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir

peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras

comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour

courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous

l'assassinait.

Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la

veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en

le menaçant de couteaux et de revolvers.

--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je

comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez;

mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec

des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de

veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir

aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.

Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à

s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques

paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si

repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru

remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait

l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble

et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna

vers Jean et dit:

--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son

calendrier et a vu que c'était dimanche.

--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le

besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour

cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.

A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un

sourire amer:

--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples

sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas

d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et

l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors,

vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.

En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui

aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans

Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un

meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la

chambre.

Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et

Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon

de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de

Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à

leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits,

ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la

maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils

s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la

première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible

pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés,

et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.

D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses

comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour

pour écrire aux parents et amis.

Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques

feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui

demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco

en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très

facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers.

Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de

son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient

debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre;

Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il

avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les

plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco,

le silence le plus complet régnait dans la chambre.

Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il

plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas

déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.

Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et

faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait

l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de

papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.

--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume

sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.

--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes

paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons

soufferte.

--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles

requins?

--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu

verras si nos lettres s'accordent.

Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il

hocha la tête en souriant et lut:

«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée

devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une

autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie

courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas

oublié, et ma prière veille sur toi.»

--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent

aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le

commencement de ta lettre veut le faire croire.

--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille

tromperie serait une autre cruauté.

--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi

parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour

Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!

--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait

pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de

Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que

Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris

de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir.

--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le

nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux

contester.

Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis

tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:

--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je

dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde

champêtre.

--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est

passablement longue.

--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.

Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix:

«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je

suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de

vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en

prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken

pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut

est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me

déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après

que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain

de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous

osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or,

je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me

verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château,

que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à

laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec

lesquels j'ai l'honneur d'être,

DONAT KWIK,

_Chercheur d'or, dans un grand hôtel,

à San-Francisco, Californie,_»

On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de

faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu

les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison

que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre,

dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.

Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient

l'adresse, Donat Kwik s'écria:

--Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je

mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire

de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout

ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant

cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour

les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous

toutes sortes de noms baroques.

--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.

--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je

chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher

par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me

semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or

qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais

je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus

modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous

vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez

porter les malles des voyageurs sur votre dos?

Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le

garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques

instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais

le compte suivant:

Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars,

Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id.

Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id.

Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id.

Une bouteille de vin.................................... 5 id.

Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id.

__________

Total........................ 26 dollars.

Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et

un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas

mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la

moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit

dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets

de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient

maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis.

Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient

dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient

se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même

boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie,

après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec

eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y

aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la

Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources.

Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et

sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur

promenade.

Le Pays de l'or · 第 20 / 42 题