LA FOSSE AUX LIONS

Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus

favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de

viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour

apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif

de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation

inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie

fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance

ne cessait de briller sur tous les visages.

Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans

la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on

remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du

Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations,

et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle

un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine,

voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit

jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et

infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des

condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et

arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du

premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister,

et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas

perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie

n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation.

Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits.

Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui

n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire

du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité.

Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul,

avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager

lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne

répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait,

sans appel, toute conversation.

Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et

parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien

ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou

bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux

merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur

joyeux retour dans la chère patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent

qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était

un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les

plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et

paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient

spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter

plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons

était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du

matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques

bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent

bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les

jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et

dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour

faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou

qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:

--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une

seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir

sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous

la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que

vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par

chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour

être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration

dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme

il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il

en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il

arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un

et à l'autre, et bégayant:

--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le

recevoir, entendez-vous?

C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte

d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de

mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être

empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les

Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat

Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait

garder jusqu'à la fin de sa vie.

[Note 1: Nez de genièvre.]

Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se

suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre

de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des

heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un

coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et

probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le

repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.

Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis

autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps

pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de

brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et

quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi

distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât

qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.

Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards

vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au

pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève

si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut

le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est

couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au

ciel.

A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase

cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se

battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en

courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui

proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux

semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait

cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de

longues moustaches rousses et des yeux fort petits.

Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant

comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les

jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.

Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre

garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches

rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine,

tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de

fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à

bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui

et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut

et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait

comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le

capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un

seul mot:

--Paix!

Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux

moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la

même gamelle que l'enragé Flamand.

--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la

viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à

laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de

nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il

donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les

marques de la méchanceté de cette brute.

Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le

sang coulait réellement le long de son tibia.

Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne

pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand

ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si

violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et

irrité, mit fin au débat par ces mots:

--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour

trois jours!

Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être

croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il

regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir

mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots,

il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le

capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.

Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman,

encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante

injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait

tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps,

au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et

demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne

lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer

pour un imbécile et un grand lourdaud.

Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du

capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux

matelots:

--Laissez-le aller.

Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la

main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:

--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour

vous je me jetterais au feu.

Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de

gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement

en s'en allant:

--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou

tu t'en repentiras.

Le Pays de l'or · 第 9 / 42 题