ÉCLIPSE DE SOLEIL ET MARÉE LUNAIRE

[Illustration]

Fricoulet, on le sait, se piquait de quelques connaissances médicales.

En dépit de l'horreur et du dégoût que lui inspirait l'ex-secrétaire

perpétuel de l'Académie des sciences, il s'agenouilla auprès de lui et

déboutonnant son vêtement, l'ausculta minutieusement.

--Cet homme n'est pas mort, déclara-t-il enfin,... il est seulement

tombé en syncope.

A peine eut-il prononcé ces mots que l'Américain se précipita vers lui.

--Sauvez-le, implora-t-il, sauvez-le, monsieur Fricoulet, et la moitié

de ce que je possède est à vous.

Le jeune ingénieur le regarda tout surpris.

--Comment! dit-il, c'est vous qui parlez ainsi, sir Jonathan! d'où vous

vient cet intérêt subit pour un gredin que, tout à l'heure, vous vouliez

étrangler de vos mains?... si votre haine se traduit toujours de la

sorte, j'envie le sort de vos ennemis.

Il avait prononcé ces mots avec un léger accent railleur qui fit monter

le rouge au visage de l'Américain.

--Ce n'est pas le corps de Fédor Sharp que je soigne, répliqua

Farenheit, c'est ma vengeance.

Et il ajouta avec un éclair dans la prunelle:

--Cet homme m'appartient.

Ossipoff s'avança.

--Pardon, monsieur, déclara-t-il, cet homme était mon ennemi avant que

d'être le vôtre... j'espère que vous ne me contesterez pas cette

priorité.

Le vieux savant avait mis une telle autorité dans ces paroles que

Fricoulet le regardait tout surpris.

--Vous allez voir, murmura-t-il railleusement, que je vais être obligé

de mettre ce gredin de Sharp aux enchères.

Farenheit reconnaissant sans doute que la réclamation d'Ossipoff était

juste, tourna les talons en maugréant.

Alors le vieillard demanda à Fricoulet:

--Qu'allez-vous faire?

--Ce que vous déciderez.

--Peut-on le sauver?

L'ingénieur haussa les épaules:

--On peut essayer tout au moins... j'ai vu, dans un hôpital, à Paris,

alors que j'étais externe, un homme qui est demeuré en catalepsie durant

plusieurs semaines;... le même cas peut se présenter pour Sharp... Je

vais donc lui faire endosser le _respirol_ de rechange qui nous reste et

que j'avais emporté en prévision d'un accident...

--Et ensuite?...

--Ensuite, nous n'aurons plus qu'à attendre que la nature agisse.

Sur ces mots, avec l'aide de Gontran, il transporta le corps de Fédor

Sharp dans la barque aérienne où on retendit sur des coussins.

Sur le point d'embarquer, Fricoulet remarqua que leur guide avait le

visage soucieux et que ses regards considéraient l'horizon avec une

expression d'inquiétude visible.

--Qu'y a-t-il donc? demanda l'ingénieur.

--Je crains le mauvais temps, répondit laconiquement le Sélénite.

Ossipoff et ses comparons se retournèrent.

--Le mauvais temps! répétèrent-ils tout étonnés.

--Je vous ai déjà dit, et vous avez d'ailleurs dû vous en apercevoir,

répliqua Telingâ, que cette partie de la lune est des plus

inhospitalières; la cause en est à ces immenses forêts qui condensent et

retiennent dans leur feuillage jauni le peu d'humidité en suspens dans

l'atmosphère... il n'est pas rare de voir de véritables nuages se former

ici; se fondre en eau ou en brouillards opaques et, par leur

condensation, produire de violents appels d'air; ces vents, soufflant à

travers les gorges des montagnes, emportent dans leurs tourbillons, les

branches, les ponces légères et jusqu'aux débris laviques arrachés aux

flancs des cratères.

--Mais ces pluies de pierres, ces tempêtes doivent être dangereuses, fit

observer Gontran.

--Très dangereuses.

--Est-ce que vous prévoyez quelque chose de semblable?

Telingâ, d'un geste large, désigna l'espace.

[Illustration]

--Tout me fait craindre une prochaine perturbation dans l'atmosphère,

répliqua-t-il.

--Que faire? demanda Ossipoff.

--Fuir au plus vite.

Il avait à peine prononcé ces mots que déjà M. de Flammermont aidait

Séléna à prendre place dans l'esquif aérien et que Farenheit s'asseyait

à côté des deux jeunes gens.

--Quel chemin allons nous prendre? fit le vieux savant.

--Nous nous dirigerons sans doute au nord-ouest, répliqua Fricoulet qui

consultait sa carte; arrivés à la hauteur de l'équateur lunaire, nous

franchirons le cercle des montagnes et nous nous trouverons, toujours

avec le soleil, sur l'autre hémisphère et non loin de Chuir.

--Toujours avec le soleil, observa Ossipoff, il faudra nous hâter.

--Oh! de ce côté nulle crainte à avoir, répliqua Telingâ, nous avons

deux mille kilomètres à parcourir... C'est trente heures à peine qu'il

nous faut.

--A moins, murmura Gontran, qu'il n'arrive quelque catastrophe.

Tout était paré. Telingâ embarqua le dernier, tourna ses volants et

baissa les leviers de sa machine.

Aussitôt, de l'arrière de la barque, un crachement strident se fit

entendre: un jet de gaz fusa dans l'air et, prenant son point d'appui

sur le fluide raréfié, l'appareil s'enleva dans les couches

atmosphériques.

Mais soudain, comme si elles n'eussent attendu qu'un signal, toutes les

particules humides tenues en suspension dans l'air se condensèrent. De

lourdes volutes d'un noir d'encre se dégagèrent des masses végétales, se

tordant dans l'espace, semblables à de titanesques serpents, se

rassemblant en épais nuages, qui, bientôt, couvrirent la mer de la

_Sérénité_.

Gontran se pencha vers Fricoulet.

--Je suis sûr, dit-il, que jamais, malgré leurs télescopes

perfectionnés, les astronomes terrestres n'ont assisté à un semblable

phénomène; cela les aurait convaincus, au moins, de l'existence d'une

atmosphère lunaire.

L'ingénieur répliqua:

--Tu es dans l'erreur, cher ami; tous les astronomes ont constaté, comme

tu le fais en ce moment, que des nuages couvrent parfois une contrée

tout entière du satellite.

--Ces gens ont donc intérêt à nier l'évidence elle-même, s'écria M. de

Flammermont.

--Si tu doutes de ce que je te dis, tu peux interroger le vieil

Ossipoff, riposta l'ingénieur un peu piqué de l'incrédulité de son ami.

Gontran se tourna vers le savant et le mit au courant de la discussion.

--Mon dieu! répondit-il, M. Fricoulet n'a pas tort, mais il n'a pas tout

à fait raison, non plus. On n'a pas vu à proprement parler ces nuages:

mais c'est la seule explication rationnelle que l'on ait pu donner de

ces occultations singulières de cratères connus qui semblent disparaître

à des périodes irrégulières; de même que certains détails de

l'orographie lunaire ont été apparents, à certaines époques et pour

certains astronomes, tandis que pour d'autres ils n'existent même pas.

Ainsi, au milieu de la mer des _Vapeurs_, dans un passage bien connu

des sélénographes, se trouve un petit cratère nommé _Hyginus_, coupé en

deux par une sorte de fleuve tracé en droite ligne et bien

reconnaissable. Or, au nord-ouest de ce cratère, personne n'a jamais

signalé un cirque qui mesure cependant une demi-lieue de diamètre...

[Illustration]

--Et ce cirque existe?

--Je l'ai vu, étudié et photographié... C'est comme dans la _mer du

Nectar_, il y a un petit cratère de six kilomètres de diamètre que

Maedler et Lohrmann, deux observateurs consciencieux, n'ont cependant

pas vu. Schmidt l'aperçut pour la première fois en 1851 et on le

distingue fort bien sur une photographie de Rutherfurd qui date de

1865... Or, en 1875, le sélénographe anglais Neison examina, décrivit,

dessina avec les détails les plus minutieux et les mesures les plus

précises cette même contrée, sans apercevoir aucune trace de volcan...

Mais l'année dernière, on le distinguait fort bien, avec l'équatorial de

Poulkowa.

--Alors, quelle est la conclusion que vous en tirez? questionna

gravement le comte de Flammermont qui semblait suivre avec un grand

intérêt les explications du vieillard.

--La théorie que j'ai toujours préconisée et qui se trouve être la

vraie--ce phénomène auquel nous assistons en ce moment le prouve--est

que les volcans lunaires émettent de la fumée ou que les vapeurs

atmosphériques se condensent en brouillards au-dessus de ces régions et

les masquent pour les observateurs terriens, comme il arriverait pour un

aéronaute planant à quelques lieues au-dessus du Vésuve, aux époques

d'éruption.

Pendant que le vieux savant fournissait à Gontran ces explications

détaillées, la barque aérienne avait quitté les régions luxuriantes de

la mer de la _Sérénité_.

Le _Tumulus de Linné_ avait disparu à l'horizon et, après avoir doublé,

à une hauteur considérable, le petit cratère de _Bessel_, nos voyageurs

planaient au-dessus d'un gigantesque rempart granitique qui semblait

servir de clôture à la plaine sombre et veloutée de la mer de la

_Sérénité_.

--Père, demanda Séléna, quelles sont les montagnes que nous

franchissons?

--A gauche, répondit le vieillard, nous avons le cirque de _Pline_; à

droite, c'est _Ménélas_.

Ce nom éveilla aussitôt dans l'esprit de Gontran des idées d'un ordre

tout autre que celui auquel appartenait l'orographie lunaire; s'il eût

prêté attentivement l'oreille, Ossipoff eût entendu le jeune comte

fredonner un flon-flon d'opérette qui ressemblait à s'y méprendre à la

_Belle Hélène_.

Fricoulet poussa le coude de son ami.

--Est-ce que tu es fou? gronda-t-il.

--C'est l'association des idées, riposta Gontran; le cirque _Ménélas_ me

rappelle Mlle Schneider et ses roulades.

Il poussa un gros soupir et pour s'arracher à ses mauvaises pensées il

se tourna brusquement vers Ossipoff en demandant:

--Toujours à droite, mais plus loin que _Ménélas_, quel est ce pic aigu

qui se profile à l'horizon?

--_Sulpicius Gallus_... Vous pouvez d'ici distinguer les contreforts

bizarrement découpés qui le rattachent au système orographique de

_Manilius_.

--Manilius! répéta Farenheit.

--Un grand cratère que nous ne pouvons apercevoir d'ici, vu que nous en

sommes à plus de cent lieues.

Fricoulet qui consultait fréquemment sa carte, étendit le bras vers une

tache sombre, immense que l'on commençait à découvrir au loin.

--N'est-ce point la _mer de la Tranquillité_? demanda-t-il.

--Parfaitement, fit Ossipoff.

Le soleil, en ce moment au milieu de sa course, se trouvait au zénith et

versait sur le sol lunaire des torrents de lumière brûlante.

Tout à coup, l'astre parut s'assombrir.

--By god! s'écria Jonathan Farenheit, nous ne nous sommes pas

suffisamment hâtés... voici la nuit.

Gontran et Séléna qui causaient ensemble interrompirent leur

conversation.

--La nuit! répéta le jeune homme, c'est pourtant vrai... l'horizon

s'obscurcit sensiblement.

Il frappa sur l'épaule d'Ossipoff, très absorbé ainsi que Fricoulet,

dans l'étude de leur carte.

--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.

Ce disant, il releva la tête et poussa un cri de surprise.

Les ténèbres commençaient à envahir l'espace.

--Me suis-je donc trompé dans mes calculs? murmura-t-il.--Cependant le

jour a bien 354 heures... et il y en a la moitié à peine d'écoulée.

Il se retourna, en entendant derrière lui un violent éclat de rire.

Il aperçut Fricoulet qui se tenait les côtes.

--Qu'avez-vous donc? demanda le vieillard brusquement, d'où vous vient

cette hilarité?

--De l'attitude épouvantée de Gontran et de Farenheit.

Et l'ingénieur désignait du doigt ses deux compagnons, qui, la tête en

l'air et les bras dans l'espace, semblaient considérer avec épouvante

l'astre du jour, dont le disque se voilait rapidement.

Ossipoff frappa du pied avec colère.

[Illustration]

--Pour rire ainsi, demanda-t-il, avez vous donc l'explication de ce

phénomène?

--Une éclipse, répliqua Fricoulet.

--Une éclipse! répéta le vieillard ahuri.

--Eh, oui! une éclipse de soleil.

--Par la lune peut-être? riposta Gontran gouailleur.

Fricoulet haussa les épaules.

--Non, dit-il, mais par la terre.

Et il ajouta, pour répondre au geste d'incrédulité qui avait accueilli

ces paroles:

--Notre planète natale est nouvelle et en conjonction avec le soleil;

elle passe devant l'astre central et le masque, parce que, vue de la

lune, elle est quatre fois plus grosse que lui... Comme vous voyez,

c'est fort simple et très peu dangereux.

[Illustration: La face de l'astre du jour se voilait rapidement.]

[Illustration]

--Mais cela va-t-il durer longtemps? demanda Farenheit.

--Dame! l'éclipse est totale et ne durera certainement pas moins de deux

heures.

--Alors, fit Séléna, nous allons être obligés de nous arrêter.

--Pourquoi? répartit Fricoulet.

--Pensez-vous donc qu'il soit possible de se diriger dans une semblable

obscurité?

L'ingénieur se tourna vers Telingâ.

--Dangereux, fit laconiquement le sélénite... Brouillard...

Fricoulet fouilla dans un coffre établi à l'arrière de la barque et en

tira une lampe à laquelle il adapta un réflecteur argenté.

Au moyen d'une corde, il amarra solidement la lampe à la proue de

l'esquif, puis mettant les deux pôles en rapport, il produisit une

lumière éclatante dont le réflecteur projeta les rayons à dix mètres en

avant.

[Illustration]

--Comme cela, murmura-t-il, on ne se cassera pas le nez.

Au bout d'un instant Séléna demanda au vieux savant:

--Père, est-ce qu'il en est ainsi à chaque _conjonction_ de la terre?

--Non, ma chère enfant, répondit Ossipoff; le soleil, dans son cours de

chaque jour, passe au nord et au sud de la planète Terre, immobile dans

l'espace. Mais il arrive quelquefois, par suite des mouvements combinés

des deux astres, que l'astre radieux passe juste derrière sa

vassale--comme en ce moment--il devient alors invisible pour la lune qui

retombe dans la nuit. Mais ces éclipses ne sont pas fréquentes et il n'y

a guère lieu de s'en préoccuper, puisqu'elles se produisent pour des

contrées désertes.

Jonathan Farenheit asséna un coup de poing sur le bordage.

--Et nous, grommela-t-il, nous prenez-vous donc pour des rochers?

--Que non pas; mais nous, nous sommes dans une situation toute

exceptionnelle... quant à moi, je suis enchanté de la circonstance qui

va me permettre d'étudier les abords du soleil, la couronne lumineuse et

la lumière zodiacale.

Le vieux savant se frottait les mains d'un air visiblement satisfait.

Séléna, elle, réfléchissait.

--Mais, dit-elle au bout d'un instant, si la terre nous cache le soleil

parce qu'elle est en conjonction avec lui, et que ces deux astres se

trouvent dans le même prolongement, la lune est pleine pour les

habitants de la terre, n'est-ce pas?

--Parfaitement, mon enfant.

--Ils assistent donc à une éclipse de lune?

--Comment cela? fit Gontran.

--Puisque la terre intercepte les rayons solaires, ceux-ci ne peuvent se

réfléchir sur le sol lunaire; conséquemment, le satellite demeure

obscur.

--C'est juste, observa le jeune homme.

--Mais, où veux-tu en venir? fit le vieillard.

--A ceci: je croyais que les astronomes terrestres avaient dressé des

tables de prédiction des éclipses de lune... Le phénomène qui se produit

en ce moment devait donc vous être connu.

Et, ce disant, elle souriait malicieusement.

Fricoulet frappa joyeusement des mains.

--Bravo! mademoiselle, exclama-t-il; voilà de la logique ou je ne m'y

connais pas... tous mes compliments, d'ailleurs, car la logique n'est

généralement pas la qualité dominante de votre sexe.

--Eh! on ne pense pas à tout, grommela le vieux savant; pendant que je

songeais au danger que ce phénomène, tout d'abord inexplicable, menaçait

de faire courir à ma fille, je ne pouvais avoir présente à la mémoire,

cette table de prédictions.

Il haussa les épaules avec humeur et, prenant sa jumelle, se plongea

dans un examen attentif du soleil qui présentait, en ce moment, un

aspect des plus singuliers.

Cependant, Telingâ paraissait inquiet.

Malgré la rapidité avec laquelle la barque volait à travers l'espace,

elle était rejointe par le brouillard dont nos amis avaient constaté la

formation au-dessus des masses végétales des forêts séléniennes, et

naviguait maintenant au milieu de tourbillons poussiéreux qui eussent

aveuglé les voyageurs sans les vitres qui protégeaient les ouvertures de

leur respirol.

--Nous dévions de notre route, murmura Telingâ.

--Ne serait-il pas préférable de nous arrêter? lui demanda Fricoulet;

aussi peu maître que vous l'êtes de l'embarcation, vous risquez de nous

briser sur quelque pic inconnu.

[Illustration]

--Nous arrêter? répliqua Telingâ; pour cela, il faudrait atterrir et

cela serait bien dangereux.

Comme il achevait ces mots, au loin, un crépitement sourd retentit, un

violent mouvement de tangage secoua l'appareil aérien, brisant les fils

conducteurs de la lampe tandis que dans l'ombre, des masses monstrueuses

parurent s'ébranler sous la poussée de forces inconnues.

Les montagnes semblaient s'effondrer, les cratères se combler sous des

avalanches de pierres et des éboulements fantastiques de terrains.

C'était un chaos épouvantable, un bouleversement général; on eût dit que

la pauvre planète lunaire se disloquait jusque dans ses entrailles.

--C'est un tremblement de terre! s'écria Jonathan Farenheit, qui se

cramponnait au bordage.

--Dites donc de lune! riposta gouailleusement Fricoulet dont la voix se

perdait au milieu des rugissements de la tempête.

Telingâ avait fort à faire pour maintenir l'appareil au milieu du lit du

vent; l'appareil éprouvait de violentes secousses et menaçait de

chavirer comme sur une mer en fureur.

Tout de suite, dès les débuts de l'ouragan, sur le conseil de

Fricoulet, les voyageurs s'étaient attachés les uns les autres au moyen

d'une corde solide, comme font les pêcheurs, pour éviter d'être

précipités hors de l'embarcation.

L'obscurité intense qui régnait, augmentait encore l'horreur du

cataclysme, et Telingâ avait renonce à diriger la barque qui, enveloppée

dans les remous aériens, était chassée dans une direction inconnue.

[Illustration]

Ossipoff, lui, insouciant de la tourmente, demeurait dans la

contemplation du soleil qui, masqué entièrement par la terre, décelait

cependant sa présence par des aigrettes lumineuses, formant autour de la

planète comme une auréole de feu.

--Notre monde natal nous joue un bien vilain tour! grommela Fricoulet.

* * * * *

Enfin, après deux heures de cette scène épouvantable, deux heures qui

semblèrent à nos amis longues comme deux siècles, un vif rayon s'élança

tout à coup de derrière la sphère terrestre et, soudainement, tout le

paysage se trouva illuminé.

Puis, insensiblement, la lumière s'accrut, la planète démasqua l'astre

radieux qui, de nouveau, inonda de ses rayons et de sa chaleur les

montagnes et les mers sélénites.

Aussitôt, Telingâ manoeuvra de façon à atterrir.

Il craignait que l'appareil eût subi quelque avarie, et il voulait

l'examiner en détail.

--Où sommes-nous donc? interrogea Gontran de Flammermont; n'est-il pas à

craindre que la tempête ne nous ait emportés bien loin de notre route?

--C'est plus que probable, murmura Fricoulet; mais les cartes ne sont

pas faites pour les chiens... et monsieur Ossipoff va pouvoir nous

renseigner.

Le vieux savant avait en effet déployé sur le sol sa carte qu'il

examinait attentivement.

--Eh bien! demanda l'ingénieur surpris de son long silence, où

sommes-nous, monsieur Ossipoff?

Le vieillard releva la tête et dit d'une voix inquiète:

--Je ne m'y reconnais pas!

Fricoulet ne put retenir un mouvement de surprise.

--Que dites-vous là? balbutia-t-il.

--La vérité, grommela Ossipoff; tout est changé. Je ne vois rien sur la

carte qui ressemble à cet entassement cyclopéen de rochers, près

desquels nous nous trouvons... voyez d'ailleurs vous-même.

Et il mettait la carte sous le nez de l'ingénieur.

--Oh! je m'en remets entièrement à vous, riposta celui-ci qui n'avait

aucune raison--bien au contraire--de douter de l'affirmation du

vieillard.

Seulement il ajouta:

--Telingâ pourra peut-être nous renseigner.

Consulté, le Sélénite, sans rien affirmer, déclara qu'il se croyait très

à l'ouest de la mer de _la Fécondité_, et très haut en latitude.

--Qu'est-ce qui vous fait supposer cela? demanda Ossipoff.

--La position du soleil, répondit Telingâ en désignant l'astre du jour

qui brillait radieux au zénith.

Et il ajouta:

[Illustration: Le soleil présentait, en ce moment, un aspect singulier.]

--D'ailleurs, nous nous orienterons plus facilement lorsque nous

planerons à une certaine hauteur et que nous pourrons embrasser un vaste

espace de pays.

On embarqua, l'appareil quitta le sol et, en quelques minutes, s'éleva à

trois cents pieds de haut.

Penchés sur la carte, Ossipoff et Fricoulet cherchaient vainement à

reconnaître le pays, mais aucun des détails de la carte ne se rapportait

au panorama qui se déroulait à leurs pieds.

[Illustration]

--Tenez, dit le vieux savant en étendant la main, n'était la forme

irrégulière du petit cirque de droite, je jurerais que ce que nous

voyons là-bas sont les deux cratères jumeaux auxquels Beer et Moedler

ont donné le nom de _Messier_.

L'ingénieur examina longuement, à l'aide de la jumelle, le point indiqué

par Ossipoff.

--En effet, répliqua-t-il, je remarque fort bien les deux bandes

blanches qui s'étendent vers l'Est et font ressembler ces cratères à une

comète à double noyau..... pourtant c'est impossible!

--Oui, reprit Ossipoff, c'est impossible. J'ai, à plusieurs reprises, de

l'observatoire de Poulkowa, étudié ces deux cratères et je les ai

trouvés absolument conformes à la description qu'en font Schroeter et

Beer-Moedler.

Et avec une sûreté de mémoire prodigieuse, il cita le texte même des

constatations faites par ces astronomes:

«Ils sont identiquement semblables l'un à l'autre: diamètres, formes,

hauteurs, profondeurs, couleurs de l'arène comme de l'enceinte, position

de quelques collines soudées aux contreforts, tout se ressemble

tellement qu'on ne peut expliquer ce fait que par un jeu étrange du

hasard ou une loi encore inconnue de la nature.»

Il se tut quelques instants et ajouta:

--Au lieu de cela, qu'avons-nous sous les yeux? deux cirques qui n'ont

entre eux aucun point de ressemblance: le plus près de nous est

elliptique et son grand axe se dirige de l'Est à l'Ouest, tandis que

l'autre est ovale, il est vrai, mais dans l'autre sens.

[Illustration]

Il courba la tête et murmura:

--J'en suis réduit aux conjectures.

Le vieillard se prit le front entre les mains et demeura plongé dans une

profonde méditation.

--Alors, dit Gontran de Flammermont en s'approchant, alors nous sommes

perdus?

Fricoulet haussa les épaules.

--Quel dommage! exclama le jeune comte, que nous n'ayons pensé à semer,

comme le Petit Poucet, des cailloux sur notre route.

L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.

--Si le Petit Poucet avait eu affaire à un tremblement de terre,

répondit-il, il n'aurait pas retrouvé son chemin, car les cailloux

auraient été dispersés et enfouis.

--Eh bien! répliqua Gontran, mais les cratères sont pour nous ce

qu'étaient les cailloux pour le Petit Poucet..... pourquoi voulez-vous

que, eux aussi, n'aient pas été dispersés, engloutis, déformés?

Fricoulet poussa un cri et courant à Ossipoff:

--Gontran, dit-il, vient de trouver la solution du problème qui nous

préoccupe.

--Et cette solution? demanda le vieillard.

--Est qu'il faut attribuer le changement de forme qui nous déroute à

l'effroyable bouleversement dont l'éclipse nous a caché les phases.

Une lueur brilla dans l'oeil d'Ossipoff.

--Soit, dit-il, j'admets que les deux cratères sont bien ceux de Messier

et qu'ils viennent d'être déformés par ce cataclysme dont nous avons été

témoins..... mais ce bouleversement, à quoi l'attribuer?

Gontran eut un geste qui pouvait signifier «cette fois, vous m'en

demandez trop long.»

Cependant, après un court silence, il répliqua:

--A un tremblement de lune, produit peut-être par une éruption

volcanique.

Fricoulet saisit son ami par le bras.

--Malheureux, chuchota-t-il à l'oreille de l'ex-diplomate, tu oublies

qu'il n'y a pas de volcans en ignition dans la lune.

Bien que parlant à voix basse, l'ingénieur fut entendu d'Ossipoff, qui

s'écria d'un ton de suprême satisfaction.

--Pas de volcans dans la lune! monsieur Fricoulet... en vérité, je vous

savais peu fort en matière astronomique, mais je ne m'attendais pas à

une semblable hérésie.

Et s'adressant à M. de Flammermont:

--Hein! Gontran, dit-il qu'en pensez-vous?

--Le fait est, balbutia le jeune comte, que l'observation de mon ami

Fricoulet m'étonne.

--Vraiment! exclama l'ingénieur d'une voix railleuse.

Ossipoff se croisa les bras.

--Faut-il donc vous rappeler, fit-il, le nombre d'astronomes qui n'ont

pu expliquer que par des éruptions volcaniques les changements constatés

à la surface de la lune?

Fricoulet fit un geste de la main pour indiquer l'inutilité de cette

énumération; mais le vieux savant n'y prit point garde et s'écria:

--Votre compatriote Laplace, monsieur Fricoulet, croyait aux volcans

lunaires, tout comme Herschel, Lalande, Maskelyne et bien d'autres... Je

vous ai parlé de ce nouveau volcan près d'Ukert, dans la vallée

d'Hyginus, du Tumulus de Linné et du cratère d'Eudoxe... vous venez de

voir la révolution produite dans les deux cratères jumeaux de Messier...

Tenez! mieux encore... il me revient en mémoire un fait qui va vous

convaincre: en 1788, Schroeter aperçut dans les alpes lunaires une

petite lumière analogue à une étoile de cinquième grandeur et qui resta

visible pendant un quart d'heure. En 1865, M. Grower, un astronome

anglais, a revu à la même place ce point lumineux qui brilla pendant 30

minutes, puis disparut...

Ossipoff se tut un instant et ajouta d'un air de défi:

--Voulez-vous me dire ce que ce pouvait être, sinon un volcan?

--Mais monsieur, commença Fricoulet.....

Le vieux savant ne le laissa pas continuer.

--Savez-vous ce que dit à ce sujet un des astronomes français qui ont le

plus étudié la lune, l'homonyme de votre ami Gontran? écoutez un peu:

«Il y avait, au mois de mai 1867, sur la gauche de la montagne

étincelante d'_Aristarque_, un point lumineux très brillant, offrant

l'aspect d'un volcan. Quoique peu disposé à admettre l'existence sur la

lune de volcans enflammés, j'ai cependant toujours gardé de cette

observation l'impression d'avoir assisté à une éruption volcanique

lunaire, peut-être non de flammes, mais au moins de matières

phosphorescentes. Ce point est d'ailleurs si remarquable que, depuis le

XVIIe siècle, plusieurs astronomes, notamment Hévélius et Herschell

l'ont considéré comme un volcan en ignition et telle était la conviction

d'Herschel sur sa réalité quand cet astronome écrivait, en 1787: «Le

volcan brûle avec une grande violence; les objets situés près du cratère

sont faiblement éclairés; cette éruption ressemble à celle dont je fus

témoin le 4 mai 1783». Le diamètre réel de la lumière volcanique était

d'environ 5,000 mètres et son intensité paraissait très supérieure à

celle d'une comète qui était alors sur l'horizon.»

Essoufflé par cette longue citation, le vieillard s'arrêta pour

reprendre haleine; puis, victorieusement:

--Eh bien! monsieur Fricoulet, demanda-t-il, que dites-vous de cela?

êtes-vous convaincu?

L'ingénieur sourit et dit:

--Dussiez-vous me traîter de crétin, mon cher monsieur Ossipoff, je vous

avouerai que je ne suis pas convaincu.

Le vieillard le regarda d'un air de pitié.

--Alors, fit-il, que pensez-vous?

--Que les changements que nous constatons en ce moment ne sont dus ni à

une agitation des couches sélénologiques ni à une éruption volcanique.

Ossipoff leva les bras au ciel, dans un geste désespéré.

--Quel entêté! exclama-t-il.

Et ironiquement:

--Selon vous, ajouta-t-il, à quoi devons-nous attribuer ces phénomènes?

--A une marée, tout simplement.

Cette réponse faite d'un ton tranquille, suffoqua le vieux savant.

--Une marée, balbutia-t-il... vous dites que c'est une marée qui...

Il n'en put dire plus long; seulement se tournant vers M. de

Flammermont, il fit un signe indiquant que, pour lui, la cervelle de

l'ingénieur s'était subitement détraquée.

Fricoulet haussa les épaules en souriant.

--Avant de porter un jugement prématuré sur l'état de mes facultés

mentales, écoutez-moi: Pour moi j'attribue ce bouleversement général, ce

soulèvement titanesque de terrains, cet affaissement de rochers à

l'attraction combinée de la terre et du soleil se trouvant sur la même

ligne. Cette attraction a été assez forte--aidée peut-être par d'autres

forces inconnues--pour remuer profondément le sol, changer la forme de

ces cratères, bouleverser la disposition de ces montagnes, produisant

ainsi une marée de fragments lunaires, puisque sur cette face de la

lune, l'eau n'existe pas.

Ossipoff ne riait plus, il réfléchissait.

Tout à coup Telingâ se leva:

--Je reconnais le pays, dit-il brièvement.

--Et où sommes-nous? demanda Gontran.

--Nous franchissons l'équateur du disque lunaire et nous côtoyons la mer

_des Crises_.

--_Mare Crisium_, murmura M. de Flammermont d'un air important.

--Tu l'as déjà dit, lui chuchota à l'oreille Fricoulet.

Le sélénite reprit:

--Avant vingt-quatre heures nous franchirons l'équateur.

Jonathan Farenheit se frotta les mains.

--Bravo! grommela-t-il, j'en ai assez des montagnes blanches et du ciel

noir; sans compter que nous avons l'air de momies dans ce sac de

caoutchouc... pour ce que nous avons vu de drôle par ici...

Il s'interrompit pour ajouter:

--Une seule chose m'a intéressé; ça été de voir la terre me servir de

lune.

Et il éclata de rire.

Mickhaïl Ossipoff considéra l'Américain avec pitié et se tournant vers

Gontran de Flammermont, laissa tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse.

--_Vulgum pecus_!

Le jeune comte répliqua:

--Quant à moi, je suis enchanté de cette exploration qui m'a convaincu

une fois de plus que le cycle des manifestations physiques ne se termine

pas à la surface de notre satellite... Les forces de la nature sont

incommensurables, et ce serait les taxer d'impuissance que de les

mesurer à notre taille. Partout elle agit et son impulsion mystérieuse

meut les rochers dans le cratère des volcans, comme les étoiles dans

l'immensité des cieux.

Le vieillard enveloppa Gontran d'un regard attendri.

Fricoulet tira son ami par la manche.

--La belle phrase! murmura-t-il railleusement; où as-tu pris cela?

--Dans les _Continents célestes_ de mon homonyme Flammermont.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 55 / 59 题