PRÉPARATIFS DE DÉPART

[Illustration]

Au moment même où, à bord du _Salvador Urquiza_, le vieil Ossipoff se

désolait de la ruine de ses plans, tandis que Séléna pleurait la mort de

son fiancé et Fricoulet celle de son ami, Gontran de Flammermont, lui,

travaillait avec une activité fébrile à préparer tout ce qui était

indispensable au transport de ses compagnons et de leurs bagages.

En quittant le sommet du Cotopaxi, après avoir fait, à l'aide du

sismographe, les constatations télégraphiées à Ossipoff, le jeune homme

avait résolu de ne pas faire suivre à l'expédition la même voie que

lui-même avait suivie pour venir, c'est-à-dire celle de Guayaquil.

Il avait constaté en effet combien avait été périlleuse et longue la

route de cette ville aux montagnes des Andes, sans compter qu'il doutait

fort qu'on trouvât à Guayaquil les objets nécessaires, fatalement

oubliés lors du départ d'Europe, et dont l'expédition était appelée à

avoir besoin.

[Illustration: Le cratère du Cotopaxi.]

Il résolut donc d'aller à Quito, ville située à quarante-huit kilomètres

de là, au milieu même du massif montagneux et volcanique, et d'en faire

le centre de ses opérations.

Quito est l'une des villes les plus importantes de la Colombie, bien

qu'elle soit située à 2,950 mètres au-dessus du niveau de la mer, au

sein d'une contrée désolée, aride, sous un climat âpre et glacé. Elle ne

compte pas moins de 80,000 âmes, sert de capitale au département de

l'Équateur et est le centre d'un important commerce.

Gontran fut fort surpris de trouver tant de mouvement et d'animation

dans cette cité perdue au milieu des plus hautes montagnes du globe; il

ignorait que les habitants de Quito sont renommés comme les plus affamés

de plaisirs parmi tous les indigènes de la Colombie; et cependant, leur

ville brille peu par la beauté de ses monuments et de ses rues:

l'édilité y est fort peu en honneur, et le service de voirie municipale

est chose totalement inconnue à Quito qui, en dehors de quatre routes la

mettant en communication avec le reste de l'Amérique, ne possède que des

ruelles tortueuses, inégales et sans pavage aucun.

Il y a cependant, à Quito, des églises très riches, une bibliothèque

contenant plus de cent mille volumes, une université célèbre dans toute

l'Amérique méridionale et une quantité de manufactures; au passage, le

jeune comte admira la façade de l'église des jésuites, richement

ornementée suivant les règles les plus rigoureuses du style corinthien,

et formée d'un seul bloc de pierre blanche haut de près de trente pieds.

Après avoir établi son quartier général dans un des plus luxueux hôtels

de la ville, il s'entendit avec le patron d'une de ces grandes barques

plates qui sillonnent la rivière de Las Esmeraldas, et qui mettent en

communication constante le littoral avec les Hauts-Plateaux et Quito,

afin de transporter dans cette ville Mickhaïl Ossipoff, ses compagnons

et ses bagages.

Puis il refit une fois encore le chemin du Cotopaxi, établissant, tous

les quinze kilomètres, des étapes avec relais de mules et appartements

préparés pour les voyageurs.

Cela fait, il n'eut plus qu'à attendre.

Enfin, le 26 février, il aperçut, remontant le courant à force de rames,

la grande barque qu'il avait louée; et, ne pouvant attendre le moment

où elle serait amarrée au quai, il sauta dans un canot et se fit

conduire à bord.

[Illustration]

Des bras d'Ossipoff, il passa dans ceux de Fricoulet; mais, arrivé

devant Séléna, toute rouge d'émotion et dans les yeux de laquelle une

larme de joie brillait, il s'arrêta interdit.

--Allons, dit gaiement Ossipoff, embrassez votre fiancée, vous l'avez

bien mérité.

--Si vous saviez comme j'ai eu de la peine, murmura la jeune fille, nous

vous avons cru mort!

Gontran poussa une exclamation de surprise.

--Mort!... moi! fit-il... et qui a pu vous faire croire à une si triste

chose?

En quelques mots, la jeune fille le mit au courant du surprenant

phénomène auquel avaient assisté les passagers du _Salvador-Urquiza_.

--Ah! j'ai bien pleuré, murmura-t-elle.

--Pauvre Séléna, reprit-il en lui pressant tendrement la main.

Puis, tout à coup:

--Alors, fit-il, ce brigand de Sharp est parti.

--Ah! mais nous le rattraperons, s'écria Farenheit en s'approchant.

A l'aspect de cet inconnu dont il ne remettait pas les traits, le comte

de Flammermont se recula, et, le toisant hautainement:

--Quel est cet homme? demanda-t-il d'un ton méfiant.

--Jonathan Farenheit, des États de New-York, répliqua l'Américain, un

homme que ce bandit de Sharp a joué et volé et qui compte sur vous pour

l'aider à mettre la main sur son voleur!

--Sur moi? s'écria Gontran.

--Inutile de dissimuler, monsieur de Flammermont; M. Ossipoff m'a tout

dit.

--Tout!

--Oui, tout...le volcan, le sismographe... et le reste... Je vois que

vous êtes non moins modeste que savant!

Et, étendant sa large main:

--Touchez-la, monsieur de Flammermont... si vous n'étiez Français, vous

seriez digne d'être Américain!

Après avoir répondu à l'étreinte du Yankee, le jeune comte s'en fut

rejoindre Fricoulet en murmurant:

--En voilà un encore pour lequel je suis un flambeau de science. C'est

jouer de malheur... jamais Fricoulet ne pourra m'aider à soutenir mon

rôle.

Et il s'apprêtait à faire part de ses appréhensions à l'ingénieur,

lorsque celui-ci lui dit d'un ton rogue:

--Eh bien! tu sais... tu es un joli farceur... Comment, avant ton départ

de France, nous convenons du texte de la dépêche qu'une fois arrivé ici

tu enverras à ce vieux fou... et voilà que tu lui télégraphies de

venir... Ah çà!... qu'est-ce que ça signifie?

--Ça signifie, mon cher ami, que, pendant la traversée, j'ai eu des

remords et qu'au lieu de demeurer tranquillement à Aspinwall, comme il

avait été convenu, puis de télégraphier à M. Ossipoff que le Cotopaxi

était un cratère éteint et qu'il n'y avait rien à faire... j'ai poussé

une pointe jusqu'au volcan... j'ai expérimenté mon sismographe...

--Le mien, si cela t'est égal, interrompit Fricoulet.

--Je te demande pardon, mon cher, je suis tellement entré dans la peau

du personnage, qu'il m'arrive parfois de prendre pour miennes tes idées

et tes inventions.

--Tu es tout pardonné... Alors ce sismographe?

--A fonctionné à merveille.

--Parbleu! si je m'attendais à cela!... Mais es-tu sûr de ne t'être pas

trompé, au moins?...

--Tu verras toi-même...

--Mais alors, ce voyage, tu es donc décidé à l'entreprendre? demanda

sérieusement Fricoulet.

--Ou du moins à tout faire pour cela... mais, au dernier moment, il

surviendra bien quelque incident qui le rendra impossible...

Le jeune ingénieur hocha la tête.

--Au dernier moment... au dernier moment... grommela-t-il... c'est bien

imprudent, car si l'incident ne survenait pas....

--Eh bien! répartit Gontran, nous partirions... nous irions voir, Séléna

et moi, si la lune de miel est plus complète de près que de loin.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste désespéré.

--Oh! l'amour!... l'amour! dit-il d'un ton tragique.

Le lendemain matin, à pointe d'aube, une imposante caravane franchissait

les portes de Quito.

C'était d'abord, marchant en tête à côté du guide, Fricoulet qui

oubliait le but sidéral du voyage pour regarder, avec des yeux étonnés,

cette splendide nature équatoriale, si différente de celle de nos

climats.

Puis venait Gontran à cheval, escortant Séléna à laquelle une mule

choisie spécialement par le jeune homme servait de monture; derrière

eux, également à califourchon sur des mulets, s'avançaient, botte à

botte, Ossipoff et Jonathan Farenheit.

Ensuite, sur deux files, montés aussi sur des mulets, marchaient les

vingt-cinq mécaniciens, ajusteurs, terrassiers, maçons, etc., embauchés

à Quito par le comte de Flammermont et, tout à fait à l'arrière-garde,

sous la conduite de gens du pays, venaient une trentaine de bêtes de

charge transportant le matériel et les pièces métalliques soigneusement

emballées; en tout, quarante-cinq hommes et quatre-vingts quadrupèdes.

Après avoir marché toute la journée, on fit halte au pied du cône

supérieur: on déchargea les mulets et on campa pour passer la nuit; il

s'agissait, dès l'aube, de franchir un kilomètre au moins à travers les

neiges éternelles, et c'est ce à quoi la journée du lendemain tout

entière fut consacrée.

En quittant, la première fois, le sommet de Cotopaxi, Gontran avait eu

soin de préparer l'escalade des pics en laissant derrière lui,

accrochées aux rochers par des crampons de fer, de fortes et longues

échelles de corde.

[Illustration]

En dix heures, on grimpa cinq à six cents mètres, hissant après soi les

bagages au moyen d'un ingénieux système de poulies, et on se préparait à

continuer l'escalade lorsque Fricoulet, qui de son oeil perçant

fouillait chaque anfractuosité de rocher, aperçut une ouverture à

travers les monstrueuses roches entassées dans ce titanesque chaos;

toute la troupe se glissa dans ce souterrain tortueux creusé par les

laves incandescentes et les matières éruptives en fusion; après une

heure de marche, Fricoulet, qui marchait en tête, poussa d'une voix

retentissante, un hurrah répercuté par les échos. Il venait de

déboucher dans le cratère même du volcan.

Mickhaïl Ossipoff se précipita vers les _cheminées_, gueules effroyables

du géant aux entrailles de feu, et ses regards essayèrent d'en sonder

les sombres profondeurs; mais il ne vit rien que des gouffres terribles

dont jamais les ténèbres éternelles n'avaient été troublées par aucun

rayon solaire.

Dès le lendemain, grâce à la vigilance de Fricoulet, tout le monde fut

sur pied à quatre heures du matin.

Il s'agissait d'abord de déterminer celle des cheminées du volcan que

l'on transformerait en canon: plusieurs furent successivement éliminées

comme trop larges ou trop tortueuses par le jeune ingénieur, qui finit

par arrêter son choix sur la cheminée du milieu; elle ne mesurait pas

plus de cent pieds de diamètre.

Mais, sans s'en remettre à la sonde qui accusait 4,000 pieds de

profondeur, soit 1,333 mètres, Fricoulet résolut d'aller explorer

lui-même l'âme de ce prodigieux canon.

A ce sujet, une légère discussion s'éleva entre lui et M. de Flammermont

qui réclamait, comme lui revenant de droit, l'honneur de descendre au

fond du cratère.

Il brûlait, en effet, du désir de se signaler, en présence de Séléna,

par quelque acte de folie ou d'héroïsme.

--Voyons, dit tout à coup Fricoulet, je prends comme juge M. Ossipoff

lui-même; à lui de décider s'il t'appartient, à toi qui es, après lui,

l'âme de l'expédition, d'en compromettre le résultat en t'exposant à

quelque accident.

Il avait prononcé ces mots d'un ton convaincu, tout en adressant à son

ami un sourire railleur.

Gontran voulut discuter, mais le vieux savant lui coupa la parole:

--M. Fricoulet a raison, dit-il, et je m'oppose formellement à ce que

vous fassiez cette descente.

Le jeune ingénieur, sans plus tarder, tourna les talons et fit ses

préparatifs pour cette périlleuse expédition.

Une sorte de pont volant fut installé en travers de l'abîme; à quelques

pas de là, on fixa un treuil portant quinze cents mètres de corde qu'on

passa dans la gorge d'une poulie, frappée au-dessous de cette

passerelle.

A l'extrémité de cette corde, une planchette était attachée avec des

crampons de fer; Fricoulet y prit place, tenant d'une main une lampe

électrique de Trouvé, de l'autre un pic destiné aussi bien à rendre sa

descente moins périlleuse en l'écartant des parois, qu'à lui servir

d'arme défensive, au cas où quelque animal malfaisant l'attaquerait.

--Attention, dit le jeune ingénieur, j'ai mon revolver dans ma poche:

lorsque vous entendrez une détonation, vous arrêterez la descente; deux

détonations successives vous indiqueront qu'il faut me remonter, mais

d'une façon normale; si par hasard vous entendiez, coup sur coup, trois

détonations, vous me ramèneriez le plus rapidement qu'il vous serait

possible.

Gontran, plus ému qu'il ne le voulait paraître, lui serra la main avec

effusion.

--Sois tranquille, dit-il, je suis là et j'écoute!

--_All right_! fit l'ingénieur avec calme.

Deux hommes qui étaient attelés au treuil lâchèrent les manivelles, tout

en maintenant cependant le frein à friction, et, comme un corps

abandonné à lui-même, Fricoulet tomba dans le vide.

Penché sur le bord du trou, le jeune comte suivait avec anxiété la

descente de son ami; mais bientôt la lueur de la lampe, qui allait

diminuant rapidement, disparut tout à fait... et la corde se déroulait

toujours.

Cinq minutes s'écoulèrent; puis soudain, comme un écho à peine distinct,

le bruit d'une détonation arriva jusqu'au bord du gouffre.

--Halte! commanda Gontran.

A plat ventre au bord du cratère, il prêtait l'oreille, dans l'espérance

de percevoir quelque indice de ce qui se passait au fond; mais un

silence de mort emplissait ce gigantesque entonnoir, troublé par un être

humain pour la première fois depuis sa formation.

Dix nouvelles minutes se passèrent, pleines d'angoisse et de terreur;

enfin, deux détonations retentirent; quatre hommes s'attelèrent après

les manivelles du treuil et, une demi-heure après, la tête de Fricoulet

apparut.

Gontran se précipita vers son ami et, avant même qu'il eût eu le temps

de se débarrasser de son attirail, il l'avait pressé plusieurs fois dans

ses bras.

Ossipoff, lui, piétinait sur place, impatienté par ces témoignages

d'amitié qui retardaient d'autant le récit du jeune ingénieur.

--Voyons, dit-il nerveusement, voyons, quel est le résultat de votre

exploration?

[Illustration]

--D'abord des peurs terribles, insensées, répondit Fricoulet: primo,

j'ai manqué me briser les jambes en arrivant au fond... ensuite...

--Mais la cheminée? interrompit le vieux savant, la cheminée?...

--Secundo: je me suis rôti la plante des pieds sur les pierres qui sont

diablement chaudes, au point que les semelles de mes bottes en sont

entièrement calcinées.

--Mais le volcan? exclama Ossipoff, vous ne parlez pas du volcan? Quel

est votre avis?

--Mon avis est qu'il est bien près d'éternuer, riposta Fricoulet...

tertio: j'ai laissé tomber mon revolver et j'ai craint de ne pouvoir

remettre la main dessus, d'autant plus que... quarto: ma lampe s'était

éteinte, et il faisait là-dedans une obscurité... brrr.

Le vieillard avait saisi l'ingénieur par le bras.

--Ah çà! cria-t-il hors de lui, voulez-vous répondre?... Êtes-vous

descendu dans le cratère pour le simple plaisir d'y recueillir des

impressions de voyage?...

--Calmez-vous, monsieur Ossipoff, répondit Fricoulet en riant, et soyez

content... On ne peut souhaiter ni espérer rencontrer mieux, quoique, à

vrai dire, le puits soit bien un peu profond; la cheminée est

rigoureusement verticale; à ce sujet, il n'y a aucun doute, puisque j'ai

joué moi-même le rôle de fil à plomb; elle se rétrécit à quinze cents

pieds de profondeur pour ne plus mesurer à sa partie inférieure que dix

mètres de diamètre; c'est juste la dimension qu'il nous faut. Le sol du

fond est pierreux et repose, je crois, sur un massif d'obsidienne

inébranlable.

[Illustration]

--Alors, s'écria Ossipoff, ce cratère n'est pas en rapport avec le foyer

même du volcan?...

--Non certes! nous avons affaire à une cheminée bouchée et que ne

parcourent plus les gaz souterrains.

--En ce cas, nous ne pouvons l'utiliser!

--Au contraire, c'est justement ce qu'il nous faut!

--J'avoue que je ne vous comprends pas, fit le vieillard.

--C'est pourtant bien simple... nous allons pouvoir travailler en toute

sécurité sans redouter que quelque trépidation partielle vienne détruire

nos préparatifs, comme cela pourrait se produire dans tout autre cratère

en activité; puis, lorsque nous le voudrons, nous réduirons cette roche

en poussière au moyen de quelques pincées de sélénite, et nous ouvrirons

ainsi une nouvelle voie aux vapeurs souterraines.

--De la sorte, ajouta Gontran, au lieu de partir lorsque le Cotopaxi le

voudra bien, c'est nous qui lui imposerons notre heure de départ.

--Parfaitement, répliqua Fricoulet, qui continua:

Voici ce que nous allons faire; pendant que les mécaniciens et les

ajusteurs s'occuperont à déballer toutes les pièces du matériel, on va

installer une plate-forme volante sur laquelle dix hommes prendront

place; on descendra cette plate-forme jusqu'au fond du puits et, pendant

cette descente, sur les trois cents mètres de longueur de la partie

cylindrique du puits qui nous servira de canon, les hommes racleront

toutes les aspérités rocailleuses qui pourraient être un obstacle à la

marche ascensionnelle du projectile.

Ossipoff se tourna vers Gontran.

--Est-ce votre avis? demanda-t-il.

--Absolument, répondit l'ex-diplomate d'un ton grave, ne faut-il pas

rendre l'intérieur du cratère aussi lisse que l'âme d'un canon?

* * * * *

Dès ce moment, sous l'active impulsion du savant russe et grâce à

l'intelligente direction du jeune ingénieur, les travaux commencèrent,

pour ne pas se ralentir d'une seconde jusqu'à leur entier achèvement.

Le cratère du Cotopaxi était transformé en une fourmillière humaine et

ses antiques échos répétaient le bruit des marteaux, des scies et des

pioches, tandis que ses ténèbres se dissipaient sous la vive lueur d'une

centaine de lampes électriques de Trouvé.

En six jours, le wagon-obus fut entièrement remonté, tandis que la

cheminée était «alésée» aussi complètement qu'eût pu l'être l'âme d'une

bouche à feu en acier.

Cet important travail accompli, Fricoulet sonda l'épaisseur de la couche

de pierre qu'il s'agissait de réduire en miettes; elle n'était pas

supérieure à quarante pieds.

Qu'était-ce cela pour quelques kilogrammes de sélénite?

Des fourneaux de mine furent creusés dans la roche et les cartouches

bourrées à quinze pieds de profondeur, de manière à mettre en petits

morceaux les douze mètres de pierre; de chaque cartouche sortaient deux

fils conducteurs en cuivre recouverts de gutta-percha, reliés à un

exploseur de mines du système Bréguet et destinés à amener au centre du

mélange détonant l'étincelle nécessaire à sa déflagration.

De leur côté, les mécaniciens n'étaient pas restés inactifs; tout le

matériel avait été déballé et, sous la direction du vieux savant, un

véritable camp s'était organisé dans les profondeurs du cratère

Cotopaxien.

[Illustration]

Or, un soir que les principaux personnages de ce récit prenaient leur

repas sous la tente transformée en salle à manger, une discussion

s'engagea entre Jonathan Farenheit et Gontran de Flammermont.

Pour la première fois depuis son arrivée, l'Américain avait consenti à

accompagner le jeune comte au fond du cratère; mais la chaleur

suffocante qui régnait dans cette gigantesque cheminée l'avait obligé à

remonter presque aussitôt; aussi était-il d'une humeur exécrable et

saisit-il avec empressement l'occasion qui se présenta de soulager ses

nerfs.

--Qu'avez-vous donc, sir Farenheit? demanda entre deux cuillerées de

soupe, Fricoulet, en s'apercevant de la mine furibonde du Yankee.

--Ce que j'ai? ce que j'ai?... j'ai que je commence à prendre votre

grande combinaison pour une simple _fumisterie_, ainsi que vous dites en

France.

Ossipoff devint rouge de colère, et étendant vers l'Américain son bras

armé d'une fourchette menaçante:

--Expliquez-vous, gronda-t-il, qu'entendez-vous par ces mots?

--J'entends qu'il ne peut être venu qu'à des cervelles folles la pensée

de faire sauter cinquante pieds de granit... croyez-vous que cela ne

soit rien, cinquante pieds?

--Non, ce n'est rien,... pour la sélénite, affirma le vieux savant.

--Eh bien! soit... admettons que vos cinquante pieds de roc s'en aillent

en poussière... à quoi donneraient-ils passage?--à rien... vous entendez

bien, à rien... Votre jésuite espagnol est un farceur et ses prédictions

sur les éruptions volcaniques ne sont qu'une aimable plaisanterie...

Votre Cotopaxi n'est pas plus un volcan que le Chimborazo, son

monstrueux confrère.

Ossipoff s'était levé; Fricoulet et Flammermont l'avaient imité.

--Et c'est vous, sir Farenheit, s'écria le jeune comte avec un

sang-froid merveilleux, vous un Américain, qui parlez de la sorte, vous

qui calomniez un volcan américain!...

--Monsieur, répondit gravement sir Farenheit, pour moi l'Amérique ce

sont les États-Unis... Le reste ne me regarde pas.

--Le Cotopaxi, pas un volcan! exclama Ossipoff; mais c'est la plus

effroyable bouche ignivome du monde entier; vous prétendez que c'est un

volcan éteint!... ne vous rappelez-vous donc plus l'épouvantable

éruption du 15 février 1843, qui fit tant de victimes?

Farenheit secoua la tête.

--D'ailleurs, poursuivit Ossipoff, cette dernière éruption n'est pas la

plus terrible; en 1698, un rocher haut de mille pieds se fendit par

l'action des forces souterraines; en 1738...

--Eh! passons au déluge, cher monsieur Ossipoff, s'écria l'Américain

qui, voyant son compagnon s'emballer, prévoyait un long discours et eût

voulu s'y soustraire.

--En 1738, poursuivit impitoyablement le vieux savant, les volcans d'air

de Turbaco que nous avons pu examiner en gravissant le cône supérieur de

la montagne qui nous porte, les volcans d'air ont redoublé d'activité et

produit d'horribles tempêtes...

--De grâce...

--En 1744, le cataclysme fut complet; de mémoire d'homme, jamais on

n'assista à un aussi grandiose et aussi surhumain spectacle; en l'espace

d'une seule nuit, les neiges éternelles, couronnant le sommet du mont,

fondirent entièrement, donnant naissance à des torrents d'eau qui se

précipitèrent dans les vallées, inondant et détruisant entièrement la

ville de Tacunga... mais ce n'est pas tout!...

Sir Farenheit s'était résigné, il avait philosophiquement roulé une

cigarette, et s'enveloppait, impassible, de nuages de fumée.

--En 1758, poursuivit le vieillard, il y eut une nouvelle éruption et un

tremblement de terre qui secoua dans ses entrailles tout le monde

américain. La région de l'Équateur fut particulièrement éprouvée; et à

Guayaquil, à plus de deux cents kilomètres de distance, on entendait

jour et nuit le bruit du volcan qui crachait, semblable à des décharges

continuelles d'artillerie... en 1768, ce fut encore mieux: on entendit

le mugissement du Cotopaxi jusqu'à Honda, à plus de neuf cents

kilomètres de là... mais cela n'est encore rien en comparaison des

éruptions du siècle présent. En 1803, les flammes s'élevèrent à plus

d'un kilomètre au-dessus du cratère, éclairant tout le pays d'une lueur

d'incendie, et l'on vit des pierres, des quartiers de roches tout

entiers, projetés dans l'atmosphère raréfiée avec des vitesses initiales

de 2800 et même de 3000 mètres!... et c'est ce géant équatorial que vous

croyez éteint et mort parce que, depuis trente ans, il n'a pas parlé?...

mais ce sol en travail ne vous dit donc rien?... est-ce que vous ne

voyez pas les neiges fondre rapidement? ne sentez-vous pas la chaleur

augmenter? n'entendez-vous pas les entrailles du globe s'agiter?

--Et mon sismographe! s'écria Gontran, le prenez-vous donc pour un

instrument de carton? Rassurez-vous, sir Jonathan Farenheit, l'éruption

prédite aura lieu, au besoin nous la hâterons, nous la provoquerons et

soyez certain que cette montagne que nous foulons aux pieds, renferme

dans son sein assez de vapeurs et de gaz comprimés pour projeter notre

véhicule à trois cents mille kilomètres dans l'espace!

Il avait prononcé ces paroles d'une voix vibrante d'émotion et il ajouta

un peu railleur:

--Après ça, vous savez, si vous n'avez pas confiance, il est encore

temps de ne pas partir.

Sir Jonathan Farenheit se redressa.

--Un Américain ne recule jamais, monsieur, dit-il d'un ton sec; j'ai dit

que je partirais avec vous, je partirai, quand bien même j'aurais

l'assurance de retomber et de me briser en mille miettes.

Ainsi se termina cette discussion qui n'eut d'ailleurs d'autre résultat

que de resserrer les liens qui unissaient déjà entre eux ces hommes,

hardis jusqu'à la témérité.

Le lendemain, on commença à descendre au fond du puits les cloisons en

acier des coffres à air comprimé; le montage avait été fait d'avance; il

n'y eut plus qu'à la mettre en place.

Entre l'assise de granit et la première cloison, Fricoulet avait laissé

un espace de cinquante pieds; puis, le caisson d'air une fois placé et

soutenu par quatre consoles de fonte enfoncées dans la muraille, on

installa les quatre _guides_, hautes colonnes creuses, destinées à

diriger l'obus pendant son ascension à travers la partie étroite du

puits.

[Illustration]

Depuis les premiers jours, le treuil rudimentaire avait été remplacé par

une énorme grue dont le contrepoids était un grand panier rempli de

pierrailles et de débris laviques, et au moyen de laquelle on descendit

l'obus, entièrement remonté, jusqu'aux caissons sur lesquels il fut

disposé le 20 mars.

Pendant que huit hommes, attelés aux bringuebales des pompes de

compression remplissaient d'air les caissons, on s'occupait d'aménager

l'intérieur du wagon et de remplir ses soutes de toutes les provisions

nécessaires à l'alimentation des voyageurs.

Et, Dieu sait que ce n'était pas là une mince besogne!

Enfin, le 21 mars au soir, tout était terminé.

Vingt-quatre jours de travail avaient suffi à ces quarante-cinq hommes

pour transformer la cheminée du volcan en un gigantesque canon, capable

de projeter dans la cible sidérale, sur laquelle il était braqué, le

formidable engin qui contenait nos voyageurs.

[Illustration]

Ossipoff tint à présider le dernier repas que le personnel prenait avant

de quitter le cratère.

Au dessert il se leva et d'une voix émue, prononça ces quelques mots:

--Mes amis, vous vous souvenez de nos conventions; je me suis engagé à

vous remettre une gratification en plus du prix de votre travail, le

jour où ce travail serait complètement terminé; ce jour est arrivé et,

vous tous, mécaniciens, ajusteurs, ouvriers expérimentés, qui nous avez

suivis depuis l'Europe, je vous remercie de votre zèle et de votre

dévouement; et je fixe la prime promise à la moitié de ce que chacun de

vous a touché; le navire qui vous a amenés vous attend à Aspinwall pour

vous transporter en France; partez donc, partez au plus vite, sans vous

attarder, sans regarder derrière vous, car dans deux jours, le volcan

dans lequel nous nous trouvons éclatera et jamais éruption n'aura été

plus terrible.

A ces mots une sourde rumeur courut dans la foule des ouvriers.

Il semblait à chacun que des grondements agitaient les couches

souterraines et que le vieux Cotopaxi se réveillait de son long sommeil

pour protester contre l'audace de ces étrangers qui troublaient la

solennité de son cratère inviolé depuis tant de siècles.

Après ce petit discours, Ossipoff leva son verre et tout le monde

trinqua à l'heureux succès de l'expédition.

Deux heures plus tard, la paye était faite, ouvriers et guides se

retiraient, émerveillés de la façon généreuse dont leurs services

avaient été rémunérés, et le même soir, Ossipoff, sa fille et ses trois

compagnons se préparaient à passer, seuls, la nuit dans le cratère.

--Cher père, demanda Séléna avant de s'endormir, quand partons-nous?

--Le 25 mars, à six heures dix minutes du soir.

--Mais êtes-vous bien sûr que l'éruption aura lieu ce moment-là?... rien

ne prouve qu'elle n'avancera ni ne retardera.

Ossipoff haussa doucement les épaules et répliqua:

--L'éruption aura lieu à l'heure qu'il me conviendra et cette heure est

celle que je viens de t'indiquer.

--Mais comment cela?

--Tout simplement au moyen de l'exploseur Bréguet que le contre-maître a

emporté avec lui.

--Ah! murmura simplement Séléna.

Elle n'en dit pas davantage, mais il était facile de lire sur son

visage, que la réponse de son père ne l'avait pas satisfaite.

--Tu ne parais pas avoir compris?... fit Ossipoff.

--A vous dire vrai...

--C'est pourtant bien simple, reprit complaisamment le vieux savant. A

deux mille mètres de hauteur, dans les flancs de la montagne, se trouve

une grotte de formation naturelle. C'est dans cet abri que le

contre-maître aménagera un appareil d'induction qui peut, par un simple

mouvement de levier, engendrer un courant électrique, lequel parviendra

en temps utile aux gargousses foncées dans la roche obsidienne, par

l'intermédiaire d'un fil conducteur déroulé pendant la descente.

Après quelques minutes, elle ajouta:

--Combien de temps durera le voyage?

[Illustration: La région d'Aristote.]

--Une centaine d'heures; je compte que nous atteindrons la lune le 29

mars, au moment de sa conjonction avec le soleil... nous ne pouvons

choisir d'époque plus propice.

Satisfaite de cette réponse, la jeune fille laissa tomber sa tête sur

l'oreiller de sa couchette.

Cinq minutes après elle s'envolait en rêve vers cette plaine céleste où

l'audacieux génie de son père devait, quarante-huit heures plus tard, la

transporter.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 34 / 59 题