[Illustration]
Ce fut en pleine nuit que la barque aérienne atteignit Maoulideck, la
ville capitale de la lune où devait se réunir le congrès sélénite.
Une salle fut mise à la disposition des voyageurs pour leur permettre
d'attendre non seulement la lumière du jour qui ne devait luire que dans
trois fois vingt-quatre heures, mais encore l'époque fixée pour la
réunion des lunariens, c'est-à-dire la deux cent quarantième heure après
le lever du soleil.
Fédor Sharp, toujours en syncope, fut étendu dans un coin et les sacs de
minerai empilés dans un autre.
Puis, après s'être arrangé commodément pour attendre le jour, on
s'occupa du prochain voyage.
Ossipoff avait déclaré vouloir partir au plus tôt, afin de profiter de
la position astronomique favorable de Vénus par rapport à la Lune.
Le vieux savant supportait impatiemment cette obscurité, pendant
laquelle force lui était de demeurer dans l'inactivité et de perdre un
temps précieux.
[Illustration]
--Eh! mon cher monsieur Ossipoff, disait Fricoulet en plaisantant,
comment! vous voulez explorer les mondes et vous n'avez pas plus de
patience que cela? Mais qui vous dit que vous ne rencontrerez pas des
sphères où la nuit sera éternelle, où les habitants mettront peut-être
des siècles avant de prendre une décision ou de faire le moindre
mouvement?
--C'est fort possible, ajouta sérieusement M. de Flammermont... il y a
tant de terres dans l'espace, que l'on peut en rencontrer où l'on dort
éternellement comme d'autres où l'on ne dort jamais.
Le vieux savant, quand il était de mauvaise humeur, n'aimait pas la
plaisanterie; aussi tourna-t-il le dos aux deux jeunes gens pour aller
s'asseoir et étudier, à la lueur d'une lampe Trouvé, la marche de Vénus
dans l'espace.
Enfin, le soleil parut et tout le monde se trouva prêt à exécuter les
instructions du vieillard.
--Mon cher monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, il vient de me
pousser une idée lumineuse.
Le vieux savant qui avait pris pour principe de se défier tout d'abord
des idées de l'ingénieur, quitte à les déclarer excellentes lorsqu'il
les avait mises à exécution, le vieux savant fronça légèrement les
sourcils.
Puis, d'une voix qui n'avait rien d'engageant:
--Dites toujours, grommela-t-il.
--Eh bien! murmura Fricoulet en baissant la voix d'un air plein de
mystère, si nous nous arrangions de manière à donner aux Sélénites une
opinion merveilleuse des ambassadeurs de la «Tournante».
--Et, à votre avis, demanda le savant, que faut-il faire pour cela?
--Quitter la lune le jour même du congrès.
Ossipoff eut un mouvement de tête approbatif.
--Mieux que cela, s'écria Gontran, partons du sein même du congrès.
L'ingénieur et le vieillard eurent un haussement de sourcils plein
d'interrogation.
--Puisque nous connaissons le lieu où doivent se réunir les Sélénites,
soucieux de nous admirer et de nous entendre, transportons-y notre wagon
réparons-le avec le plus de rapidité possible et, la dernière parole
prononcée, alors que les applaudissements accueillant votre péroraison
retentiront encore, nous nous enlèverons à leurs yeux étonnés.
--Comme Mahomet au nez et à la barbe des musulmans, fit Séléna.
--Ou, mieux encore, comme Godard dans quelque fête foraine des environs
de Paris, dit à son tour Fricoulet en souriant malicieusement.
Et il ajouta:
--Il ne manquera que l'orphéon de la localité pour nous saluer des sons
de ses cornets à pistons.
Cependant Ossipoff restait sérieux.
--Eh bien? demanda Gontran.
Le vieillard ne répondit pas de suite; il est certain que si une
semblable proposition eût été faite par Fricoulet seul le vieux savant
s'en fût défié, croyant à une plaisanterie... mais, dans son esprit, M.
de Flammermont était un homme bien trop grave pour qu'il ne crût pas
devoir prêter attention à tout ce qui émanait de lui.
[Illustration]
Il réfléchit donc quelques instants et, enfin, répondit:
--A cela, je ne vois guère d'autre inconvénient que celui résultant du
travail à exécuter... bien que n'ayant pas examiné en détail notre
wagon, je crois qu'il a subi pas mal d'avaries.
--Il est facile de s'en rendre compte, dit Fricoulet, riant sous cape de
voir le vieillard accepter, sans même la discuter, cette originale idée
de départ.
Et, séance tenante, il fut décidé que la petite troupe se rendrait, sans
perdre un instant, à Chuir, d'où, à l'aide des «montagnes russes» comme
disait Gontran, elle irait chercher le projectile et le matériel pour
les ramener au cratère choisi comme lieu de départ.
Mais au moment de s'embarquer, Jonathan Farenheit refusa énergiquement
de suivre ses compagnons.
--Allez sans moi, leur dit-il, je reste ici... vous trouverez bien
quelque Sélénite pour me remplacer.
--Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres tout surpris.
--Il y a, répondit l'Américain dont les lèvres se plissèrent dans un
rictus féroce, il y a que je me suis constitué le gardien et le
garde-malade de Fédor Sharp et que je ne puis le quitter...
--Eh! c'est pardieu vrai, s'écria Fricoulet, nous oublions l'ami Fédor;
et tout bandit qu'il soit, nous ne pouvons l'abandonner dans cet état.
--Messieurs, dit à son tour Séléna, il y a une chose bien simple à
faire... Partez tous les quatre pour Chuir; quant à moi, qui ne pourrais
vous être là-bas d'aucune utilité, je demeurerai ici à soigner ce
malheureux.
En entendant sa fiancée faire cette proposition, M. de Flammermont pâlit
légèrement et son visage refléta la plus vive contrariété.
--Monsieur Ossipoff, dit-il en se tournant vers le vieillard, je vous
supplie de ne pas laisser mademoiselle Séléna seule avec cet homme.
[Illustration]
--Que craignez-vous donc? demanda la jeune fille?... Ce malheureux, vous
le voyez bien, est incapable de faire un mouvement; n'était sa
respiration, on le croirait mort.
--Eh! je sais cela, ma chère Séléna, repartit le jeune comte, mais que
voulez-vous? j'ai peur de vous voir demeurer ici seule avec lui.
Tous les regards étaient tournés vers le vieillard.
--Il est certain, dit-il enfin, qu'il serait bien préférable de ne pas
nous priver du concours précieux de sir Jonathan... mais il vaut mieux
qu'il demeure auprès de Sharp, au lieu et place de ma fille... je sais
bien qu'il n'y a rien à craindre, mais il ne faut pas tenter le diable.
Ce fut sur ces mots que le vieux savant, sa fille et ses deux compagnons
s'embarquèrent de nouveau dans la barque volante pour gagner Chuir,
laissant l'Américain installé au chevet du moribond.
Car, on peut dire que Fédor Sharp n'était pas autre chose.
Depuis le jour où ses ennemis l'avaient trouvé dans les montagnes
de l'Éternelle Lumière, plus d'une semaine s'était passée et,
toujours étendu sans mouvement sur sa couche, il eût semblé mort
si Fricoulet ne s'était de temps en temps, assuré que le coeur battait
toujours--faiblement, il est vrai--et si, toutes les douze heures, on
n'eût réussi à introduire à travers ses dents serrées la valeur d'une
demi-tablette de Liebig dissoute dans un peu d'eau.
Ce qui n'empêchait pas Jonathan Farenheit de le surveiller d'aussi près
que s'il y avait eu à craindre quelque tentative d'évasion de la part de
ce mort vivant.
C'est que la haine de l'Américain qui, avec le temps, avait paru
s'apaiser, s'était éveillée plus forte qu'auparavant depuis que le
hasard l'avait remis face à face avec son ennemi.
Certes, il ne l'eût pas touché du bout du doigt, alors qu'il était en un
si pitoyable état; il pouvait être rude, brutal, bougon, bref avoir tous
les défauts du monde, en réalité, c'était une nature franche et loyale.
Mais il suppliait Dieu de faire un miracle et de rendre la santé à Fédor
Sharp.
Oh! alors, si pareille chose arrivait, il en serait autrement.
Et en pensant à cela, un rictus féroce soulevait sa lèvre, découvrait
ses longues dents jaunes et déchaussées, tandis que ses poings
formidables et velus se serraient dans une crispation fiévreuse.
Malheureusement pour les projets de vengeance de l'Américain, Dieu ne
semblait nullement disposé à faire un miracle et, lorsque Ossipoff
revint au bout de trois jours, avec le wagon, Sharp était absolument
dans le même état où il se trouvait au départ.
Ce que voyant, Jonathan Farenheit perdit patience, sans compter qu'il
lui répugnait de voir ses compagnons travailler, tandis qu'il passait
ses journées à errer dans la salle où était le malade, comme un fauve
dans sa cage; aussi, se décida-t-il à abandonner sa faction pour
rejoindre les autres dans le cratère où ils s'occupaient de réparer le
véhicule.
Celui-ci avait quelque peu souffert dans la chute terrible qui l'avait
jeté sur le sol lunaire.
Le _culot_, ou partie inférieure, était bossué et déformé en plusieurs
endroits et il fallut aux terriens bien des efforts et bien des heures
de travail avant d'arriver à le rendre étanche comme auparavant.
Mais Mickhaïl Ossipoff était si savant, Fricoulet si ingénieux, Gontran
si adroit et Farenheit si vigoureux, que l'on en vint cependant à bout
en somme assez rapidement.
Lorsque l'extérieur du projectile eût été réparé, on passa à
l'intérieur; mais cette besogne n'était rien comparativement à celle qui
venait d'être terminée; il s'agissait simplement de remonter les
bibliothèques, de reclouer des planches, de remplacer les lampes à
incandescence brisées, de revisser le lustre, de remettre de nouveaux
fils conducteurs et de nouveaux zincs à la pile électrique.
Cela fait, et le wagon ayant repris son aspect primitif, on s'occupa de
remplir les réservoirs à air en liquéfiant au moyen des appareils
emportés par Ossipoff, l'oxygène contenu dans l'atmosphère lunaire.
Maintenant, il ne s'agissait plus que de garnir le wagon de son nouveau
moyen de locomotion.
Ossipoff avait fait tirer du laboratoire des caisses soigneusement
clouées sur le contenu desquelles il avait, durant tout le voyage, gardé
le secret le plus absolu, et ces caisses avaient été transportées dans
la salle mise à la disposition des Terriens. Dans un coin, faisant
pendant à la couchette de Fédor Sharp et protégés de la lumière par une
bâche en toile goudronnée, étaient empilés les sacs de minerai recueilli
dans le pays des «Subvolves».
Les caisses déclouées, on en sortit, soigneusement enveloppées dans de
la paille et protégées du moindre choc par des tampons de caoutchouc,
une demi-douzaine de sphères en cristal épais pouvant avoir 50
centimètres de diamètre.
--Eh! eh! monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, vous êtes un homme de
précaution... ces récipients dont vous nous parliez l'autre jour pour
enfermer votre minerai... les voici.
--Précisément, monsieur Fricoulet, répondit le vieillard.
Puis, remarquant sur le visage du jeune ingénieur, les traces d'une
préoccupation visible, il ajouta:
--Auriez-vous par hasard quelque observation à m'adresser?... à quoi
pensez-vous?
--Je pense aux moyens que vous emploierez pour descendre.
Ossipoff haussa les épaules.
--Rien de plus simple, répondit-il; ces sphères transparentes seront
enfermées dans d'autres sphères métalliques... que voici d'ailleurs. En
découvrant plus ou moins, par un mécanisme se manoeuvrant de
l'intérieur, ces sphères métalliques, le minerai se trouvera plus ou
moins exposé aux rayons lumineux et nous réglerons ainsi notre vitesse.
Fricoulet hochait la tête et il allait certainement faire une autre
objection; mais ce fut Gontran qui le prévint.
--Voilà la question de vitesse bien réglée, cher monsieur, dit-il; reste
la question de direction... si la lumière devient le moteur de notre
projectile nous ne pourrons jamais nous diriger autre part que sur le
soleil.
Un sourire malicieux éclaira le visage de l'ingénieur qui ajouta à son
tour:
--En sorte que nous ne pourrons visiter que les planètes qui circulent
entre la terre et le soleil, c'est-à-dire Vénus et Mercure... quant aux
planètes extérieures à l'orbe de la terre, comme Mars, Saturne et bien
d'autres... nous ne devons pas y penser.
Le vieux savant, la tête penchée sur la poitrine, réfléchissait.
--Et puis, poursuivit M. de Flammermont désireux de faire montre de ses
quelques connaissances astronomiques, et puis, combien de temps durera
ce nouveau voyage? Avez-vous songé qu'il y a plus de vingt millions de
lieues de la Terre jusqu'à Mercure... ce sont des mois entiers qu'il
faudra pour franchir ces énormes distances..
Il se tut et il sembla que le vieillard fût écrasé sous le poids de ces
objections.
Les bras croisés, les yeux fixés sur le sol, les sourcils violemment
contractés, il demeurait plongé dans une profonde méditation.
--_By god_! s'écria tout à coup Jonathan Farenheit, qui jusqu'à présent
n'avait rien dit... Pourquoi ne badigeonnez-vous pas la paroi extérieure
de votre wagon avec le minerai... plus vous aurez de surface
impressionnée et plus votre vitesse sera grande.
[Illustration: La Terre sert de phare et d'horloge au pays des _Subvolves_.]
Ossipoff releva la tête, regarda fixement l'Américain et, se précipitant
vers lui, s'empara de ses mains qu'il secoua avec énergie.
--Vous êtes un génie, sir Jonathan! s'écria-t-il.
Puis se tournant vers Gontran et Fricoulet:
--Non, nous ne serons pas des années en route, monsieur de Flammermont,
dit-il victorieusement; non, monsieur Fricoulet, nous ne marcherons pas
toujours vers le soleil. Comme vient de le dire ce cher sir Jonathan
Farenheit, nous avons sur notre wagon un nombre respectable de mètres
carrés qu'il nous faut utiliser pour acquérir le maximum de vitesse...
quant à la direction, nous l'obtiendrons en disposant autour du wagon
une large plateforme dont un côté sera badigeonné avec du minerai et
l'autre côté peint en noir; cette plateforme sera composée de plaques
pivotant sur elles-mêmes en sorte que suivant qu'on exposera à la
lumière la face noire ou la face opposée on changera de direction.
Il tira un crayon de sa poche, fit rapidement sur la paroi même de la
salle quelques calculs et ajouta:
--Le maximum de vitesse que nous pourrons obtenir pourra atteindre
20.000 mètres par seconde, soit 18.000 lieues à l'heure... il nous
faudra donc pour atteindre Mercure, un peu plus de quarante jours de
voyage.
Il jeta autour de lui un regard quêtant les approbations; mais personne
ne répondit tellement ces hommes audacieux trouvaient extravagant le
projet du vieillard.
--Bast! grommela celui-ci entre ses dents, ils ne peuvent me comprendre;
mais l'expérience les convaincra.
Quelque peu de confiance que Gontran et l'Américain eussent dans ce
système de locomotion, quelque défiance même que Fricoulet pût avoir,
tout le monde néanmoins se mit à l'oeuvre avec acharnement.
On prépara une peinture gommeuse à laquelle on ajouta le précieux
minerai, préalablement vanné, criblé avec soin, débarrassé des parties
étrangères qu'il contenait.
Farenheit, transformé en ouvrier badigeonneur, fut chargé d'étendre
cette préparation sur les parois extérieures du wagon.
Pendant ce temps, Fricoulet, aidé de Gontran, fabriquait la plateforme
composée de vingt-quatre morceaux montés chacun sur un axe qui
traversait la paroi et pouvait le faire pivoter sur lui-même, à la
volonté des voyageurs, pour présenter l'une ou l'autre de ses faces aux
rayons lumineux.
Enfin, le matin même du jour fixé pour la réunion du congrès, les
Terriens avaient terminé leur besogne et ils laissaient l'obus tout prêt
au départ au milieu du cratère, pour aller prendre quelques heures de
repos.
--Qu'allons-nous faire de Sharp? demanda Fricoulet à Ossipoff tandis
qu'ils regagnaient leur demeure provisoire.
Un froncement de sourcils prouva à l'ingénieur que cette question
n'était pas sans embarrasser le vieillard.
--Je ne sais trop, répondit celui-ci au bout de quelques instants.
--On ne peut cependant abandonner ce malheureux dans cet état, murmura
Séléna d'une voix pleine de pitié.
--Il est certain que pour le moment, il ne vaut guère plus qu'un mort,
ajouta Fricoulet.
Farenheit étendit la main.
--Voulez-vous me confier le soin de le garder? demanda-t-il.
--Vous! s'écria Ossipoff.
--Oui... moi... je m'engage sur l'honneur à faire l'impossible pour le
sauver... mais une fois sur pied je reprends toute ma liberté, et
alors...
L'éclair qui brilla dans ses yeux acheva sa phrase plus
significativement que ne l'eussent pu faire les paroles les plus
énergiques.
--Vous nous abandonneriez donc! s'écria M. de Flammermont.
--Mon cher monsieur, répondit l'Américain, en vous encombrant de ma
personne, lorsque l'obus est parti de la Terre, je n'avais qu'un but:
arriver jusque dans la lune et une fois là, me mettre à la recherche de
ce gredin de Sharp... maintenant que je le tiens, je ne le quitte
plus... je n'aurai d'ailleurs aucune raison de pousser plus loin mes
pérégrinations.
Ossipoff eut un mouvement d'épaules plein de surprise.
--Eh quoi! s'écria-t-il, ne vous souciez-vous donc pas d'aller admirer
de près toutes ces merveilles célestes qui ont sollicité votre
attention, alors que vous ne les aperceviez qu'à une distance de
plusieurs millions de lieues?
L'Américain hocha la tête.
--Monsieur Ossipoff, répondit-il, pour être franc, je dois vous avouer
que je me suis toujours beaucoup plus occupé de l'élevage des porcs et
du commerce des suifs que des étoiles et des planètes... Pour le moment
je préfère de beaucoup contempler la face de Fédor Sharp, tout vilain
qu'il est, qu'admirer Mars ou Saturne, quels que soient les spectacles
féeriques qu'ils me promettent.
Et sur ces mots prononcés d'un ton qui n'admettait pas de réplique,
l'Américain franchit le seuil de la salle qui servait de demeure aux
terriens.
Mais à peine avait-il fait quelques pas qu'il leva les bras au ciel dans
un geste de fureur, en même temps qu'une exclamation étranglée sortait
de ses lèvres.
--Sharp!... Sharp!
Il n'en put dire davantage et sa bouche demeura grande ouverte, au
milieu de son visage apoplectisé dans lequel ses yeux ronds faisaient
deux taches luisant comme des brasiers.
Ses compagnons étaient accourus et, muets de stupeur, considéraient la
couchette sur laquelle Sharp était demeuré étendu depuis près de quinze
jours.
Elle était vide.
--Le drôle nous a joués! s'écria Gontran furieux.
Ossipoff se tourna vers Fricoulet et lui demanda d'un ton railleur:
--Eh bien! monsieur, vous le disiez si malade?
--Je cours après, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur, et si je le
trouve, je vous jure que je vous le ramènerai mort ou vivant.
Ce disant, il sauta sur une carabine suspendue au mur et se précipita au
dehors.
Gontran et Farenheit se jetèrent sur ses talons, laissant le vieillard
et sa fille consternés.
Les trois hommes revinrent, quatre heures après, exténués et la tête
basse; nulle part ils n'avaient trouvé trace du fugitif.
--Méfions-nous, grommela Farenheit, le bandit est capable de méditer
quelque mauvais tour.
Comme il achevait ces mots, Telingâ les vint chercher pour les conduire
au cratère dans lequel une foule innombrable les attendait sous la
présidence des notables.
Au milieu d'un imposant silence, le directeur de l'Observatoire sélénite
se leva et prononça d'une voix vibrante les paroles suivantes:
«Mes chers compatriotes, vous tous qui avez répondu à notre appel et qui
avez franchi d'énormes distances pour vous réunir dans cette enceinte,
apprenez qu'enfin l'espace qui sépare la _Tournante_ de notre monde a
été traversé par des habitants audacieux de cette planète, curieux
d'étudier au passage notre humble sphère.
«Ainsi, le grand voile est déchiré, les mystères de la nature sont mis
au jour et avant l'extinction complète de la vie à sa surface, notre
monde aura reçu l'assurance qu'une autre vie se développe à ses côtés et
que, lorsqu'il roulera inerte et glacé à travers l'espace infini des
cieux, une autre humanité, plus jeune et supérieure à la nôtre,
poursuivra sa marche ascendante vers le progrès et la perfection.
«Quel fait plus prodigieux que celui dont nous sommes témoins! Quel
événement plus émouvant dans les annales de notre planète! Dès ce
moment, nous entrons en communication directe avec nos frères de
l'Infini. Avant de disparaître notre humanité les aura vus et aura
obtenu d'eux l'assurance que les Terres du Ciel sont le séjour d'êtres
intelligents et heureux...»
Ici, l'orateur fit une légère pause, ce qui permit à Gontran de murmurer
à l'oreille de Fricoulet:
--En avant la musique!
Le Sélénite reprit, en se tournant vers Ossipoff:
«Et maintenant, illustre savant, parle-nous de la Terre et fais nous de
ton voyage un récit détaillé, que nos écrivains puissent enregistrer sur
une page spéciale de notre histoire.»
Alors, le vieillard se leva et commença le récit de ses aventures.
Quand il en arriva à dire que le mobile le plus puissant de son voyage
avait été l'ardent désir de savoir si la lune était ou non habitée,
Telingâ lui demanda:
--Ainsi donc, sur la _Tournante_, on ne croit pas à l'habitabilité des
autres mondes et, en particulier, à celle de la lune?
--Pour dire vrai, répondit Ossipoff, les neuf dixièmes de l'humanité
terrestre se préoccupent fort peu des planètes et des étoiles dont ils
connaissent à peine le nom.
Ce disant, il laissait tomber un regard méprisant sur Jonathan
Farenheit.
[Illustration: une Sélénite.]
--Quant au reste, je parle du monde savant, poursuivit le vieillard,
malgré les efforts de nos philosophes, il discute fort âprement la
question de la pluralité des mondes habités..... Les plus célèbres
d'entre nous considèrent la terre comme le seul lieu qui puisse l'être;
pour eux, les autres planètes sont absolument désertes, par cette
simple raison qu'elles ne ressemblent pas à la boule terraquée qui leur
a donné naissance... En ce qui concerne plus particulièrement la lune,
voici, ou à peu près, le langage qu'ils tiennent: «Déshéritée de tout
liquide et de toute enveloppe aérienne, la lune n'est sujette à aucun
des phénomènes météorologiques terrestres; elle n'a ni pluie, ni nuages,
ni vent, ni grêle, ni orage. C'est une masse solide et aride, désolée et
silencieuse, sans le moindre vestige de végétation et où il est évident
qu'aucun animal ne trouverait le moyen de subsister... Si cependant la
lune a des habitants, ce ne sont que des êtres privés de toute
impressionnabilité, de tout sentiment, de tout mouvement, réduits à la
condition des corps bruts, des substances inertes, etc., etc..
Ces mots furent accueillis par un clappement de langue formidable que
firent retentir douze mille géants.
Pour un peu, cette explosion de gaieté eût pu s'entendre de la terre.
--Ces raisonnements des astronomes terrestres, riposta aussitôt Telingâ,
prouvent ou qu'ils ont de bien mauvais instruments d'optique pour
étudier notre planète, ou qu'ils ont l'entendement fermé aux
manifestations de la nature. Plutôt que vous, ne serions-nous pas fondés
à prétendre que votre monde est inhabitable, par suite des différences
qu'il présente avec le nôtre, de son régime météorologique tumultueux,
de sa lourde atmosphère, de ses océans continuellement agités? Ne
pourrions nous pas dire avec raison que votre planète n'a d'autre raison
d'être que de servir de phare et d'horloge au pays des _Subvolves_?
Après avoir par ces quelques mots satisfait son indignation, le Sélénite
s'assit et Ossipoff ajouta:
--Si je vous disais que ce n'est qu'après mille difficultés que j'ai pu
quitter ma planète natale et m'élancer dans l'espace.....
--Mais, interrompit encore Telingâ, et ces deux Terriens que vous avez
rencontrés dans les montagnes de l'Éternelle Lumière?
Ossipoff devint rouge de colère.
--De ces deux-là, répondit-il, l'un m'est inconnu, c'est celui qui est
mort; l'autre est un misérable qui a réussi à me voler mon procédé de
locomotion interlunaire... et pendant qu'un volcan me fournissait la
propulsion dont j'avais besoin, il construisait le canon que j'avais
inventé et il s'élançait vers votre monde.
--Pour exploiter des champs de diamants! s'écria d'une voix de tonnerre
Jonathan Farenheit, ces précieux _placers_ qui n'existaient que dans son
imagination de voleur!
Comme il achevait, de derrière une anfractuosité de rochers surgit une
longue et maigre silhouette; en même temps, une voix stridente
s'écriait:
--Jonathan Farenheit! vous mentez.
Celui qui venait de parler, c'était Fédor Sharp qui se tenait immobile
au milieu du cirque, non loin de la toile goudronnée, qui recouvrait le
wagon, toisant d'un regard railleur ses ennemis, semblant les défier.
Ossipoff et l'Américain s'étaient dressés d'un même mouvement.
Le premier était immobile de stupeur, mais le second se fût élancé, si
Fricoulet et Gontran ne l'eussent saisi à bras le corps.
--Laissez-moi, criait-il, laissez-moi... je veux me venger!
Mais ses compagnons qui, eux voulaient faire justice, en prenant Sharp
vivant, tenaient par cela même à empêcher Farenheit d'atteindre le
misérable.
Dans l'assemblée, le tumulte était à son comble; tous les Sélénites
étaient debout, cherchant à deviner, d'après les gestes des Terriens, ce
qu'ils disaient dans cette langue incompréhensible pour eux.
Tout à coup, Ossipoff dit à Sharp:
--Fédor Sharp, vous êtes un traître et un voleur... Je rougis pour la
Russie, ma patrie, qui vous a donné le jour et pour l'Institut des
sciences de Pétersbourg qui vous avait admis dans ses rangs... Votre
conduite infâme appelait une vengeance... les circonstances mêmes nous
permettent de vous punir... nous partons pour ne plus revenir et nous
vous laissons ici, sur cette terre inconnue, sans ami, sans soutien, au
milieu d'une population ennemie du mensonge, qui concevra pour vous le
plus profond mépris... Puisse Dieu vous prendre bientôt en pitié et vous
rappeler à lui...
Sharp répondit à ces paroles que le vieillard avait prononcées d'une
voix triste, par un ricanement moqueur.
--Ah! tu pars, Mickhaïl Ossipoff, riposta-t-il en dardant sur son ancien
collègue des regards pleins de haine... Pour toi, la gloire, n'est-ce
pas, et la joie d'avoir satisfait ta soif de l'infini!... et pour moi,
le néant, la mort!... Eh bien! cela ne sera pas!
Comme il achevait ces mots, Farenheit réussit enfin à se dégager de
l'étreinte des deux jeunes gens et d'un bond se précipita sur Fédor
Sharp.
Mais celui-ci ne le quittait pas des yeux; en le voyant accourir suivi
d'Ossipoff et des autres Terriens, il tira de son vêtement un tube
métallique ayant à peu près la forme et les dimensions d'une cartouche
de fusil et le lança sur le groupe qui se ruait vers lui.
Une détonation épouvantable retentit; Ossipoff et ses amis furent
entourés de flammes et de fumée; sous leurs pieds, le sol se crevassa et
ils roulèrent, au milieu de débris de rochers pulvérisés par la violence
de l'explosion.
Farenheit, frappé en pleine poitrine par les éclats meurtriers du
projectile bourré de sélénite, se tordait, en proie aux plus horribles
souffrances.
Profitant de la stupeur et de la panique générales, Fédor Sharp courut
vers Séléna qui gisait inanimée à côté de son père et la saisissant dans
ses bras, il s'enfuit à toutes jambes vers le milieu du cirque, puis
disparut sous la toile qui protégeait l'obus contre la lumière.
Mais déjà, les Terriens qui n'étaient qu'étourdis revenaient à eux.
--Ma fille! s'écria Ossipoff en constatant la disparition de Séléna.
Gontran poussa un cri de fureur.
--Ce bandit est capable de s'en être emparé comme d'un otage, fit-il.
Un Sélénite qui avait suivi la manoeuvre de Sharp, étendit le bras vers
le centre du cirque.
--Là, dit-il, cet homme s'est réfugié là avec votre compagne.
Comme il achevait ces mots, la toile goudronnée s'abattit, découvrant
l'obus qui étincelait comme un diamant sous les rayons solaires.
Ossipoff et ses compagnons, une angoisse poignante à l'âme, se
précipitèrent; mais avant qu'ils eussent fait la moitié du trajet,
l'obus, obéissant à la lumière qui l'attirait, s'enleva et fila comme un
éclair, emportant dans l'espace Fédor Sharp et la fille de son ennemi.
A cette vue, Mickhaïl Ossipoff tomba évanoui entre les bras de
Fricoulet, pendant que M. de Flammermont, affolé par sa rage
impuissante, menaçait du poing l'Infini.