L'ARRIVÉE

Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec

une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la

hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres

guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.

Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers

commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était

gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce

qu'on en ferait après le retour au pays natal.

Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de

sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait

prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était

revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance

sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait

également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire

mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait

miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt.

Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en

abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa

tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la

voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»

Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se

promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux

deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son

insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y

baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on

n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par

ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands

_Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était

inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa

naissance.

_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient

voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de

l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux

qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à

deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême

de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et

terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité

par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes,

renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les

chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité,

le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le

Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du

Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de

glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui

s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre

Valparaiso et Taïti.

Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté

Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables,

et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but

suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un

si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où

ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le

découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans

la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se

dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent

d'espoir et d'impatience.

Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que

par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik

accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait

l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il

répondit:

--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money!

Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre

argent!...

Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le

fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé,

pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de

cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.

Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et

minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs

poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres

furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur

de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.

Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et

remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman,

s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par

retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet

sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il

n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas

l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de

la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture,

des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur

entretien.

Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement.

Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans

argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet

de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui

déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour

la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut

un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie

sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il

espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un

renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous

les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne

regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses

billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux.

Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou

l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des

coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte

partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire

sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.

C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait

sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était

aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon

dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le

pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son

compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente

s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les

explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux

jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine

furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de

tourments.

Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable.

On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin

qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de

l'impatience gagna tous les passagers.

Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient

assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et

s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage

et de leur débarquement dans le pays de l'or.

--Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en

donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler

dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées

coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante

mille francs!

--Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?

--Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir

riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre

et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis

content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais

toujours revenir en Californie.

--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne

pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors,

j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y

demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de

bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte

dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture...

oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse;

et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards

de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens,

et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du

matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est

profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais

Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or

dans sa cave.

--Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement

de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo

et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai

éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute

ma vie pour augmenter leur bonheur.

Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra

joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montèrent en courant.

Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie!

San-Francisco!... Hourra! hourra!»

En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se

déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit

qui leur fut désigné comme étant la _Porte d'or_, ou l'entrée de la baie

de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une

immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une

ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux.

Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, élevait vers le

ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur,

de cèdres gigantesques.

Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait

la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans

la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez

grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.

_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les

formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et

pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui

faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir

celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.

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Le Pays de l'or · 第 17 / 42 题