Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean
vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la
troisième classe.
La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles
funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du
navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir
immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris
menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui
ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.
Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques
instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais,
vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en
une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à
coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une
entreprise violente en criant:
--De l'eau! de l'eau ou la mort!
Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de
leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné
leurs consolations.
Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une
grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que
la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses
matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça
autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en
main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:
--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même
sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De
l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous
ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les
balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!
Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient
encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue
des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents,
semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur
rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis
près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et
délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en
avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils
où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues
au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait
se changer en une mare de sang.
En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux
matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria:
--Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!
--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses
hommes.
Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon
désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son
chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux
deux extrémités du navire:
--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et
du vent!
A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des
passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie;
mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un
pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et
montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé
sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette
délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent
les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.
L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire.
Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient
s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour
être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir
ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air
humide! quelle jouissance! quel bonheur!
Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes
d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il
tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du
Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et
l'apaisement.
Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide.
Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout
oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se
déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au
premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce
petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance
d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de
l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme
un mur sombre toute la partie sud du ciel.
Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que
tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance
prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour
recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le
pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la
pente naturelle devait conduire l'eau.
A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel
qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et
qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière
verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.
Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage
noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal
était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau
retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une
artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des
torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_.
Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient
boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés
l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!
Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et
s'écriait avec enthousiasme:
--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!
La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et
faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_
d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner
le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire
sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir
de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais.
Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et
des éclairs.
Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une
force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable
au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles
que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant
comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.