Mickhaïl Ossipoff releva la tête et fixa sur son collègue un regard
profond.
--Heureusement, continua Mileradowich, l'attention de vos voisins avait
été attirée par vos allures mystérieuses et vos dangereuses
manipulations. La police, qui veillait déjà, a été avertie par un ami de
la sûreté publique.
Puis, brusquement:
--D'où reveniez-vous hier soir, lorsqu'on vous a arrêtés vous et l'un de
vos complices?
Ossipoff ne put s'empêcher de hausser les épaules.
--Décidément, dit-il un peu railleur, votre erreur est manifestement
trop grossière pour que je vous aide, par mes réponses, à la
reconnaître.
Et il se tut, examinant attentivement M. Sharp qui feuilletait toujours
des paperasses, prenant des notes sur un calepin ouvert à côté de lui.
--Greffier, s'écria le juge irrité, écrivez que l'accusé refuse de
reconnaître être allé hier soir à une réunion de nihilistes.
Ossipoff éclata de rire.
--Et ceci, poursuivit Mileradowich furieux en mettant sous le nez du
vieux savant une feuille de papier noircie de chiffres et de noms,
qu'est-ce que c'est que cela?
--Dame, répliqua l'accusé avec beaucoup de sang-froid, vous savez lire
comme moi.
--Jupiter... Mars... Saturne... Sirius et un tas d'autres noms bizarres,
exclama le juge, nierez-vous que ce soient des pseudonymes sous lesquels
se cachent les conspirateurs les plus dangereux?
Ahuri, Ossipoff demeura muet un bon moment, puis, désignant Sharp:
--Avez-vous demandé à M. Sharp ce qu'il pensait de la théorie que vous
venez d'émettre? fit-il railleusement.
--M. Sharp partage mes sentiments à ce sujet, répondit vivement
Mileradowich.
Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences fit un tel bond, que
les énormes lunettes de fer qu'il portait à califourchon sur son nez
sautèrent sur la table.
--Permettez, dit-il, permettez, je ne vous ai point dit cela.
Le visage apoplectique de Mileradowich s'empourpra davantage.
--Comment, s'écria-t-il indigné en se croisant les bras sur la poitrine,
que m'avez-vous donc répondu lorsque je vous ai montré cette liste?
--Que c'étaient là des noms d'étoiles et de planètes.
--Cela est vrai... mais que vous ai-je répondu, moi?
--Autant que je puis me rappeler, vous m'avez répondu que ces noms
d'astres devaient servir à désigner des complices de M. Ossipoff.
La face du juge s'illumina triomphalement.
--Et à cela, qu'avez-vous ajouté? demanda-t-il.
--Rien, répliqua Sharp en dissimulant un sourire narquois.
--Donc, vous partagiez mon opinion.
--Ah! mais, permettez, exclama le secrétaire perpétuel, je suis ici pour
vous donner mon avis, quand vous me le demandez, mais nullement pour
vous faire un cours d'astronomie. Vous ignorez ce que sont Mars...
Saturne... etc., c'est votre droit... mais ne me faites pas passer pour
un imbécile.
Cela dit, il tira de la poche de sa redingote un vaste mouchoir à
carreaux multicolores, avec lequel il se mit à nettoyer méticuleusement
les verres de ses lunettes.
[Illustration]
Mileradowich haussa les épaules.
--Je puis, dit-il un peu vexé, ne pas connaître un mot d'astronomie
mais, sauf le respect que je vous dois, très honoré monsieur Sharp, vous
ne savez point tous les tours qu'emploient les gredins pour échapper à
la police.
Et s'adressant à Ossipoff:
--Vos précautions étaient bien prises, dit-il, mais vous êtes pincé;
et, dans votre intérêt, je ne saurais trop vous conseiller d'entrer dans
la voie des aveux.
Il pencha son buste sur la table, avançant vers le savant sa face
enluminée et baissant la voix, il lui dit d'un ton de confidence:
--Tenez, le sort qui vous attend est aussi certain que nous sommes M.
Sharp et moi d'honnêtes gens, tandis que vous n'êtes qu'un gredin... si
vous persistez à nier, vous serez pendu... Eh bien! en regard de chacun
de ces noms d'étoiles, mettez-moi le nom de vos complices, et je
m'engage à faire commuer votre peine en bannissement.
[Illustration]
--Vraiment, monsieur le juge, riposta Ossipoff, vous parlez à merveille
et l'on voit que la trahison ne vous coûterait guère, à vous.
Les lunettes de M. Sharp brillèrent d'un vif éclat, et Mileradowich
s'écria furieux:
--Greffier, écrivez que l'accusé a des complices et qu'il refuse de les
nommer.
-Eh! par l'excellente raison que je n'en ai pas. Maintenant, si cela
peut vous faire plaisir, inscrivez: Uranus, Neptune, Bételgeuse,
Capella... mais je vous préviens que ce sont des étoiles.
Derrière ses lunettes, M. Sharp plissa ses paupières, laissant filtrer à
travers ses cils abaissés un regard aigu:
--Qu'aviez-vous donc à vous occuper autant des étoiles, demanda-t-il de
son ton glacial, et que peut-il y avoir de commun entre l'astronomie et
la balistique?
Ossipoff se tourna vers son collègue et, malgré le sentiment de
prévention que lui inspiraient l'attitude et le langage de M. Sharp, il
allait peut-être se laisser aller à quelque confidence sur le projet
gigantesque dont il s'était ouvert à Gontran de Flammermont, lorsque
dans la pièce voisine, un vacarme épouvantable retentit; c'était comme
un bruit de lutte auquel se mêlaient des vociférations en langue russe
et des jurons français fortement accentués.
[Illustration]
M. Sharp regarda le juge d'instruction criminelle, lequel se pencha vers
le greffier pour lui ordonner d'aller voir ce qui se passait.
Le petit bonhomme crasseux et chafouin déposa son porte-plume, repoussa
son tabouret et, d'un pas lent, se dirigea vers la porte.
Mais à peine l'eut-il ouverte qu'un groupe se précipita tumultueusement
dans la pièce, au grand ébahissement de M. Sharp, mais à la grande
frayeur du gros Mileradowich qui se leva précipitamment pour mettre
entre lui et les nouveaux arrivants toute la largeur de la table.
Quant à Mickhaïl Ossipoff, maintenu immobile sur son siège par les
gardawoï préposés à sa garde, il reconnut, dans ceux qui venaient
d'envahir le laboratoire, Gontran de Flammermont qui, bien qu'il eût les
mains liées derrière le dos, secouait énergiquement quatre hommes de
police suspendus à ses vêtements, ainsi que fait un sanglier des chiens
qui le coiffent.
--Où est-il ce juge? s'écria le jeune Français d'une voix tonnante, où
est-il?... qu'il se montre s'il existe!
Voyant le prisonnier solidement contenu par ses gardiens, Mileradowich
reprit un peu d'assurance et répondit d'une voix mal affermie:
--Vous demandez un juge, monsieur? me voici.
Le comte de Flammermont, entraînant les gardawoï, s'élança jusqu'à la
table derrière laquelle Mileradowich s'était retranché.
--Ah! c'est vous le juge, exclama-t-il, les lèvres tremblantes de colère
et les regards étincelants, c'est par vos ordres que j'ai été traité
comme un malfaiteur et qu'encore, à l'heure actuelle, je suis ligotté
comme un gibier de potence!... Eh bien! puisque c'est vous le juge, je
vous requiers de me faire remettre en liberté séance tenante... chaque
minute qui s'écoule aggrave votre cas, je vous en préviens, comme aussi
je vous avertis qu'en sortant d'ici je ferai adresser, par
l'intermédiaire de mon ambassadeur, des observations à votre
gouvernement...
Abasourdi par ce flot de paroles, ému par l'assurance du jeune homme,
Mileradowich se taisait.
Le comte poursuivit d'un ton plus calme:
--Je suis outré, monsieur, de la manière dont les Russes traitent les
représentants d'une nation amie... on n'agit pas de semblable façon...
et il faut venir dans votre... russe de pays pour être traité aussi
brutalement.
Puis, la colère s'emparant de lui de plus belle, il s'écria:
--Eh bien! qu'attendez-vous pour me faire mettre en liberté?
Le juge d'instruction criminelle avait reconquis tout son sang-froid.
--Une seule chose, monsieur, répondit-il avec une politesse obséquieuse,
que vous m'ayez dit qui vous êtes et sur quoi vous basez votre
réclamation.
Gontran fit un bond formidable.
--Qui je suis? exclama-t-il... vous me demandez qui je suis! Ne le
saviez-vous donc pas quand vous m'avez fait arrêter?
--Les ordres concernaient Mickhaïl Ossipoff seul, riposta Mileradowich;
le voyant accompagné, les gardawoï ont pris celui qui l'accompagnait
pour un complice et ils ont cru bien faire en l'arrêtant lui aussi, ce
dont je ne saurais les blâmer jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé...
--Que je me nomme le comte Gontran de Flammermont et que j'appartiens au
corps diplomatique! continua le jeune homme... Envoyez un de vos hommes
à l'ambassade française et vous ne tarderez pas à avoir la preuve de la
grossière erreur que vous avez commise.
--Pas moi, mais les gardawoï, protesta vivement le juge d'instruction
qui, au ton et à l'attitude de Gontran, commençait à craindre de s'être
fourvoyé.
Ce disant, il griffonnait à la hâte quelques mots sur une feuille de
papier qu'il remettait à l'un des agents de police en ajoutant ces mots:
--Hâte-toi!
L'homme sortit en courant.
Puis, afin de se concilier les bonnes grâces du prisonnier, au cas où
véritablement il aurait commis l'erreur grossière d'arrêter un membre
de l'ambassade française, il donna ordre qu'on lui déliât les mains, en
même temps qu'il disait qu'on lui avançât un siège.
Mais au lieu de s'asseoir, Gontran courut à Ossipoff.
--Et vous, s'écria-t-il, mon cher, mon vénéré monsieur Ossipoff, ne
va-t-on pas également reconnaître que l'on s'est trompé en vous faisant
subir un traitement aussi honteux?
Le vieux savant sourit tristement.
--Hélas! moi, répondit-il, je n'ai pas comme vous, l'honneur
d'appartenir au corps diplomatique.
--Mais, riposta Gontran avec véhémence, les savants du monde entier
protesteront.
Ossipoff hocha la tête et désignant Sharp qui, muet et immobile,
assistait à cette scène, il répliqua:
--Monsieur que voici est le secrétaire perpétuel de l'Académie des
sciences de Pétersbourg, et il a pour mission de bien prouver à la
justice le crime dont je suis accusé.
Les yeux du jeune homme s'arrondirent et il exclama:
--Le crime dont vous êtes accusé!... Vous êtes accusé d'un crime! et
lequel donc, bon Dieu?
--J'appartiens à la terrible association des nihilistes, répondit
ironiquement le vieillard, et hier, quand on nous a arrêtés, nous
revenions d'un conciliabule tenu secrètement par les conspirateurs et
qui avait probablement pour but d'organiser un nouvel attentat contre le
Tzar.
Gontran partit d'un formidable éclat de rire.
--Quelle fable me racontez-vous là? s'écria-t-il.
--Ce n'est point une fable, c'est la vérité; du moins M. le juge
d'instruction, éclairé du reste par les lumières de M. Sharp, l'affirme.
--Comment! mais hier soir nous sommes allés à l'observatoire de
Poulkowa; ne l'avez-vous pas dit à ces messieurs?
Un éclair rapide brilla dans la prunelle du secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences, et Mileradowich s'écria:
--Vous avez passé votre soirée à l'observatoire?... vous le jurez.
--Nous le jurons, répondirent ensemble les deux hommes, et le comte de
Flammermont ajouta:
--C'est même mon droschki qui nous y a conduits.
Le juge d'instruction criminelle laissa entendre un petit ricanement.
--Votre iemstchick, interrogé, a déposé qu'il avait arrêté la voiture
dans une rue déserte où il vous avait attendus près de deux heures, ce
qui m'a donné à supposer que vous aviez pris vos précautions pour que
personne ne pût savoir où vous vous rendiez.
Il fit une courte pause et reprit:
--Vous avouerez avec moi que s'en aller à l'observatoire étudier les
astres, n'est point une occupation qui demande à être entourée d'un tel
mystère.
Gontran se mordit les lèvres, se rappelant en effet que le vieux savant
s'était arrangé de façon à ne laisser à l'observatoire aucune trace de
son passage et, désespéré de cet alibi qui lui échappait ainsi qu'à
Ossipoff, il regarda celui-ci avec des yeux qui semblaient dire:
--Mais pourquoi donc vous taisez-vous au lieu de prouver votre
innocence... ce qui serait si facile.
A cette muette interrogation, Mickhaïl Ossipoff allait faire une muette
réponse, lorsque l'homme de police que le juge d'instruction avait
dépêché à l'ambassade de France, revint tout essoufflé.
Sans mot dire, il tendit à Mileradowich un large pli dont le gros homme
fit sauter les cachets de cire rouge d'un doigt fébrile.
A mesure que le juge avançait dans la lecture des quelques lignes
écrites à la hâte, les traits de son visage s'altéraient sensiblement.
Enfin il se leva et, s'inclinant devant Gontran:
--Monsieur le comte, dit-il, vous êtes libre. Croyez que je regrette
bien sincèrement ce qui s'est passé... Quelquefois la police a la main
lourde qui s'appesantit aveuglément sur les innocents comme sur les
coupables; mais elle reconnaît franchement son erreur, quand on la lui a
démontrée, et s'efforce de la réparer.
[Illustration]
--C'est bien, monsieur le juge, répondit sèchement M. de Flammermont, en
ce qui me concerne, je sais ce qui me reste à faire... cependant, de ce
que vous venez de dire je retiens une chose: la police répare son erreur
quand elle lui est démontrée... pourquoi, alors, ne donnez-vous pas
l'ordre de mettre en liberté M. Ossipoff qui est aussi innocent que moi?
Mileradowich hocha la tête.
--Quant à Ossipoff, dit-il, son affaire est aussi claire que son crime
est probant... la potence l'attend.
--Mais c'est une infamie, s'écria Gontran.
--Monsieur de Flammermont, riposta Sharp d'une voix menaçante,
permettez-moi de vous dire qu'ici comme en France, il y a des lois
destinées à faire respecter la justice et ses représentants... ne nous
obligez pas à les appliquer.
[Illustration]
--Mais défendez-vous! s'écria le jeune homme en se tournant vers
Ossipoff, prouvez-leur qu'ils font fausse route, que bien loin de songer
à nuire au Tzar, vous ne songiez qu'à donner une gloire de plus à votre
patrie, que cette poudre qui vous accuse n'avait pas pour but de
détruire quoi que ce soit... mais bien au contraire...
Le vieillard étendit vivement les mains vers Gontran pour le supplier de
garder le silence.
--Taisez-vous, monsieur le comte, dit-il d'une voix ferme, tout ce que
vous pourriez dire, tout ce que je pourrais dire serait inutile, je me
sens enveloppé dans les fils d'une machination terrible dont il me
semble pressentir le but; si je ne me trompe pas, je suis un homme
perdu...
--Mais je vous sauverai, moi! exclama Gontran dans un élan superbe.
Ossipoff hocha la tête.
--Hélas! je connais mon pays, je sais qu'il est impossible de
s'innocenter d'un crime semblable à celui dont je suis accusé.
--Mais le Tzar est juste.
--Oui! mais on l'aveuglera, si l'on y a intérêt.
--Mais vous avez des preuves de votre innocence... produisez-les, et
cette accusation terrible, mais absurde, tombera d'elle-même.
Le vieillard se redressa et répondit d'une voix rauque:
--Rappelez-vous ce que je vous disais hier soir... et voyez combien
justes étaient mes pressentiments... on m'a soupçonné, on m'a épié, et
maintenant...
Il se tut, sentant les yeux de Sharp braqués sur lui.
Puis il reprit avec fermeté:
--Il est peu probable que je vous reverrai... Adieu donc, et soyez
persuadé, quelque soit le sort qui m'attend, que je le subirai avec
résignation si vous me jurez de protéger Séléna... ma pauvre fille, que
ma disparition va laisser sans protection... sans soutien.
Ému au souvenir de son enfant, le vieillard s'arrêta; un sanglot
s'étrangla dans sa gorge et une larme vint rouler au bord de sa
paupière.
--Jurez-vous, Gontran, reprit-il, jurez-vous?
--Sur ce que j'ai de plus sacré au monde, répondit Gontran, je jure
d'aimer Séléna, de la respecter, de la défendre et de tout faire avec
elle pour vous sauver.
Il se pencha vers le vieillard, le baisa au front et sortit du
laboratoire sans même honorer d'un salut le juge et son compagnon.
Dans le vestibule, il se heurta à Wassili.
--Ah! monsieur le comte! exclama le domestique, vous êtes libre!... et
mon maître?
[Illustration]
Gontran fit un geste désespéré.
Wassili commença aussitôt à se répandre en lamentations auxquelles le
jeune homme coupa court aussitôt.
--Allons, dit-il brusquement, garde tes doléances pour plus tard et
conduis-moi auprès de Mlle Séléna.
--Mlle Séléna? répéta Wassili, qu'est-ce que vous lui voulez donc?
--J'ai besoin de lui parler. Mène-moi à sa chambre, ou plutôt prie-la en
mon nom de vouloir bien descendre.
--Aucune de ces deux choses n'est possible, riposta le domestique en
hochant la tête.
--Et pourquoi?
--Parce que la chambre de mademoiselle est fermée à clé et que cette clé
est entre les mains d'un gardawoï qui monte la garde à la porte.
Gontran réfléchit un moment et commanda:
--Conduis-moi quand même; j'aviserai.
Après avoir monté derrière Wassili une vingtaine de marches, le comte se
trouva sur un palier où un homme de police se promenait de long en
large, d'un air profondément ennuyé.
A la vue des nouveaux venus, il s'avança vivement et demanda d'une voix
rude:
--Que venez-vous faire ici?
--Réponds-lui, fit Gontran à Wassili, que je désire parler à Mlle
Ossipoff.
Le domestique traduisit en russe la réponse; le gardawoï éclata d'un
gros rire brutal.
--Impossible de parler à la demoiselle, répliqua-t-il.
--Pourquoi? demanda Wassili sur l'ordre du comte.
--Parce que c'est la consigne.
Le comte tira de sa poche une pièce d'or qui alluma dans l'oeil de
l'homme de police un éclair de convoitise.
--Offre-lui cela, dit M. de Flammermont, s'il veut me laisser causer
cinq minutes avec Mlle Ossipoff.
Sans doute le gardawoï devina-t-il le sens de ces paroles, car il tira
la clé de sa poche, l'introduisit dans la serrure, fit jouer le pène et
tendit la main dans laquelle Wassili laissa tomber la pièce d'or.
Alors l'homme ouvrit la porte et Gontran entra dans la chambre.
Séléna, assise dans un fauteuil, le visage enfoui dans ses mains,
sanglotait.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait elle releva la tête, et, apercevant
M. de Flammermont, elle courut à lui, les mains tendues.
--Mon père! cria-t-elle.
--Hélas! mademoiselle, M. Ossipoff, victime d'une erreur de police ou
d'une machination odieuse, est prisonnier.
--Prisonnier! mais c'est infâme!... c'est horrible!... Je veux le voir!
Ce disant, elle s'avançait vers la porte.
--Cela n'est pas possible, fit Gontran, un gardien est là qui ne vous
laissera pas sortir... moi-même, pour entrer, j'ai dû le soudoyer.
La jeune fille, désespérée, se tordit les mains.
--On ne peut pourtant pas emmener mon père, sans que je le voie, sans
que je l'embrasse.
Gontran hocha la tête.
--Hélas! murmura-t-il, il est plus que probable que le juge vous
refusera cette grâce... aussi étais-je venu vous trouver pour vous
assurer de mon entier dévouement et vous dire que vous pouviez compter
sur moi en tout et pour tout.
--Il faut sauver mon père, monsieur, il faut le sauver...
--Je cours à l'ambassade, et par l'intermédiaire de mon ambassadeur je
vais demander une audience au Tzar... Si dans cette première entrevue
j'échoue, je tenterai d'en obtenir une seconde et alors vous
m'accompagnerez... vos larmes et vos prières obtiendront peut-être
justice.
--Mais de quoi mon pauvre père est-il donc accusé? demanda-t-elle.
--On prétend qu'il fait partie d'une association de nihilistes.
On eût dit que cette réponse était tombée comme un coup de massue sur la
tête de la jeune fille, qui ferma les yeux et eût glissé sur le plancher
si le bras de Gontran ne l'avait retenue.
--A moi, Wassili, à moi, cria-t-il.
Le domestique entra, suivi du gardawoï qui fit signe à M. de Flammermont
de quitter la chambre.
Et comme le comte faisait la sourde oreille déclarant qu'il
n'abandonnerait pas Séléna dans l'état où elle se trouvait.
--- Partez, monsieur le comte, partez, fit le domestique... cet homme
est capable de nous enfermer tous trois ici... et alors qui donc
s'occuperait de faire remettre en liberté mon pauvre maître?
[Illustration]
Gontran, éperdu, porta à ses lèvres la main inerte de la jeune fille,
puis il sortit précipitamment, dégringola quatre à quatre l'escalier et
se lança comme un fou dans la rue, bousculant sans pitié les curieux
massés devant la petite maison.
Dans le laboratoire, l'interrogatoire se terminait: le juge Mileradowich
y mettait toute l'âpreté possible, enserrant l'accusé dans un réseau de
questions insidieuses et à double entente, furieux déjà de voir le comte
de Flammermont lui échapper et craignant de voir avorter cette superbe
affaire dont il avait déjà supputé les bénéfices, comme on a pu le voir
au commencement de ce chapitre.
Le vieux savant ne répondait que par quelques paroles brèves et
saccadées et encore seulement lorsque les demandes devenaient plus
incisives, plus venimeuses.
A la fin, la patience échappa à Ossipoff qui s'écria:
--Mon collègue, M. Sharp, secrétaire perpétuel de l'Institut des
sciences, comprend bien pourquoi votre accusation est ridicule et
pourquoi je ne suis ni un assassin ni un agent soudoyé par les sociétés
secrètes.
Sharp se leva et mit la main sur son coeur.
--Dieu m'est témoin, dit-il d'une voix larmoyante, que je remplis ici
un devoir bien pénible et qu'il m'est douloureux... très douloureux
d'avoir à analyser les travaux d'un ancien collègue. Mais ayant été, à
mon corps défendant, désigné comme expert, par M. le grand maître de la
police, j'ai dû, bien malgré moi, étudier vos cahiers et me rendre
compte par l'examen de votre laboratoire du genre de travaux auxquels
vous vous livrez.
Ossipoff tressaillit et demanda:
--Et vos investigations?...
--...m'ont fait découvrir certains indices que je n'ai pu faire
autrement que de communiquer à M. le juge... Pour moi, comme pour tous
les savants qui pourront examiner votre laboratoire et vos livres, il
est indiscutable--et vous-même l'avez avoué--que vous fabriquiez un
explosif terrible... dans quel but? je l'ignore et je laisse à la
justice le soin de bâtir des hypothèses dont je ne veux pas connaître la
valeur, désirant me renfermer strictement dans mon rôle d'expert.
[Illustration]
Ossipoff se laissa prendre au ton plein de sincérité dont ces paroles
furent prononcées, et il revint complètement sur les mauvaises pensées
qui un moment lui avaient traversé l'esprit, touchant M. Sharp.
Et puis, qu'allait-il arriver, s'il ne pouvait prouver son innocence des
méfaits dont on l'accusait?
Et ses chers projets d'exploration céleste, si longtemps caressés, à la
réussite desquels il avait consacré une partie de sa vie, y devait-il
donc renoncer pour toujours?
Et sa fille, sa chère Séléna, devait-il abandonner pour jamais l'espoir
de la serrer dans ses bras?
Il résolut alors de s'ouvrir en partie à son collègue afin d'avoir au
moins, auprès de la justice, un avocat convaincu de la réalité de ses
assertions.
--Monsieur le juge, dit-il d'une voix quelque peu tremblante, je vous
demande la permission d'entretenir quelques instants, seul à seul, M.
Sharp.
Mileradowich se tourna vers l'expert dont le masque était demeuré
impassible à ces paroles.
--Vous avez entendu le prisonnier? dit-il.
--Oui.
--Consentez-vous?
Sharp inclina la tête.
Le juge fit signe aux argousins de se retirer et lui-même se levant de
son siège, se dirigea vers la porte, suivi de son greffier.
--Je vous accorde dix minutes d'entretien, dit-il à Ossipoff d'un ton
rauque.
Puis se tournant vers l'expert:
--Quant à vous, mon cher, je vous recommande la plus grande prudence;
ces gens-là sont fort dangereux.
Le secrétaire perpétuel sourit d'un air singulier et le juge sortit.
Demeurés seuls, les deux savants gardèrent le silence, se mesurant du
regard, cherchant à deviner mutuellement les pensées qui s'agitaient en
eux.
Ce fut Mickhaïl qui parla le premier:
--En vérité, mon cher Sharp, s'écria-t-il avec un élan qu'il ne put
contenir, comment pouvez-vous me croire coupable, moi que vous
connaissez depuis de si longues années?
--Eh! mon cher Ossipoff, riposta le secrétaire perpétuel, il ne
m'appartient pas de porter sur vous un jugement quel qu'il soit... ce
faisant, j'outrepasserais la mission qui m'a été confiée.
--Mais il ne vous est pas défendu d'interpréter dans un sens qui me soit
favorable le résultat de vos investigations.
Sharp se rapprocha de l'accusé.
--Je ne demande pas mieux, dit-il, mais il faut que vous m'y aidiez.
--Comment cela? demanda Ossipoff surpris.
--Cette poudre qui forme contre vous la base de la plus terrible
accusation qui puisse être suspendue sur la tête d'un Russe, cette
poudre, quelle en est la formule exacte?
Il avait prononcé cette phrase d'une voix haletante, dont les mots
sifflaient à travers ses dents serrées et il avait posé ses mains sur
les épaules d'Ossipoff, le regardant avec anxiété, guettant la réponse
qui allait lui être faite.
Saisi d'un pressentiment, le prisonnier se recula et répliqua:
--Mais cette formule, vous l'avez trouvée sur mon registre.
--Non pas, elle est incomplète... je me connais assez en chimie pour
comprendre que l'un des agents constitutifs de cette _sélénite_ n'est
pas indiqué.
--Que vous importe?
--Il m'importe, grommela Sharp, que si vous voulez sauver votre tête, il
me faut donner cette formule tout entière.
--Et si je refuse...
--La potence vous enverra voir dans la lune si j'y suis, ricana Sharp.
--Misérable! s'écria Ossipoff, dis donc franchement que tout ce qui
m'arrive est ton oeuvre et que tu veux voler le fruit de tous mes
travaux.
--Cette formule? répéta froidement le secrétaire perpétuel de l'Académie
des sciences, il me faut cette formule.
Sous l'empire de la colère et de l'indignation, Mickhaïl Ossipoff fit un
mouvement tellement brusque que les cordes qui lui liaient les mains se
brisèrent.
N'écoutant que sa fureur, le petit vieillard se rua sur M. Sharp, lui
sauta à la gorge.
Le secrétaire perpétuel surpris de cette attaque imprévue recula à pas
précipités, mais ses jambes rencontrant le siège laissé vacant par
Mileradowich, il tomba à la renverse, entraînant dans sa chute Ossipoff
qui ne lâchait pas prise.
Au bruit de la lutte, le juge criminel se précipita dans le laboratoire,
suivi des gardawoï qui en un clin d'oeil eurent arraché Ossipoff de
dessus l'infortuné Sharp, puis le bâillonnèrent, le ficelèrent, et sur
les ordres de Mileradowich le transportèrent dans la voiture cellulaire
qui prit, aux acclamations de la foule, le chemin de la prison de
Roggatznaïa.
Une demi-heure après, Mickhaïl Ossipoff était jeté dans une cellule dont
il ne devait plus franchir le seuil que pour se rendre à la potence, à
moins que la clémence du Tzar ne l'envoyât en Sibérie.
[Illustration]