OÙ GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE

[Illustration]

Pendant que nos amis, réunis autour des lamentables épaves de

l'_Albatros_, se consultaient sur le parti à prendre, une vive agitation

régnait à l'Observatoire de Nice.

Une dizaine de jeunes gens, réunis dans la longue galerie couverte qui

conduit des bâtiments de l'administration à la bibliothèque, discutaient

d'une façon fort vive sur le surprenant phénomène auquel ils venaient

d'assister.

--C'est un aérolithe, disait l'un, j'en ai parfaitement reconnu les

caractères distinctifs; car si vous voulez bien vous rappeler...

--Et moi je suis tout prêt à vous prouver que c'est une comète dont

l'extrémité est venue balayer le Mont-Boron; vous avez dû constater, en

effet...

--Ni aérolithe, ni comète... mais tout simplement la résultante toute

naturelle de l'orage qui vient de passer sur la contrée... c'est la

foudre.

Un ricanement ironique accueillit cette déclaration, et chacun de

répéter:

--C'est un aérolithe.

--C'est une comète.

--C'est la foudre!

En même temps ils se regardaient d'un oeil furieux, brandissant entre

leurs mains les longues-vues et les lorgnettes dont ils étaient munis,

prêts à transformer en armes de combat ces pacifiques instruments de la

science.

--Eh bien! messieurs, dit tout à coup l'un d'eux qui paraissait avoir

conservé un peu plus de sang-froid que les autres, je propose un moyen

de reconnaître qui de nous a raison.

--Voyons ce moyen?

--C'est d'aller à la découverte... Rien ne nous sera plus facile, en

nous transportant sur les lieux où s'est produite la chute étrange qui

nous occupe, de constater si nous avons affaire à un aérolithe, à un

bolide, ou tout simplement à la foudre.

Cette proposition fut saluée d'un hurrah enthousiaste, et cinq minutes

après toute la bande s'élançait hors de l'Observatoire, sur la route qui

descend à Nice.

Tout à coup, au détour du chemin, ils aperçurent un groupe d'individus

qui péroraient avec chaleur en désignant avec force gestes un objet

étendu à terre.

Aussitôt nos jeunes gens, emportés par la curiosité et ne doutant pas

qu'ils eussent affaire à des témoins du phénomène qui les divisaient, se

mirent à courir et arrivèrent tout essoufflés auprès de nos amis.

--Où est-il tombé?

--Par où est-elle passée?

--A-t-elle causé des dégâts?

Ossipoff et ses compagnons, surpris par ces questions sorties en même

temps de toutes les bouches, regardaient les nouveaux venus avec une

certaine inquiétude.

--De quoi parlez-vous, messieurs? demanda le vieillard.

--De l'aérolithe!

--De la comète!

--De la foudre!

Ces réponses n'eurent d'autre résultat que de persuader à Ossipoff qu'il

avait affaire à des fous; néanmoins il ajouta:

--Quel aérolithe?... quelle comète?... quelle foudre?

--Vous n'avez donc rien vu? firent les autres, tout désappointés.

Le vieux Russe secoua la tête.

--Rien vu absolument, répondit-il... Mais qui êtes-vous... et que

cherchez-vous?

[Illustration]

--Nous sommes les élèves astronomes de l'Observatoire de Nice, répondit

l'un d'eux.

A peine eut-il prononcé ces mots qu'Ossipoff se précipita vers lui et,

le saisissant dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues avec frénésie

en s'écriant:

--Des astronomes!... des astronomes!...

Cette fois ce fut au tour des jeunes gens de croire qu'ils étaient en

présence d'un fou, ils reculèrent un peu et celui qui venait de subir

l'accolade d'Ossipoff répondit:

--Nous avons remarqué tout à l'heure, pendant la fin de l'orage, un

phénomène très curieux et sur la nature duquel nous sommes divisés; les

uns tiennent pour un aérolithe de feu, les autres pour la queue d'une

comète, les autres pour la flamme de la foudre.

Un éclat de rire accueillit ces mots.

C'était Fricoulet qui, faisant un pas en avant, s'écria:

--Eh bien! messieurs, vous êtes tous dans le vrai et tous dans l'erreur;

ce dont il s'agit tient de l'aérolithe, car il tombe du ciel; tient de

la comète, car il possède une queue; tient de la foudre, car comme elle

il était enflammé, et cependant il n'est ni aérolithe, ni comète, ni

foudre.

--Qu'est-ce donc? demandèrent-ils tous à la fois.

--C'est... ou plutôt c'était un aéroplane, répondit le jeune ingénieur

en désignant les membres disloqués de l'_Albatros_ qui gisaient à ses

pieds, et c'est à notre chute que vous avez assisté.

--Qui donc êtes-vous, messieurs? demandèrent-ils alors en s'approchant

des voyageurs.

--Oh! nous, répondit Fricoulet avec modestie, nous sommes quelconques,

nous n'avons pas de nom.

Et désignant Ossipoff:

--Monsieur, par exemple, doit être connu de vous... C'est M. Mickhaïl

Ossipoff.

A ce nom universellement connu du monde scientifique, les jeunes gens se

découvrirent avec respect, et celui qui avait déjà pris la parole

s'approcha du vieillard.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix émue, permettez-moi, au nom de la

jeunesse française qui connaît vos oeuvres et vous admire, de vous

serrer la main.

Puis, après une étreinte cordiale:

--Maintenant, fit-il, je compte que vous nous ferez le grand honneur

d'accepter l'hospitalité à l'Observatoire; nous y avons des chambres

d'amis, monsieur Ossipoff, et vous avez le droit de prétendre à ce

titre.

Le vieux savant jeta vers ses compagnons un rapide coup d'oeil et

répondit:

--Malgré la cordialité de votre invitation, monsieur, je la déclinerais

par crainte d'être indiscret... mais ce long voyage a épuisé les forces

de ma fille, qui ne pourrait peut-être pas aller jusqu'à Nice; j'accepte

donc et de grand coeur.

Ossipoff offrit le bras à Séléna et, accompagné de Fricoulet et de

Gontran, suivi, comme d'une escorte d'honneur, par la troupe des jeunes

astronomes, il se dirigea vers l'Observatoire.

* * * * *

Construit au sommet du Mont-Boron, à cinquante mètres environ au-dessus

du niveau de la mer, l'Observatoire a vue d'un côté sur la Méditerranée

qui découpe ses rives bleues jusqu'au delà du cap de Fréjus, de l'autre

côté sur la vallée du Paillon et sur l'horizon éternellement blanc des

cimes alpestres.

En dehors des conditions climatologiques indispensables à un

observatoire, on ne pouvait choisir de site plus admirable pour reposer

de la contemplation des beautés célestes l'oeil ébloui des savants.

En cela, M. Bischoffsheim, à la générosité duquel est due la

construction de l'Observatoire de Nice, a fait oeuvre d'artiste,

admirateur de la nature, en même temps qu'oeuvre de philanthrope, ami du

progrès des sciences.

Mais ce qui a fait à cet établissement scientifique une réputation quasi

universelle, c'est sa lunette équatoriale, la plus puissante qui existe

actuellement dans le monde entier; elle a 18 mètres de longueur focale,

son objectif a 76 centimètres d'ouverture; avec son affût disposé

équatorialement, elle ne pèse pas moins de 25,000 kilogrammes, et cette

masse énorme obéit à un simple mouvement d'horlogerie!

Quant à la coupole--une des merveilles de constructions métalliques du

siècle--sous laquelle est installée cette lunette gigantesque, elle a 21

mètres de diamètre et plus de 30 mètres de hauteur; son poids n'est pas

moindre de 95,000 kilogrammes, 95 tonnes!

[Illustration]

On pourrait croire qu'un poids si considérable l'empêche d'être

manoeuvrée facilement; erreur. Le constructeur de cette coupole, M.

Eiffel, a en effet imaginé un procédé qui rend cette énorme construction

docile même à la main d'un enfant; au lieu de rouler sur des galets

métalliques, comme toutes les autres coupoles d'observatoire, la coupole

de Nice est élevée sur des coffres étanches équilibrant son poids et

flottant sur un bassin rempli d'eau contenu dans les murs de

soutènement; si bien que le plus faible effort suffit à diriger la fente

de cet hémisphère énorme vers n'importe quel point du ciel.

Tandis qu'à l'Observatoire de Paris, il faut près d'une heure de travail

pour faire accomplir un tour entier à la grande coupole qui, cependant,

ne mesure que 13 mètres, quelques minutes suffisent pour faire pivoter

complètement sur elle-même l'énorme coupole de l'Observatoire de Nice.

* * * * *

Inutile de dire que, le lendemain matin, à la première heure, Mickhaïl

Ossipoff se mit à visiter en détail et minutieusement toutes ces

merveilles.

Tout d'abord, en se retrouvant au milieu de ces instruments en compagnie

desquels il avait passé sa vie, le souvenir de ses souffrances

s'évanouit et il se laissa aller à la joie de parcourir encore

visuellement ces mondes célestes vers lesquels il se sentait si

puissamment attiré.

Mais le soir, lorsqu'il vint rejoindre ses amis dans la petite salle où,

pour les laisser plus à eux-mêmes, on leur avait servi à souper, le

vieillard avait sur le visage un voile de tristesse qui n'échappa pas à

Séléna.

--Cher père, dit-elle en passant câlinement son bras autour du cou

d'Ossipoff, qu'avez-vous? Quelle peine secrète vous assombrit les

traits?

Il secoua la tête et répondit à voix basse:

--Je n'ai rien, mon enfant, je te jure que je n'ai rien.

Séléna, le regarda un moment, puis détourna du côté de Gontran ses beaux

yeux qu'une brume voilait.

Le jeune homme comprit que sa fiancée l'appelait à son secours, il

s'approcha du fauteuil dans lequel était enfoncé le vieux savant, et lui

mettant amicalement la main sur l'épaule:

--Je parie, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il gaiement, je parie que je

connais le motif de votre souci.

Le vieillard tressaillit, mais ne répondit pas.

[Illustration]

--Je parie, poursuivit Gontran, que cette fameuse lunette qui vous a

permis, pour ainsi dire, de toucher du doigt les merveilles célestes,

est pour quelque chose dans votre chagrin.

Ossipoff hocha la tête.

--Il y avait si longtemps, murmura-t-il, que je n'avais parcouru mes

chères solitudes lunaires... Alors, vous comprenez, cela m'a ramené au

temps où j'étais si heureux à Pétersbourg... où je n'étais pas ce que je

suis aujourd'hui... un malheureux, un proscrit...

--Cela vous ramène aussi au temps où vous formiez le grand projet...

[Illustration]

Brusquement, Ossipoff lui saisit la main et lui désignant d'un coup

d'oeil Fricoulet qui, assis dans un coin, était enfoncé dans la lecture

d'un bouquin trouvé par lui dans la bibliothèque de l'Observatoire:

--Ne parlez pas de cela devant lui, dit-il à voix basse, il est inutile

de le mettre dans la confidence.

Séléna sourit et répliqua:

--Mon cher père, il n'y a pas à faire mystère de vos projets avec M.

Fricoulet... il est au courant de tout.

Le visage d'Ossipoff se contracta.

--Pourquoi lui avoir dit? balbutia-t-il.

--Ne le fallait-il pas pour l'intéresser à votre sort... et non

seulement il connaît vos projets, mais encore je me suis engagée en

votre nom à le faire participer à votre voyage céleste.

Pour le coup, Ossipoff sursauta.

--Quelle idée! s'écria-t-il.

--Dame, dit Gontran, ce n'est qu'à cette condition qu'il a consenti à

vous sauver.

Le vieillard haussa les épaules.

--Me sauver!... me sauver! bougonna-t-il, parce qu'il a bien voulu

construire cet aéroplane d'après vos plans!... C'est son métier, après

tout... En vérité, je vous trouve bien bon, mon cher Gontran, d'être

aussi large envers un petit monsieur qui cherche toutes les occasions de

vous effacer.

--Mais, permettez...

--Non, je ne vous permets pas de dire quoi que ce soit pour sa défense

car, pendant le voyage, je l'ai bien vu... Toutes les fois que je vous

adressais la parole, il répondait à votre place... uniquement pour se

donner de l'importance... mais il perd son temps!

Gontran fixait sur Séléna ses yeux dans lesquels une flamme gaie

brillait, en même temps qu'il faisait tous ses efforts pour réprimer un

sourire.

--Enfin, monsieur Ossipoff, reprit-il, tout cela ne nous dit pas la

raison pour laquelle vous êtes triste.

Le vieillard lui saisit les mains.

--Eh! répondit-il, ne l'avez-vous pas devinée cette raison?... Oui, je

songe à ce projet merveilleux, à la préparation duquel j'ai consacré ma

vie tout entière... et je me sens frappé au coeur en me voyant volé,

dépouillé par un misérable au moment où j'allais atteindre le but de mes

efforts.

--Mais qui vous empêche de profiter de votre liberté reconquise pour

vous remettre à l'oeuvre? Un homme tel que vous n'a point besoin de

notes pour reconstituer ses travaux... En quelques jours vous pouvez

avoir remis sur le papier vos plans et vos formules.

--Mais l'argent, murmura Ossipoff.

--L'argent? reprit Gontran, mais sans m'immiscer dans vos affaires

privées, comptiez-vous donc sur vos ressources personnelles pour mettre

votre projet à exécution?

--Assurément non, mais j'avais là-bas, à Pétersbourg, une situation qui

me permettait d'espérer de réunir les capitaux formidables nécessaires à

cette grande entreprise. On s'intéresse beaucoup aux choses célestes en

Russie, et une souscription publique m'eût rapidement fourni les moyens

de faire ce que je voulais faire.

Fricoulet, qui depuis quelques instants avait l'oreille à la

conversation, leva le nez de dessus son livre et répliqua:

--Pourquoi ne tenteriez-vous pas ici ce que vous vouliez tenter là-bas?

[Illustration]

En France, on aime les savants, sans compter que notre tempérament de

Don Quichotte nous pousse à prendre en main la cause de toutes les

victimes, toutes les infortunes; en outre, votre nationalité nous est

sympathique.

Comme le vieillard hochait la tête, le jeune ingénieur ajouta:

--Si j'étais à votre place, j'irais de ville en ville, faisant des

conférences sur mes projets, jusqu'au moment où j'aurais recueilli le

nombre d'adhésions nécessaires.

Ossipoff répondit:

--Je ne doute pas, monsieur Fricoulet, puisque vous me l'affirmez, des

chances de succès que pourrait avoir la combinaison dont vous me

parlez... malheureusement, le temps me manque.

--Le temps!... mais, Dieu merci! vous n'êtes point encore sur le point

de mourir, répliqua monsieur de Flammermont en plaisantant... J'ai même

rarement vu un homme de votre âge aussi vert et aussi résistant.

Séléna que la réflexion de son père avait attristée, sourit doucement à

Gontran.

--Mais ce n'est pas cela que je veux dire, fit Ossipoff; vous ne m'avez

pas compris.

--Alors, que signifiaient vos paroles?

--Ceci: que le Sharp ne m'a certainement pas volé tous mes plans pour

les laisser dormir dans des cartons et qu'il a dû mettre à profit les

longs mois de ma détention.

--Alors?

--Alors, répondit le vieillard en secouant douloureusement la tête, il

ne me reste plus qu'à mourir; car, même en supposant que je réunisse les

fonds nécessaires à cette grande entreprise, il faut, pour la mener à

bien, un temps matériel indispensable... et je ne pourrais jamais

arriver que le second, distancé par ce misérable.

--Cependant, objecta Fricoulet, avant de vous abandonner ainsi au

désespoir, il faudrait avoir la certitude que Sharp a l'intention de se

servir de vos plans, et, en admettant même qu'il veuille s'en servir, il

faudrait acquérir la certitude qu'il a pris une avance suffisante pour

neutraliser les efforts que vous pourriez faire...

Séléna embrassa le vieillard sur le front.

--Ce que dit là M. Fricoulet est très raisonnable, père, fit-elle;

voyons, il ne faut pas vous décourager; il faut réagir: écrivez à vos

amis de Pétersbourg pour leur demander des renseignements... si cet

homme se propose d'utiliser vos plans, déjà vos amis en auront entendu

parler et par eux vous saurez si la situation est aussi désespérée que

vous le craignez.

--De mon côté, ajouta Gontran, je vais écrire à mon ancien ambassadeur

pour le prier d'aller aux informations... ces renseignements serviront

de contrôle à ceux que vous recevrez d'autre part.

Et aussitôt Ossipoff et M. de Flammermont s'assirent devant la table et

se mirent en devoir de rédiger leur courrier.

Ils avaient bien écrit chacun une demi-douzaine de lettres lorsque

Fricoulet, qui était sorti pour rôder dans l'observatoire, entra

précipitamment.

--M. Ossipoff, dit-il, je vous signale l'arrivée à l'Observatoire d'un

de vos confrères des États-Unis.

Le savant suspendit sa plume et releva la tête.

--Son nom, demanda-t-il?

--M. Jonathan Farenheit.

Ossipoff parut chercher dans sa mémoire.

--C'est singulier, dit-il, je ne le connais pas.

--Peut-être, fit Gontran, n'est-il entré dans l'astronomie que depuis

votre départ de Pétersbourg.

Le jeune homme avait fait cette observation le plus naturellement du

monde; mais, heureusement pour lui, Ossipoff crut qu'il plaisantait et

répondit sur le même ton:

--Vous avez sans doute raison..., mais que vient-il faire ici?

--L'un des élèves que j'ai rencontré m'a dit qu'il venait faire quelques

études sur la lune à l'aide de la grande lunette de 18 mètres.

Les sourcils du vieux savant se contractèrent légèrement.

--Dans quel but?... vous l'a-t-on dit?

--Non... mais il paraît qu'il se propose de faire, à ce sujet, dans la

bibliothèque de l'Observatoire, une petite conférence à laquelle nous

sommes priés d'assister.

Une heure après, Ossipoff donnant le bras à sa fille, et accompagné de

Gontran et de Fricoulet, faisait son entrée dans la salle où se trouvait

déjà réuni tout le personnel de l'Observatoire.

A l'une des extrémités de la table qui occupait le milieu de la salle,

un homme était assis dans un fauteuil, ayant devant lui une pile de

dossiers dans lesquels ses doigts fouillaient nerveusement.

Cet homme était Jonathan Farenheit.

Son visage coloré était encadré d'un collier de barbe rouge dont les

poils paraissaient aussi durs que des soies de sanglier; les cheveux, de

même ton, étaient coupés en brosse et plantés fort bas sur le front; les

sourcils roux et fort touffus surplombaient une arcade sourcilière

proéminente abritant un petit oeil gris qui brillait, plein de malice,

au fond de l'orbite; la lèvre supérieure rasée empruntait, à ce manque

de moustache, un air de finesse et de méchanceté que démentait la lèvre

inférieure, fortement ourlée et pleine de bonhomie; le menton, gras,

retombait en double étage sur un col largement ouvert, afin, sans doute,

de donner plus de jeu au cou énorme et apoplectique.

A en juger par le buste haut et puissant, cet homme devait être d'une

taille quasi gigantesque; à en juger par les diamants qui brillaient à

sa cravate, à sa chemise, à ses doigts, cet homme devait jouir d'une

grosse fortune.

--Peste! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran, le métier de savant

dans la libre Amérique me paraît lucratif.

Le jeune homme allait répondre lorsque Jonathan Farenheit se leva.

--Messieurs, dit-il en saluant son auditoire, je commencerai par vous

remercier de l'accueil plus que sympathique que vous avez bien voulu me

faire... du reste, je dois vous avouer en toute franchise que je

n'attendais pas moins des illustres savants qui appartiennent à la

nation la plus civilisée et la plus aimable du monde entier.

[Illustration]

Ici l'Américain fit une pause, ce qui permit aux assistants de le

remercier par un petit murmure approbatif des quelques paroles

flatteuses qu'il venait de prononcer.

--Messieurs, poursuivit-il avec un petit sourire, j'ai une confession à

vous faire... je n'appartiens pas, à proprement parler, au corps

scientifique; je suis tout simplement président d'un comité américain

qui s'est proposé de résoudre un des plus grands problèmes que se soit

posé, depuis des siècles, le génie curieux de l'homme: je veux parler

des relations à établir entre notre globe terrestre et tous les mondes

célestes que nous voyons graviter autour de nous.

En ce moment, M. de Flammermont, saisi d'un pénible pressentiment,

regarda à la dérobée Mickhaïl Ossipoff: le vieillard était légèrement

penché en avant, les doigts crispés sur les bras de son fauteuil, la

face pâle, le front couvert de sueur, l'oeil brillant de fièvre, les

lèvres entr'ouvertes comme pour crier.

[Illustration]

--Aller dans la lune, s'exclama Jonathan Farenheit. Combien de génies ne

se sont-ils pas consumés dans la recherche de ce problème! Combien

d'existences humaines ne se sont-elles pas usées à la caresse de ce

rêve, taxé jusqu'à présent d'impossible... de fou... eh bien! cependant,

messieurs, ce rêve n'est plus un rêve... il est sur le point de devenir

une réalité!

Ici nouvelle pause qui permit à l'orateur de constater que l'intérêt de

son auditoire allait grandissant.

Jonathan Farenheit reprit:

--L'analyse du spectre lunaire a permis de découvrir, à la surface de

notre satellite, des gisements considérables de carbone cristallisé,

c'est-à-dire de diamants; une société américaine, formée pour

l'exploitation de ces gisements, a acquis pour une somme considérable

les plans d'un savant, qui rendent pratique le trajet de la terre à la

lune; mais, avant de faire appel à l'argent des actionnaires, on a

décidé d'exécuter un premier voyage pour s'assurer _de visu_ de

l'existence de ces gisements; or, bien qu'ayant confiance dans

l'affaire, je tiens néanmoins à avoir l'avis du monde scientifique,

c'est pourquoi, pendant que les travaux s'achèvent, je vais, de pays en

pays, exposant le plan en question et demandant à chacun ce qu'il en

pense... voilà, messieurs, pourquoi je suis ici.

Ossipoff se leva.

--Y aurait-il monsieur, fit-il d'une voix tremblante, indiscrétion à

vous demander le nom du savant duquel vous tenez ces plans?

--Monsieur, répondit l'Américain, j'ai, au contraire, toutes raisons

pour répandre, par le monde entier, le nom de ce génie hardi auquel

l'humanité devra, dans quelques mois, d'avoir fait un pas de géant dans

la voie du progrès: cet homme audacieux est le secrétaire perpétuel de

l'Académie des Sciences de Pétersbourg, son nom est: Fédor Sharp.

Ossipoff poussa un cri terrible, pendant qu'autour de lui ses amis se

levaient en proie à une colère indignée.

--Ce Sharp est un voleur! s'écria le vieillard, les plans qu'il a vendus

ne lui appartenaient pas.

Jonathan Farenheit parut surpris; néanmoins il conserva tout son

sang-froid.

--Cette accusation est grave, répliqua-t-il; sur quoi la basez-vous?

--Sur ceci: que les plans dont Sharp s'attribue la paternité sont les

miens!

Un murmure d'étonnement courut parmi les assistants.

--Il faudrait prouver cela, objecta l'Américain.

En quelques mots, Ossipoff fit le récit du guet-apens que Sharp lui

avait tendu pour le dépouiller en toute liberté du produit de ses

recherches et de ses travaux.

[Illustration]

Il ajouta:

--Vous avez, sans doute, là, dans ces dossiers, les plans qui vous ont

été vendus... eh bien! si vous le désirez, je m'en vais en faire la

démonstration à ces messieurs.

Jonathan Farenheit inclina la tête approbativement et Ossipoff commença:

--Vous savez, messieurs, qu'un mobile quelconque ne peut abandonner

définitivement le sol terrestre qu'animé d'une très grande vitesse;

lancez, en effet, horizontalement avec une vitesse initiale de huit

mille mètres dans la première seconde, un projectile quelconque,

qu'arrivera-t-il?

--Ce projectile ne retombera jamais sur la terre, répondit une voix.

Cette voix était celle de Gontran qui, voyant les regards du savant

fixés sur lui, s'était cru interrogé et auquel Fricoulet avait chuchoté

cette réponse.

--Oui, poursuivit Ossipoff: ce mobile tournera comme un nouveau

satellite autour de la terre sans jamais retomber, maintenu en équilibre

par sa force tangentielle qui devient alors égale à l'intensité de

l'attraction de la terre. Mais le cas qui nous occupe est autre; il

s'agit, en effet, pour atteindre la lune, de lancer un mobile au zénith

afin d'échapper le plus rapidement possible à l'attraction terrestre;

or, celle-ci, messieurs, tout en diminuant comme le carré de la distance

ne devient jamais égale à zéro; on ne peut donc s'y soustraire qu'à

condition de pénétrer dans la zone d'attraction d'un autre corps

céleste; c'est ce qui arriverait peut-être si l'on parvenait à lancer ce

mobile avec une rapidité supérieure à 11,300 mètres dans la première

seconde... j'ai donc cherché si l'homme pouvait produire une vitesse

aussi vertigineuse et je suis arrivé à une solution satisfaisante.

Pendant que le savant parlait, l'Américain consultait ses dossiers et

hochait la tête.

--Il me fallait deux choses, pour atteindre le but que je me proposais:

un explosif puissant et un canon capable de lancer, à 80,000 lieues, un

engin pesant 3,000 kilos: l'explosif que j'avais baptisé du nom de

_sélénite_, était un mélange détonant de carbazotate de potasse et de

gélatine explosive; quant au canon, permettez-moi de vous le tracer en

quelques coups de crayon.

[Illustration]

Il se retourna vers un grand tableau noir qui occupait, derrière lui

tout un panneau du mur et, rapidement, y dessina un croquis bizarre qui

fit arrondir les yeux de tous les assistants.

--Il a été constaté, dit-il tout en dessinant, que, dans toutes les

bouches à feu, plus est grand le trajet parcouru dans l'âme de l'engin,

plus la vitesse initiale croît; le meilleur résultat est obtenu quand la

charge tout entière brûle pendant le temps que met l'obus à sortir de la

pièce. Si pendant le temps que l'obus parcourt l'âme, animé d'une force

croissante, on pouvait recharger et mettre le feu à cette charge

nouvelle, la vitesse initiale irait croissant encore. De sorte que, pour

animer un projectile d'une vitesse considérable, il suffit d'augmenter

la longueur du canon et de mettre le feu à plusieurs charges successives

concourant toutes à donner à l'obus une rapidité de plus en plus

considérable.

Il se tut un moment et regarda Jonathan Farenheit; mais celui-ci avait

les yeux fixés sur ses paperasses et son visage était impassible.

[Illustration: La lunette méridienne de l'Observatoire de Nice.]

--Voici, poursuivit Ossipoff, comment je m'y suis pris pour faire

détoner, dans l'espace d'une seconde et à des intervalles parfaitement

calculés, plusieurs charges répétées... Je dois commencer par vous dire

que mon obus aurait eu trois mètres cinquante de haut et deux mètres de

diamètre... or, le canon dans lequel je l'aurais logé, aurait eu,

lui, en hauteur quarante fois ce diamètre, soit quatre-vingts mètres;

cet énorme tube aurait été fondu en acier, d'un seul bloc, par un

procédé que j'ai inventé et qui est beaucoup plus économique que celui

de Bessemer. Son poids total eût été de 600 tonnes (600,000 kilogs), et,

comme on l'aurait coulé dans le sol, sa résistance eût été infinie.

Mais, où réside le point capital de mon invention, c'est dans

l'adjonction à ce tube de plusieurs chambres à poudre situées le long de

la culasse.

[Illustration]

Ici Ossipoff s'interrompit de nouveau.

--C'est bien cela, n'est-ce pas? demanda-t-il à Jonathan Farenheit.

Celui-ci, qui suivait l'explication du savant sur l'un des dossiers

étalés devant lui, répondit impassiblement:

--C'est bien cela!

Un sourire de triomphe illumina le visage du Russe qui poursuivit:

--Ces chambres à poudre sont en acier de quinze centimètres d'épaisseur,

de façon à pouvoir résister aux pressions les plus formidables; elles

sont au nombre de douze et chacune d'elles contient cinq cents

kilogrammes de «sélénite»; le fond du canon lui-même en contient mille

kilogs et je laisse entre cette charge et la partie inférieure de l'obus

un vide de cinquante centimètres. Les chambres à poudre et la charge

initiale sont toutes reliées à un mécanisme électrique d'une extrême

délicatesse à la seconde précise où le projectile doit quitter le sol

terrestre, un courant est lancé dans la charge du fond: les gargousses

prennent feu... un million de mètres cubes de gaz sont instantanément

produits et l'obus est chassé en avant... au fur et à mesure que

celui-ci, en parcourant le tube, démasque l'orifice des chambres à

poudre, la déflagration de la sélénite qu'elles contiennent se produit,

ajoutant une nouvelle force à celle de la charge initiale, si bien qu'à

la sortie du canon le projectile est doué d'une vitesse de douze

kilomètres par seconde.

Ossipoff, électrisé par son sujet même, avait prononcé d'une voix

vibrante les dernières phrases de sa démonstration et les assistants,

lorsqu'il eût fini, éclatèrent en applaudissements.

Le vieux savant étendit la main pour réclamer le silence.

--J'ajouterai, dit-il, que dans mes projets, la fonte de ce canon, la

fabrication de cette poudre et le départ lui-même devaient s'effectuer

dans l'hémisphère méridional, non loin de l'archipel Gambier, dans l'île

Pitcairn, située par le 26me degré de latitude. Il fallait, en effet,

trouver sur le globe un point possédant la position géographique

indispensable pour que le canon pût être braqué convenablement sur la

lune et assez éloigné en même temps de tout endroit habité... Il est

facile de comprendre, en effet, que la production instantanée de

plusieurs millions de mètres cubes de gaz explosifs doit fatalement

donner naissance à une terrible perturbation atmosphérique, laquelle

détruira tout ce qui existera aux alentours du canon.

Il se tut; puis, après un instant:

--Eh bien! monsieur Jonathan Farenheit, demanda-t-il, ai-je reproduit à

peu près exactement les renseignements que contiennent vos dossiers?

L'Américain se leva.

--Pour rendre hommage à la vérité, dit-il, je dois déclarer que les

plans de M. Sharp sont en tous points semblables aux explications que

vous venez de nous fournir!

Ossipoff ne put retenir un cri de joie et, se précipitant vers

Farenheit, il lui secoua les mains dans une vigoureuse étreinte.

--Ah merci! balbutia-t-il, merci, monsieur!

--Alors, dit Fricoulet, qu'allez-vous faire?

L'Américain à cette question eut un haut-le-corps.

--Moi, répondit-il, ce que je vais faire?... mais que voulez-vous que je

fasse?

--Dame! répartit le jeune ingénieur, il me semble qu'en présence des

preuves que vous a données M. Ossipoff...

Jonathan Farenheit l'interrompit d'un geste.

--Monsieur, fit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire en

commençant, il s'est formé, pour l'exploitation des mines lunaires, une

société au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq

millions ont déjà été versés, tant pour payer les plans de M. Sharp que

pour subvenir aux frais du premier voyage d'exploration... nous sommes

avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de sentiment

comptent peu.

--C'est-à-dire?... demanda Ossipoff d'une voix tremblante.

--C'est-à-dire que, tout en trouvant bizarre la connaissance si

approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui

nous empêcherait de donner suite à nos projets; nous avons payé, nous

sommes propriétaires et nous entendons exploiter notre propriété!...

Le malheureux Ossipoff, en entendant ces mots, sentit comme un poids

formidable s'abattre sur son crâne, il tomba sur son fauteuil, ses yeux

se fermèrent, sa tête se renversa en arrière et il demeura immobile,

sans connaissance.

Quand il revint à lui, le vieillard était dans son lit, la tête couverte

d'un sac contenant de la glace, et les jambes brûlées par des sinapismes

destinés à attirer le sang aux extrémités inférieures.

A côté de lui, lui tenant la main et le regardant avec anxiété, se

tenait Séléna; enfoncé dans un fauteuil au pied du lit, Gontran de

Flammermont était plongé dans la lecture d'un livre qui devait être fort

intéressant, à en juger par la fièvre qui brûlait ses joues et la flamme

qui brillait dans ses prunelles.

--Mon père, s'écria la jeune fille en voyant le vieillard ouvrir les

yeux, mon père, me reconnaissez-vous?

Ossipoff fixa sur Séléna des regards attendris et demeura un moment sans

répondre, puis enfin un sourire triste dérida sa face grave.

--Mon enfant, balbutia-t-il, ma Séléna adorée.

Ensuite apercevant Gontran qui s'était levé pour s'approcher, il lui

tendit la main en murmurant:

--Mon fils.

Un silence ému plana quelques instants sur ces trois personnages; enfin

Ossipoff demanda:

--J'ai été très malade, n'est-ce pas?

--On a craint un transport au cerveau, répondit Gontran.

--Et il y a longtemps que je suis dans cet état?

--Il y aura demain dix jours.

Puis tout à coup, deux grosses larmes coulèrent au bord de sa paupière

et il ajouta:

--Pourquoi ne suis-je pas mort? Je n'aurais pas la douleur de voir cet

homme maudit, ce Sharp du diable, jouir impunément du produit de son

vol!

--Voyons, père, dit Séléna, soyez raisonnable, ne pensez plus à cela,

sinon vous allez retomber malade.

--D'autant plus que tout espoir n'est pas perdu, dit Gontran; en ce

moment, mon ami Fricoulet est à Nice pour organiser une grande

conférence, ainsi qu'il avait été convenu.

--A quoi bon maintenant? grommela Ossipoff... vous avez bien entendu ce

qu'a dit l'autre jour Jonathan Farenheit... Sharp a maintenant sur nous

trop d'avance pour que je puisse songer à lutter de vitesse.

[Illustration]

--Mais ne pourriez-vous inventer un procédé plus rapide? insista le

jeune comte.

Ossipoff secoua la tête.

--Mon cher ami, répondit-il, j'ai passé toute ma vie avant d'arriver au

résultat merveilleux que ce misérable m'a volé... et maintenant la mort

est là qui me guette... Qu'elle vienne donc et me débarrasse d'une

existence qui m'est à charge.

Gontran regardait silencieusement Séléna dont les yeux se gonflaient de

larmes, et la douleur de la jeune fille lui mettait le coeur à la

torture.

Tout à coup il poussa un cri de triomphe, et, saisissant le livre qu'il

était occupé à lire lorsque Ossipoff avait repris connaissance:

--Monsieur Ossipoff... dit-il d'une voix vibrante, le salut est là!

Séléna et son père crurent que le jeune homme devenait fou; néanmoins le

savant demanda:

--Quel est ce livre?

--Un ouvrage du P. Martinez da Campadores, prieur de la compagnie de

Jésus au couvent de Salamanque, le _Monde souterrain_.

[Illustration]

--Eh bien? interrogea Séléna dont le coeur, à son insu même, se rouvrait

à l'espoir.

--Eh bien! mademoiselle, s'écria M. de Flammermont, le diable soit des

canons, des aéroplanes, des ballons, de la vapeur d'eau et de la

sélénite elle-même, imaginés jusqu'à ce jour pour aller rendre visite

aux astres; tous ces moyens sont vieux jeu, rococos, démodés!...

Il reprit haleine et reprit d'une voix ironique:

--Et dire que les hommes se mettent l'esprit à la torture pour inventer

des engins terribles et des explosifs puissants, alors que la nature a

pris la peine de nous construire des appareils qui laissent bien loin

derrière eux tout ce que le génie humain a inventé!

Ossipoff, lui aussi, se laissait envahir par la confiance de Gontran, et

il demanda avec anxiété:

--Mais expliquez-vous, mon cher ami, je vous en conjure, de quels

appareils naturels voulez-vous parler?

--Des volcans, monsieur Ossipoff! s'écria M. de Flammermont d'une voix

triomphante.

--Les volcans! répéta Ossipoff complètement ahuri.

--Eh oui! répliqua Gontran, les volcans qui sont des canons naturels,

les volcans dont on pourrait obtenir des résultats surprenants, si l'on

parvenait à régler leur puissance!...

Ossipoff et sa fille considéraient Gontran, n'en pouvant croire leurs

oreilles, doutant que le jeune homme parlât sérieusement.

Celui-ci feuilleta d'un doigt rapide l'ouvrage du savant espagnol.

--Tenez, dit-il, à la page 130, Martinez da Campadores donne un tableau

des vitesses de projection observées sur différents volcans: l'Etna

lance des pierres avec une vitesse de 800 mètres par seconde; le

Vésuve, 1,250 mètres; l'Hécla, 1,500 mètres; le Stromboli, 1,600 mètres.

.....Mais ce sont les volcans de l'Amérique équatoriale qui ont le plus

de vigueur: ainsi le Pichincha, le Cotopaxi et l'Antisana communiquent

aux pierres qui s'échappent de leur cratère béant une vitesse initiale

de 3 à 4 kilomètres.

[Illustration]

Il se tut un moment pour reprendre haleine et ajouta:

--Eh bien! croyez-vous, monsieur Ossipoff, qu'il soit impossible de

réfréner la puissance de ces vapeurs souterraines et d'en régler

l'expansion?

Le vieux savant poussa un cri de joie.

--Ah! balbutia-t-il d'une voix tremblante... ah! Gontran!... mon

fils!... vous me sauvez la vie!...

Il attira le jeune homme à lui et le pressa sur sa poitrine dans un élan

de tendresse sincère.

A ce moment la porte s'ouvrit et Fricoulet parut sur le seuil.

--A la bonne heure! dit-il joyeusement, vous voilà revenu à la santé,

mon cher monsieur Ossipoff... et je vais vous communiquer une nouvelle

qui va hâter votre rétablissement.

--Parlez... parlez... se hâta de dire Ossipoff.

--J'ai vu le préfet, j'ai vu les présidents des différentes sociétés

savantes du département; je leur ai raconté votre histoire qui les a

vivement intéressés, et ils ont tous accepté de faire partie du comité

qui patronnera votre première conférence. La salle du théâtre est mise

gracieusement à votre disposition, et j'ai là une liste de personnages

fort riches en mesure de vous fournir des capitaux, auxquels nous allons

envoyer des invitations.

Il avait prononcé ces mots tout d'une haleine, les yeux brillants et le

visage rayonnant; puis il se laissa tomber sur un siège, épongeant avec

son mouchoir son front couvert de sueur.

Mais, à sa grande surprise, sa communication ne reçut pas l'accueil

enthousiaste auquel il s'attendait.

[Illustration: La Pleine Lune, (photographie directe).]

--Mon Dieu, mon cher monsieur Fricoulet, répondit Ossipoff avec une

froideur marquée, je vous suis fort reconnaissant de tout le mal que

vous vous êtes donné... mais je me vois obligé de vous déclarer que

je ne puis utiliser vos services.

Le jeune ingénieur ouvrit de grands yeux.

--Oui, poursuivit le vieillard, pendant que vous vous agitiez beaucoup

et parliez non moins, votre ami Flammermont, un vrai savant lui, qui se

remue moins et parle moins aussi, étudiait silencieusement le moyen de

mettre quand même à exécution nos projets de circumnavigation céleste.

Fricoulet regarda le jeune comte d'un air complètement ahuri, et Gontran

répliqua avec embarras:

--Oh! monsieur Ossipoff, vous exagérez... _doctus cum libro_.

--Non pas, non pas, insista le vieillard, vous avez l'érudition modeste,

mon jeune ami... et c'est d'ailleurs ce qui vous distingue des faux

savants qui cachent sous leur faconde et leur parlotte le semblant de

science dont ils font parade.

Ce disant, il glissait un regard dédaigneux vers Fricoulet.

--Ainsi donc, fit celui-ci en examinant curieusement Gontran, tu as

trouvé un moyen d'aller dans la lune?

--Mon Dieu! répliqua le jeune comte, c'est en feuilletant ce volume de

Campadores, laissé par toi sur le guéridon, que l'idée m'est venue que

peut-être on pourrait utiliser la force propulsive des volcans.

Fricoulet crut son ami devenu fou, il bondit de son fauteuil, courut à

lui et lui saisit les mains.

Gontran vit dans l'attitude du jeune ingénieur une preuve de son

enthousiasme et ajouta:

--Hein! que penses-tu de ma proposition?

Fricoulet fut sur le point de répondre que c'était là une folie qui

n'approchait d'aucun des cas d'aliénation mentale découverts jusqu'à

présent par les médecins; mais il songea qu'Ossipoff n'allait pas

manquer de mettre cette réponse sur le compte de la jalousie, et il

s'écria:

--Magnifique! sublime! géniale!

Mais, tout à coup, Ossipoff poussa une exclamation désolée.

--Hélas! fit-il, magnifique en théorie, cette proposition est impossible

en pratique, car pour pouvoir utiliser scientifiquement la puissance

d'un volcan, il faudrait savoir à quelle époque aura lieu l'éruption.

La mine de Gontran s'allongea considérablement.

--C'est vrai, balbutia-t-il.

--N'est-ce que cela qui vous arrête? demanda Fricoulet: en ce cas,

Martinez da Campadores se charge d'aplanir cette difficulté.

Et s'adressant à Gontran, il ajouta:

--Si tu avais lu l'ouvrage entièrement, tu aurais vu qu'à la fin,

l'auteur y dresse un tableau de prédictions sur les éruptions

volcaniques jusqu'à l'année 1900. Il part de ce principe,

universellement reconnu depuis, que les éruptions sont en rapport avec

le magnétisme terrestre, et que lorsqu'une éruption volcanique est

proche, l'aiguille de la boussole est affolée; il a donc étudié, pendant

plusieurs années, dans le cratère même du Vésuve, la relation qui existe

entre les phénomènes géologiques et le magnétisme, ce qui lui a permis

de formuler des lois sur la prédiction--plusieurs années à l'avance--des

grands cataclysmes souterrains.

--Mais, demanda Ossipoff dont la voix tremblait d'émotion, comment s'y

est-il pris pour dresser ce tableau?

--D'une façon fort simple: ces lois étant établies, il en résulte que

les mouvements de l'écorce terrestre peuvent être comparés à des marées

et obéissent à une périodicité incontestable causée par la position des

corps célestes et la force centrifuge. Donc, après avoir coordonné avec

soin les circonstances dans lesquelles se sont produits nombre

d'éruptions anciennes et de tremblements de terre, Martinez a dressé ce

tableau fort curieux qui termine son livre.

Ce disant, il avait pris le volume des mains de Gontran et le feuilleta

rapidement.

--Oui, murmura Ossipoff, mais en admettant qu'on puisse connaître la

date certaine de l'éruption, il faut encore que le volcan soit situé

entre les 28° parallèles Nord et Sud, pour que la lune passe au zénith;

et il faut encore que la montagne elle-même soit haute pour éviter une

notable diminution de vitesse au départ, par suite du frottement sur les

couches d'air.

Comme il achevait ces mots en hochant la tête d'un air désespéré,

Fricoulet s'élança vers lui, l'index posé triomphalement sur une des

pages du volume.

--Victoire, cria-t-il, victoire!... Voici ce que dit Campadores: _le 28

mars 1882, éruption formidable du Cotopaxi, secousses terribles dans la

région du noeud de Pastos..._ Or, il me semble que le Cotopaxi, l'une

des plus hautes montagnes de l'Amérique équatoriale, se trouve

précisément entre les deux 28° parallèles Nord et Sud.

Une flamme étrange s'alluma dans les prunelles d'Ossipoff qui croisa ses

bras sur sa poitrine en murmurant:

--Mon Dieu... mon Dieu!... ce rêve n'est-il pas insensé?

--Mais, dit Gontran, si le savant espagnol s'est trompé?

Fricoulet lui jeta un regard railleur.

--Bast! répliqua-t-il, il suffit d'inventer un appareil capable de

révéler d'avance l'état de fermentation de la croûte terrestre et

d'indiquer la proximité d'un phénomène sismologique... c'est la moindre

des choses et tu peux te charger de cela.

--Tu as raison, répondit M. de Flammermont avec un sang-froid

imperturbable, j'y songerai... maintenant, un autre point: l'éruption

est indiquée pour le mois de mars et nous sommes en octobre.

--Nous mettrons les bouchées doubles, riposta Ossipoff; en cinq mois,

nous arriverons à construire le wagon céleste qui devra être projeté par

le volcan, et à préparer le cratère du Cotopaxi au rôle de canon que

nous voulons lui faire jouer.

--Mais, papa, murmura Séléna qui voyait avec douleur le savant

s'emballer sur cette idée, et de l'argent pour mettre ces beaux projets

à exécution!

M. Ossipoff sourit d'une manière indéfinissable, et désignant la

longue-vue qu'il avait rapportée d'Ekatherinbourg et qui était pendue

par une courroie à la muraille:

--Donne-moi cela, ma chère enfant, dit-il.

[Illustration]

Puis dévissant l'objectif de la lunette, il renversa l'instrument sens

dessus dessous et fit s'écrouler sur son lit la cascade de pierres

précieuses à lui données par le criminel Yegor.

Les deux jeunes gens et la jeune fille joignirent les mains, éblouis par

les feux multicolores qu'irradiaient les émeraudes et les topazes.

--Saperlipopette, murmura Fricoulet, mais savez-vous bien, monsieur

Ossipoff, qu'il y a là une fortune.

--Peuh!... huit à neuf cent mille francs tout au plus... mais c'est tout

ce qu'il nous faut du moment où le Cotopaxi nous servira de canon.

Séléna, toute joyeuse, se jeta au cou de son père.

Alors Fricoulet tira Gontran un peu à l'écart et lui dit tout bas:

--Jusqu'où comptes-tu pousser cette plaisanterie?

--Jusqu'à mon mariage avec Séléna.

--Même s'il ne devait se faire que dans la lune?

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 26 / 59 题