_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec
rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus
vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les
passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres
diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un
cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à
chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de
la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de
salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de
prix contre une simple chopine d'eau.
On arriva enfin sous l'équateur. Là, _le Jonas_ fut arrêté par un de ces
calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus
violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans
que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme
un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement
tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le
pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre
et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le
pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les
voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait
immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait
à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.
Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine
ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant
vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se
reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air
étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le
manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif
irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât
directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à
lutter douloureusement contre la soif.
Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils
avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de
cette fournaise et de cette atmosphère énervante!
Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur
paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la
provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le
capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une
mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un
demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères
accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur
faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il
devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger
de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on
avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un
navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on
y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal,
que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient
employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six
semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif
et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le
capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder
_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à
une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme
à un chien.
Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers
altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.
Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus
qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu
familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement
de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme
maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si
souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords
magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un
véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de
sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir
tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à
ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et
délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement
désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui
fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le
vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la
misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de
s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide
de la pompe de son père.
Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en
apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une
bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et
il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la
fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant
une gorgée de sa bouteille.
Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette
explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de
volonté:
--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau
est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse
la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais
vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau,
n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres?
Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans
discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à
ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit
peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je
ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me
nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je
suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de
supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.