M. de Flammermont regarda son ami avec épouvante.

Lui! inventeur de l'aéroplane! quelle était cette mystification?

Mais il comprit tout de suite, au regard tendre et caressant dont

l'enveloppait Ossipoff, que Fricoulet avait tout simplement voulu lui

faire gravir un échelon de plus dans l'estime de son futur beau-père.

--Ah! mon cher Gontran, dit enfin le vieillard, je ne saurais trop vous

féliciter d'être parvenu à mener à bien cette construction. Depuis bien

des années, en effet, les inventeurs s'acharnent, sans pouvoir y

parvenir, à imaginer des appareils, différant totalement de ces vessies

flottantes et instables qu'on appelle des ballons aérostatiques, et

pouvant s'élever dans les airs par un principe mécanique.

[Illustration: Le grand télescope de l'Observatoire de Paris.]

--C'est en France qu'on a le plus travaillé la question, déclara Gontran

avec une assurance qui fit sourire Fricoulet, et, pour ne remonter que

jusqu'à l'année 1863, nous comptons une foule de projets mis en avant

par: Nadar, de La Landelle, Ponton d'Amécourt, Bright, Pénaud, etc.

Séléna écoutait parler le jeune homme, ébahie de toute cette science

dont le comte de Flammermont, en garçon avisé, avait fait provision; il

prévoyait que l'aéroplane deviendrait l'objet d'une discussion et il

voulait pouvoir placer son mot.

--Il est certain, dit Fricoulet, que la liste est longue de ceux qui ont

dirigé leur effort de ce côté; mais, de tous ceux-là, lequel a réussi à

prouver quelque chose, lequel a jamais montré un appareil plus lourd que

l'air--et il appuya sur ces mots--s'élevant et se dirigeant dans

l'atmosphère?

Ossipoff toisa le jeune homme.

--Permettez, permettez, fit-il; un de mes compatriotes, un nommé

Philips, avait imaginé une hélice à quatre branches horizontales fixées

sur un moyeu sphérique qui n'était autre qu'un petit éolipyle renfermant

de l'eau; lorsqu'on mettait cette boule sur le feu, l'eau qu'elle

contenait s'échauffait et se transformait en vapeur qui s'échappait par

des petits trous pratiqués à une place convenable dans les bras de

l'hélice. Par la réaction que produisait cet échappement de vapeur, le

moyeu et les ailes tournaient, à peu près comme fait le tourniquet

hydraulique; l'hélice se vissait dans l'air en prenant un point d'appui

sur lui, et, par cet effet, montait rapidement; j'en ai vu faire l'essai

à Varsovie, en 1845.

Gontran eut un petit rire dédaigneux.

--Mais cet appareil était-il applicable en grand? demanda-t-il. Je me

rappelle avoir vu dans un musée l'hélicoptère à vapeur en aluminium de

Ponton d'Amécourt... j'ai lu aussi la description d'un mécanisme à peu

près semblable imaginé par l'italien Forlanini... mais tout cela ne vole

pas en grand.

Fricoulet, devant l'aplomb de Gontran, avait peine à garder son sérieux;

car, mieux que personne, il savait à quoi s'en tenir sur le bagage

scientifique de son ami.

--C'est précisément pourquoi, mon cher fils, riposta le vieux savant, je

trouve merveilleux le résultat auquel vous êtes parvenu... si vous

n'aviez eu qu'à copier, c'eût été tout simple.

--Gontran a inventé, c'était plus facile, ajouta Fricoulet.

--Ce qui était le plus difficile, reprit Ossipoff, c'était d'obtenir un

mécanisme d'une surprenante légèreté...

--Et pourquoi cela? demanda Fricoulet sans s'émouvoir.

Ossipoff ne lui répondit pas tout d'abord, mais, se penchant à l'oreille

de sa fille:

--Ce petit monsieur, murmura-t-il, commence à m'agacer considérablement,

avec sa manie de prendre la parole quand on ne s'adresse pas à lui...

tout cela pour faire voir qu'il sait quelque chose.

Le vieillard fit claquer sa langue et, le sourcil froncé, la bouche

sarcastique, il demanda d'une voix brève:

--Vous savez, n'est-ce pas, que l'intensité de la pesanteur à la surface

de notre monde fait tomber les corps avec une vitesse de 4 m. 90 dans la

première seconde; donc, il fallait lutter contre cette force; or, on a

constaté que la puissance d'un cheval-vapeur, qui enlève en une seconde,

à 1 mètre de haut, un poids de 75 kilogrammes, appliquée à une hélice

ascensionnelle, ne la rend capable de soulever qu'un poids de 15

kilogrammes.

--Pourquoi me dites-vous cela? demanda Fricoulet.

--Pourquoi?... pourquoi?... bougonna Ossipoff; vous n'avez que ce mot-là

à la bouche... eh! parbleu! pour arriver à ceci: afin de vous amener à

reconnaître que, pour rendre possible la navigation aérienne à l'aide

d'appareils plus lourds que l'air, il faut créer des machines motrices

ne pesant pas plus de 10 kilogrammes par cheval-vapeur.

--Pourquoi? dit encore Fricoulet.

Le vieillard haussa les épaules:

--Pour qu'elles puissent être enlevées avec leurs propulseurs.

Ossipoff regarda victorieusement Gontran.

--N'est-ce pas rigoureusement scientifique? conclut-il.

--C'est-à-dire... fit le jeune homme...

--...que c'est absolument faux, dit tranquillement Fricoulet, en

achevant la phrase commencée.

Le vieillard bondit et tourna un regard interrogateur vers le comte qui

opina de la tête en appuyant:

--Absolument faux...

--Pourtant Rinfaggy, dans son livre sur la _Navigation aérienne_...

--...s'est entièrement trompé, continua gravement l'ingénieur, et

vous-même allez le reconnaître...

--Par exemple! voyons, mon cher Gontran, je vous prends à témoin...

Mais le comte de Flammermont craignait bien trop de se compromettre,

pour répondre à l'invitation du vieillard; il se tut, trouvant beaucoup

plus prudent de laisser son ami répondre à sa place.

--D'abord, n'est-il pas vrai que cette vitesse de 4 m. 90 qui anime les

corps abandonnés à eux-mêmes, est une chute progressivement accélérée?

de combien de centimètres un objet pesant tombe-t-il dans le premier

dixième de seconde de chute?

Mickhaïl Ossipoff se frappa le front:

--De quelques centimètres à peine, c'est vrai, s'écria-t-il, mais

alors...

--Alors, il n'y a qu'à lutter, chaque dixième de seconde, contre une

force d'attraction de pesanteur, bien moindre... ce qui permet

d'employer des machines pesant plus de 10 kilogrammes par puissance de

cheval, ainsi que vous venez de dire... d'ailleurs, ce n'est pas le

principe de l'hélicoptère que nous avons appliqué dans la construction

de cet aéroplane, car il ne nous suffisait pas d'avoir une force

ascensionnelle, il nous fallait encore le moyen de nous mouvoir dans

l'air ambiant.

--C'est juste, répondit sèchement Ossipoff.

Et se penchant vers Séléna:

--C'est singulier, murmura-t-il, comme ce garçon-là m'agace; il parle

tout le temps, répétant sans doute, comme un perroquet, ce que lui a

appris Gontran.

La jeune fille put à peine réprimer un sourire; le vieillard ajouta en

désignant du coin de l'oeil le comte de Flammermont:

--Vois quelle différence entre celui-ci qui sait vraiment et l'autre qui

a une légère teinture de science... le silence modeste du premier parle

plus éloquemment en sa faveur que toute la faconde du second.

--A propos, monsieur Fricoulet, dit Séléna, pour détourner cette

conversation, quand mon père a été frappé d'une balle, je vous ai vu

lancer sur vos ennemis des espèces de boulets... qu'y avait-il

là-dedans? de la poudre? de la dynamite?

--Ou de la sélénite? murmura Gontran.

--Rien de tout cela, riposta Fricoulet, ce sont de simples récipients

contenant de l'acide chlorhydrique liquéfié... en touchant le sol, ces

récipients ont éclaté et, subitement décomprimé, l'acide s'est

transformé en gaz corrosif et asphyxiant, si bien que ceux de nos

assaillants qui n'ont pas été brûlés et corrodés par les jets d'acide

ont été étouffés et empoisonnés.

--Quelle belle chose que la science! pensa Gontran.

En ce moment, le baromètre indiquait une altitude de 1500 mètres

au-dessus du niveau de la mer et Mickhaïl Ossipoff accoudé au bordage

regardait pensif le panorama qui fuyait sous lui avec une vertigineuse

rapidité; les monts Ourals n'étaient plus qu'un amas de collines

ombragées de quelques brins d'herbe; les habitations humaines avaient

disparu, et sur les champs immenses couraient les ombres capricieuses

des nuages, volutes vaporeuses sillonnant l'atmosphère limpide

au-dessous des énormes ailes de l'aéroplane.

--Une grande ville! s'écria tout à coup Séléna.

--C'est Perm, répondit Fricoulet, après avoir consulté la carte.

[Illustration]

C'était en effet le chef-lieu du district de Perm, ville assez

importante située sur la Kama, au confluent de trois rivières: la

Tchiousovaïa, l'Iren et la Barola, à 250 verstes environ des monts

Ourals.

L'aéroplane, dont la vitesse était alors de trente-deux mètres à la

seconde, 115 kilomètres à l'heure, presque le double de la rapidité d'un

train express, l'aéroplane traversa Perm à une faible hauteur; à sa vue,

les habitants disparaissaient dans leurs petites maisons basses en

poussant des cris qui parvenaient comme un brouhaha confus aux oreilles

des aviateurs; en un instant, les rues furent désertes. A dix heures du

matin, l'_Albatros_ passa au zénith de la ville de Viatka distante de

l'Oural d'au moins 700 kilomètres; l'aéroplane, qui d'ailleurs, avait

vent favorable, avait franchi cette énorme distance en un peu plus de

cinq heures. Il marchait donc bien; mais la provision d'huile minérale,

qui servait de combustible à sa machine, tirait à sa fin.

Gontran qui, accoudé au bordage, causait avec Séléna, sentit tout à coup

une main se poser sur son épaule; c'était Fricoulet qui, l'attirant à

l'écart, lui dit:

--Nous n'avons plus d'huile.

--Eh bien! fit le jeune comte; cela a l'air de t'inquiéter... en

avons-nous donc besoin?

L'ingénieur fixa sur son ami des regards ébahis.

--Comment!... mais tu n'as donc pas compris le système de mon aéroplane?

--Vaguement! répondit Gontran avec un sourire.

--Les beaux yeux de mademoiselle Séléna t'intéressent bien autrement,

n'est-ce pas, bougonna Fricoulet... sache donc que sans huile, nous

tombons de quinze cents mètres de haut.

M. de Flammermont ne put retenir un cri qui fit accourir Séléna et son

père.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille.

--Il y a... s'empressa de répondre le jeune comte.

--...que Gontran et moi ne pouvons nous accorder sur l'endroit le plus

proche où nous pourrons nous procurer de l'huile minérale... les

ressources de ce pays nous échappent un peu.

Fricoulet, prévoyant que son ami allait prononcer quelque parole

imprudente, s'était empressé de lui couper la parole.

Mickhaïl Ossipoff dit aussitôt:

--Le pétrole, dont il existe dans le Caucase des sources considérables,

forme la base d'un commerce fort important en Russie et est très

répandu... vous en trouverez dans la plus petite ville de la région que

nous traversons.

--Tant mieux, pensa l'ingénieur.

Et il décida que l'_Albatros_ ferait halte à Popovskoe, petit bourg

situé à 150 kilomètres de Viatka; précisément, à ce moment, il ferait

nuit et l'atterrissage pourrait s'effectuer sans provoquer l'épouvante

des habitants; on camperait là et, le lendemain matin, dès l'aube,

l'aéroplane reprendrait son vol.

Ainsi fut-il fait.

La descente eut lieu sans encombre et, pendant que Fricoulet, aidé de

Séléna, dressait la tente et préparait tout pour le repas, Gontran et

Ossipoff s'en allaient au village voisin faire remplir de pétrole le

réservoir étanche du bord.

Le lendemain, au soleil levant, l'_Albatros_ reprenait le chemin des

airs.

On compte en nombre rond, de Viatka à Pétersbourg, et à vol d'oiseau,

mille verstes, soit 1100 kilomètres; il était midi lorsque nos voyageurs

traversèrent la capitale de toutes les Russies; par mesure de précaution

Fricoulet s'était élevé à une grande altitude afin de ne pas attirer

l'attention des Pétersbourgeois.

Séléna et son père, penchés sur le bordage, cherchaient à percer les

nuages sous lesquels se voilait cette ville que peut-être ils ne

reverraient jamais plus.

Mais pendant le long parcours que venaient d'effectuer nos voyageurs, le

vent avait tourné et, depuis quelques heures, il soufflait du Nord; la

bise était devenue aiguë et faisait vibrer les cordages de l'_Albatros_

qui fuyait devant elle comme un oiseau devant l'orage.

Séléna, la tête cachée dans les mains, se tenait toute tremblante contre

son père, effrayée par le sifflement du vent et par la trépidation de

l'appareil.

--Combien filons-nous? demanda Ossipoff avec un sang-froid

imperturbable.

--Environ 45 mètres à la seconde, répondit Fricoulet.

Gontran ouvrit des yeux effarés.

--Mais cela fait 162 kilomètres à l'heure, balbutia-t-il, est-ce que tu

ne crains pas...

--Je ne crains qu'une chose, répliqua l'ingénieur, c'est de tomber.--Or,

pour lutter contre la brise et pour conserver notre stabilité, nous

avons besoin de cette vitesse-là... Seulement une chose m'inquiète...

Ce disant, il consultait la boussole.

--Laquelle? demanda Ossipoff.

--C'est que je ne gouverne plus comme je le voudrais... j'ai beau

biaiser avec la ligne du vent et louvoyer autant que je puis... il

m'est impossible de sortir du courant.

[Illustration]

--Eh bien! suivons-le.

--C'est ce que je suis obligé de faire... mais il nous entraîne vers le

sud.

Pendant plusieurs heures, l'aéroplane suivit donc la ligne du railway de

Berlin; il passa successivement au zénith de Gatchina, de Dunabourg, de

Vilna; puis, à Orzestkitowsky, il quitta le territoire russe et

s'engagea au-dessus de l'ancienne Pologne.

--Nous descendons! constatait de temps en temps le jeune comte qui

partageait toute son attention entre le baromètre et Séléna.

--Eh! je le sais parbleu bien, ripostait Fricoulet d'un ton rageur.

Il avait ouvert tout grands les robinets, imprimant ainsi à l'aéroplane

toute la vitesse dont il était capable et, cramponné à la roue du

gouvernail, il persistait à maintenir sa route au nord.

--Mais, mon vieux, riposta Gontran un peu railleur, le vent n'était donc

pas dans ton programme?

L'ingénieur haussa les épaules.

--Pas un vent comme celui-là, grommela-t-il... ça file aux moins

quarante mètres à la seconde... comment veux-tu lutter?...

Et il frappait du pied la plateforme.

[Illustration]

--Eh bien! ne lutte pas, fit Gontran.

--Oh! murmura Fricoulet, les yeux ardents et les lèvres serrées, dire

que l'homme, avec toute sa science, est à la merci de cette chose

impalpable et sans nom, de cette force aveugle et brutale! le vent!

Une larme de rage brilla au bord de sa paupière et pendant une demi

heure encore, il continua la lutte; mais il eut fait en vain éclater la

chaudière et voler en morceaux les hélices: le vent était le maître.

Enfin après avoir examiné la carte:

--Il faut que je relève le point, murmura-t-il, car, du diable! si je

sais où nous sommes.

L'_Albatros_ descendit à une cinquantaine de mètres du sol, et, penché

sur le bordage, l'ingénieur voulut questionner un paysan qui travaillait

à la terre.

Mais, épouvanté, l'homme s'enfuit.

--Eh! dit tout à coup Ossipoff, qui examinait la carte, cette masse

d'eau ne serait-elle pas le lac de Platten?

--Vous avez raison, riposta Fricoulet.

L'aéroplane se trouvait en effet sur les rives du lac de Platten,

c'est-à-dire au centre de l'Autriche-Hongrie.

Depuis qu'il avait quitté Pétersbourg, treize heures s'étaient écoulées

et, en treize heures, il avait franchi plus de 2000 kilomètres, traversé

le Niémen, la Vistule, le Danube et escaladé, sans s'en douter, les

monts Karpathes.

Comme rapidité, c'était bien! mais comme direction, non pas; Alcide

Fricoulet espérait se trouver plus à l'ouest et, toujours dominé par le

même courant, il était entraîné invinciblement vers le sud.

A la première ville rencontrée, Szalavigerszeg, l'ingénieur renouvela sa

provision d'hydrocarbure et d'eau; puis comme le vent du nord paraissait

faibli il mit le cap en plein ouest et, vers le matin, l'_Albatros_

planait au-dessus de la ville de Goritz.

La vaste nappe d'eau de l'Adriatique apparut aux yeux des voyageurs,

toute dorée par les rayons du soleil levant.

A ce spectacle superbe, Séléna battit des mains.

--Que c'est beau! s'écria-t-elle enthousiasmée et que le vent a bien

fait de nous emmener vers le sud.

Un grognement lui répondit; c'était Fricoulet qui protestait à sa

manière contre la joie de la jeune fille.

--Heureusement, reprit-il, que nous allons pouvoir obliquer vers le

nord-ouest pour gagner la Suisse.

--C'est par là que nous entrons en France? demanda la jeune fille en

faisant la moue.

Le jeune ingénieur inclina la tête affirmativement.

--Eh bien, reprit Séléna, je ne vous fais pas compliment de votre

itinéraire; avec ses pics insensés, la Suisse va nous obliger à nous

élever à des hauteurs...

--Oh! quatre à cinq mille mètres tout au plus, dit Gontran gouailleur.

--Vous trouvez que cela n'est rien! continua Séléna; pour moi, si l'on

m'avait demandé mon avis, j'aurais conseillé l'Italie et je suis

persuadée que mon père n'aurait pas été fâché de voir des plaines

fertiles et riantes, en place de cet horrible panorama tout blanc qui

nous rappellera la Sibérie.

Gontran répliqua:

--Puisque tel est votre désir, ma chère Séléna, nous allons prendre le

chemin des écoliers... tout chemin, du reste, mène à Rome et peu importe

le côté par lequel nous entrerons en France.

--Tu en parles à ton aise, grommela Fricoulet.

--Eh! mon pauvre vieux, lui répondit le comte sur le même ton, ce que

j'en dis, c'est pour sauver ton amour-propre d'inventeur... le vent est

plus fort que toi... plutôt que de lui céder, feins de déférer au

caprice de Séléna, c'est plus galant pour l'homme et moins humiliant

pour le constructeur.

Fricoulet haussa les épaules et, sans répondre, donna au gouvernail un

brusque tour de roue qui fit obliquer l'aéroplane à l'ouest quart-nord.

Puis, la bonne direction une fois relevée à l'aide de la boussole,

l'_Albatros_ s'abaissa, aux cris de stupéfaction et d'effroi des

habitants de la Haute-Italie, et il fila de l'avant avec une

vertigineuse rapidité.

Successivement, les panoramas de Venise, Padoue, Vérone, Brescia,

Bergame se déroulèrent aux yeux éblouis des voyageurs célestes.

Au-dessus du pays bergamasque, le jeune ingénieur modifia encore la

route de l'_Albatros_ qui, vers le milieu de l'après-midi, passa au

zénith de Turin, se dirigeant vers la chaîne des Alpes qu'ils s'agissait

de franchir.

Cependant, depuis quelques heures, Fricoulet paraissait inquiet; sa

mine, enjouée d'ordinaire, était grave, ses lèvres se pinçaient sous

l'empire d'une violente tension cérébrale et ses sourcils se

contractaient soucieusement.

A chaque instant ses regards se dirigeaient vers ses instruments

météorologiques et se reportaient avec une indéfinissable expression sur

ses compagnons accoudés à la rambarde et absorbés par le panorama

magnifique qui se déroulait au-dessous d'eux.

Tout à coup, en se retournant machinalement, Gontran surprit l'un de ces

regards; il vint droit à l'ingénieur:

--Tu crains quelque chose, n'est-ce pas?

Silencieusement Fricoulet indiqua du doigt la boussole affolée et le

baromètre qui descendait rapidement.

[Illustration]

--Eh bien? fit le jeune comte... un danger nous menace-t-il?

L'ingénieur haussa les épaules.

--Dans la situation où nous sommes tout est danger, répondit-il... vois

ces nuages qui s'amoncellent là-bas en montagnes menaçantes... remarque

cette brume qui se répand dans l'atmosphère, et cette buée chaude qui

semble s'élever du sol et nous envelopper... tout cela présage un orage,

ou je ne m'y connais pas.

Aussitôt les regards de Gontran s'attachèrent sur Séléna.

--Que faire? murmura-t-il d'une voix angoissée.

Sans répondre, Fricoulet ouvrit tout grand le robinet et la vapeur se

précipita en sifflant dans les tuyaux de conduite; l'appareil tout

entier trépida, les moyeux des hélices gémirent, les ailes motrices

tournèrent vertigineusement; mais ce fut en vain. Il se faisait dans la

force et dans la direction du vent des intermittences telles que

l'_Albatros_, semblable à un oiseau égaré dans un tourbillon, voltigeait

sans avancer à peine.

Il en fut ainsi jusqu'à cinq heures du soir.

Le ciel était devenu sombre et menaçant, et, dans la profondeur de

l'horizon, de lointains roulements de tonnerre se faisaient entendre.

Brusquement, et sans que rien l'eût fait prévoir si proche, la

bourrasque arriva comme la foudre, courbant les arbres jusqu'au sol et

soulevant d'épais tourbillons de poussière sous lesquels la terre

disparut.

En ce moment l'aéroplane n'était pas à plus de deux cents mètres,

planant au-dessus des premiers contreforts des Alpes.

--En haut! en haut! cria Fricoulet en activant le feu de sa machine pour

tenter de faire face à l'ouragan.

Comme une flèche, l'appareil monta perpendiculairement et arriva dans

les nuages; mais là, plus terrible encore peut-être que dans les régions

inférieures, la tempête régnait; elle s'empara de l'_Albatros_ qui,

malgré les efforts de son pilote, dut se résigner à fuir comme un

vulgaire aérostat.

Pour laisser à Fricoulet toute sa liberté d'action dans la manoeuvre,

les voyageurs s'étaient serrés les uns contre les autres, tout contre la

rambarde et se taisaient.

Les éclairs sillonnaient l'espace, enflammant l'atmosphère et déchirant

les nuages qui s'effilochaient autour de l'_Albatros_.

Tout à coup, le sifflement de la vapeur à travers les tuyaux

d'échappement se tut comme aussi le grincement des moyeux et les hélices

s'arrêtèrent.

Fricoulet ne put retenir un cri de rage et il demeura immobile, comme

pétrifié, regardant avec des yeux terribles la lampe éteinte.

Subitement le pétrole venait de manquer.

--Nous descendons! cria Ossipoff.

--Non! murmura sourdement Fricoulet, nous tombons.

L'aéroplane, faute de combustible, et livré à sa seule pesanteur,

n'était plus retenu dans l'espace que par la puissance de son parachute.

Soudain Séléna poussa un cri terrible.

--La mer!... la mer!...

En effet, à l'horizon, la Méditerranée soulevait ses flots irrités, et

l'appareil, emporté comme une plume par l'ouragan, courait avec une

vitesse vertigineuse s'y précipiter.

--Sommes-nous perdus? demanda Gontran à son ami.

--Pas encore, que je sache, riposta celui-ci.

Et pesant de toute ses forces sur le gouvernail, pour tout au moins

diriger la chute de l'_Albatros_, il contraignit encore une fois

l'aéroplane à lui obéir.

Mais tout à coup un sifflement intense retentit au-dessus d'eux et, sous

leurs pieds le plancher de la plate-forme sembla brusquement

s'effondrer.

D'un même effort, un coup de foudre, d'une violence inouïe, venait

d'arracher les deux hélices propulsives et de mettre le feu aux toiles

des plans inclinés.

Dénué de tous ses engins de locomotion, l'_Albatros_ glissait sur les

couches d'air avec une violence que l'incendie ne faisait qu'activer. Il

allait infailliblement se briser contre les montagnes de la côte, quand,

par un effort désespéré, le jeune ingénieur parvint à replacer

horizontalement la vaste surface de toile qui formait gouvernail à

l'arrière.

La chute se modéra un peu et, avançant toujours sous la poussée terrible

des rafales, l'_Albatros_ arriva à dix mètres du sol.

--Attention! s'écria d'une voix stridente Fricoulet, attention au choc!

tenez-vous bien.

En même temps, une effroyable secousse se produisit; l'aéroplane venait

de s'abattre et, semblable à un oiseau qui tombe de la nue, mortellement

frappé par le plomb du chasseur, il gisait inerte, les ailes étendues.

[Illustration]

Par la force du contre-coup les voyageurs furent projetés hors de la

plate-forme et roulèrent sur le sol.

Quoique étourdi, Ossipoff fut le premier sur pied; tout de suite, ses

regards allèrent à Séléna.

La jeune fille, toute tremblante de peur, s'approcha de son père qui lui

ouvrit ses bras.

Après une étreinte émue, le vieux savant demanda:

--Et M. de Flammermont?

--Présent! s'écria joyeusement le jeune comte en surgissant d'une

crevasse au fond de laquelle il avait roulé.

--Eh bien? demanda tranquillement Fricoulet qui s'occupait à éteindre le

feu qui dévorait les toiles de l'aéroplane, eh bien! rien de cassé?

--Non, répondirent à la fois les trois voyageurs.

Puis tout à coup Ossipoff, qui promenait curieusement ses regards autour

de lui, s'écria:

--Mais, messieurs, nous sommes en pays civilisé... voici un

observatoire!

Il étendait la main vers une construction singulière qui sortait du sol,

à environ deux cents mètres de là, et assez semblable à une casquette de

jockey posée à terre.

--Hurrah! messieurs! fit Alcide Fricoulet en agitant triomphalement son

chapeau, hurrah! pour l'_Albatros_ et son ingénieur: ceci est

l'observatoire de Nice... Nous sommes en France!

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 24 / 59 题