Au dehors, il neigeait; les blancs flocons, tombant mollement et sans
bruit, poudrederisaient les arbres et les toits des maisons, feutrant la
chaussée d'un épais tapis sur lequel les traîneaux glissaient
silencieusement.
[Illustration]
Seules, les sonnettes des rares attelages qui passaient dans ce quartier
écarté de Saint-Pétersbourg mettaient dans l'air épais un
tintinnabulement joyeux, coupé parfois par le claquement sec d'un fouet.
Au dedans, un profond silence régnait, que troublaient seuls le
ronflement d'un énorme poêle de faïence occupant tout le milieu de la
pièce et le tic-tac monotone d'une horloge enfermée dans un cadre de
bois sculpté et accrochée au mur, vis-à-vis la porte.
Dans l'embrasure de la fenêtre, enfoncée en un vaste fauteuil, une jeune
fille, les mains abandonnées sur un ouvrage de broderie qu'elle avait
laissé tomber sur ses genoux, rêvait.
Avec son visage pâle et d'un ovale régulier que deux grands yeux bleus,
à fleur de tête, éclairaient, son nez fin et droit, aux narines roses et
palpitantes, sa bouche petite et ourlée de lèvres un peu fortes
peut-être, mais d'une adorable couleur purpurine, son menton bien
dessiné et que creusait une mignonne fossette, ses cheveux d'un blond de
lin crépelés naturellement sur le front, et tombant sur ses épaules en
deux nattes longues et épaisses, réunies à l'extrémité par un ruban de
soie bleue, cette jeune fille représentait dans toute sa pureté le type
féminin russe.
Ses épaules étroites, sa poitrine à peine accusée, sa taille mince et
flexible, ses bras un peu grêles indiquaient de seize à dix-sept ans;
mais à voir son front grave et le pli qui se creusait à la commissure
des lèvres, on lui en eût donné vingt.
Soudain, l'horloge sonna cinq heures; la jeune fille tressaillit, passa
sa main sur ses yeux, du geste d'un dormeur qui s'éveille, et murmura:
--Cinq heures... il ne viendra plus maintenant... Mme Bakounine
m'avait cependant bien promis...
Ses regards se fixèrent un moment sur la neige, dont les flocons
tourbillonnaient dans l'espace et venaient mollement s'aplatir sur les
vitres.
[Illustration]
--C'est peut-être le temps qui l'a effrayé, ajouta-t-elle, cherchant
ainsi à se donner à elle-même les excuses que pourrait bien invoquer le
retardataire.
Ses lèvres s'avancèrent dans une moue charmante.
--Si cependant il m'aime autant qu'il l'a dit à Mme Bakounine,
balbutia-t-elle, la neige ne devrait pas l'arrêter...
Comme elle achevait ces mots, une détonation violente retentit,
ébranlant la maison jusqu'au plus profond de ses fondations, la secouant
à croire qu'elle allait être arrachée du sol; en même temps, les vitres
de la fenêtre volèrent en éclats, une crédence appuyée au mur et chargée
d'instruments de toutes sortes s'abattit avec un vacarme épouvantable,
jonchant le sol de débris; et de hautes bibliothèques, qui couraient le
long des murs, laissèrent s'écrouler par leurs glaces brisées des
montagnes de volumes.
Puis un silence profond se fit, que ne troublait même plus le tic-tac
monotone de l'horloge arrêtée par la secousse. La jeune fille s'était
dressée tout d'une pièce, comme mue par un ressort; mais une fois
debout, elle était demeurée immobile, les deux mains appuyées au dossier
du fauteuil, plutôt étonnée que véritablement effrayée, les sourcils un
peu froncés et les paupières demi-closes, dans l'attitude d'une personne
qui cherche à se rendre compte.
[Illustration]
--Ce pauvre père, murmura-t-elle enfin avec un sourire, il finira par
nous faire sauter pour de bon...
Et soudain, secouant ses épaules que venait geler un courant d'air froid
passant par les vitres brisées, elle fit quelques pas, s'approcha d'une
table et frappa sur un timbre.
Un domestique, vêtu de la chemise de laine rouge des moujiks avec son
pantalon de cotonnade enfoncé dans des demi-bottes, entra aussitôt.
--Wassili, commanda la jeune fille en étendant la main vers la fenêtre,
il faudrait aviser à réparer cela.
--C'est le batiouschka (petit père) qui a encore fait des siennes,
grommela-t-il entre ses dents.
Puis apercevant tous les débris qui jonchaient le sol, il leva les bras
au ciel dans un geste épouvanté.
--Ah! bonne sainte Vierge! exclama-t-il d'une voix que l'émotion
étranglait, que va dire le batiouschka?... son beau télescope!... ses
photographies!... ses lentilles!... ses lunettes!... ses livres!...
Wassili était tombé à genoux et se traînait à quatre pattes sur le
tapis, s'arrêtant à chaque désastre qu'il rencontrait pour se livrer à
de nouvelles lamentations.
--Wassili!... fit la jeune fille avec impatience, vite cette fenêtre...
il fait un froid de loup, ici...
Le domestique se releva et sortit en courant.
Comme il venait de disparaître, une porte s'ouvrit et un nouveau
personnage se précipita comme une bombe dans la pièce.
C'était un petit vieillard, ne paraissant pas plus d'une soixantaine
d'années, vif, alerte, avec un visage blanc et rose, d'une allure
poupine, tout auréolé d'une chevelure grise et crépelée, laissant
apercevoir au sommet de la tête le crâne poli et brillant comme de
l'ivoire.
[Illustration]
Ce que l'on pouvait voir de ses vêtements, qu'un immense tablier de cuir
recouvrait presque entièrement, était tout maculé, rongé, déchiqueté par
les acides et les produits chimiques.
Ses mains, ses bras eux-mêmes, nus jusqu'aux coudes, avaient la peau
brûlée en maints endroits.
D'une main il tenait un masque de verre fort épais, recouvert d'un
grillage en fils d'acier aux mailles serrées, de l'autre il brandissait
un tube en métal tout noirci par la déflagration d'un explosif puissant.
--Ah! Séléna! Séléna!... s'écria-t-il en courant à sa fille, j'ai
trouvé!...
Et le vieillard baisa à plusieurs reprises le front que la jeune fille
lui tendait. Puis lui mettant sous les yeux le tube qu'il tenait à la
main et posant son doigt sur une étroite fissure qui se dessinait dans
toute la longueur:
--Vois... dit-il d'un ton vibrant, la formule est trouvée... et personne
au monde ne me le contestera... un gramme,--tu entends bien--un gramme
seulement de cette matière explosive enflammé par une étincelle et
dilaté par une chaleur de quatre cent cinquante degrés, développe dix
mètres cubes de gaz... Comprends-tu, Séléna?... dix mètres cubes de
gaz!... dans un fusil ordinaire, je supprime la cartouche et ne laisse
qu'une rondelle grande tout au plus comme une pièce d'argent... et
sais-tu ce que produit la déflagration de cette simple rondelle?... Non!
eh bien! elle donne à une balle de platine pesant cent grammes une
vitesse initiale de deux mille mètres par seconde et la projette à seize
kilomètres...
[Illustration]
La jeune fille joignit les mains et ouvrit la bouche pour répondre; mais
le vieillard ne lui en laissa pas le temps.
--Comprends-tu quelle révolution dans la balistique?... enfoncés tous
les explosifs connus, depuis la poudre à canon jusqu'à la dynamite, la
roburite et même la mélinite!...
Il agita son tube d'un air terrible.
--Avec un kilogramme de ceci, vois-tu bien, Séléna, je me charge
d'envoyer dans les nuages la ville de Saint-Pétersbourg, et avec
quelques tonnes on ferait éclater, par morceaux, la terre qui nous
porte.
[Illustration]
Et, le visage radieux, les yeux étincelants, il se mit à arpenter la
pièce de toute la grandeur de ses petites jambes.
Puis tout à coup, il s'arrêta net devant sa fille.
--Et sais-tu, exclama-t-il, comment je vais l'appeler, ma poudre?... Je
veux que tu en sois la marraine et je la baptise _Sélénite_.
La jeune fille eut un geste d'horreur.
--Que je donne mon nom à une chose aussi épouvantable! s'écria-t-elle,
jamais... jamais...
Et elle ajouta d'un ton de reproche:
--Eh quoi! mon père, est-ce bien à l'art de détruire vos semblables que
vous consacrez tant de veilles et tant d'efforts?
Le petit vieillard bondit, comme froissé par les paroles de sa fille.
--Est-ce bien toi qui parles ainsi, Séléna?.. demanda-t-il; comment
peux-tu me supposer capable?... sois tranquille; si je veux donner ton
nom à une aussi terrible substance que celle que je suis parvenu à
combiner, ce n'est pas pour me procurer le plaisir de détruire quoi que
ce soit... le but que je poursuis est plus noble, plus grandiose, plus
digne de Mickhaïl Ossipoff, membre de l'Institut des sciences de
Saint-Pétersbourg et du Vozdouhoplavatel.
Ce disant, il s'était redressé de toute la hauteur de sa petite taille
et il semblait que son attitude se fût ennoblie.
[Illustration]
Puis soudain s'attendrissant, il s'approcha de Séléna, lui prit les
mains et, l'attirant sur sa poitrine, l'y tint serrée quelques instants.
--Chère fille, dit-il enfin, tu sais bien qu'_Elle_ et toi vous êtes
toute ma vie; _Elle_ occupe toute ma pensée et toi tu remplis tout mon
coeur... et souvent, la nuit, dans mes rêves, je te vois, toi, belle et
chaste comme la Vierge, ton gracieux visage nimbé d'or, ainsi que celui
d'une sainte, par son disque lumineux.
--Mon père... murmura la jeune fille tout émue.
--Ah! je suis bien heureux, aujourd'hui... ajouta-t-il, bien heureux, et
je veux te faire partager mon bonheur...
Il dénoua son étreinte et, subitement pensif, vint s'asseoir dans un
fauteuil de cuir, près du poêle, où il demeura, la tête baissée,
laissant filtrer sous ses paupières mi-baissées un regard vague, tandis
que ses lèvres balbutiaient des paroles muettes.
--Séléna, dit-il tout à coup en fixant sa fille debout devant lui,
immobile et surprise, Séléna, il faut que je t'avoue quelque chose.
--A moi, mon père! murmura la jeune fille qui se troubla aussitôt.
--Oui, fillette, tu es grande aujourd'hui et je veux te mettre enfin au
courant d'un projet que je caresse depuis longtemps.
[Illustration]
Le trouble de Séléna augmenta; ses joues se colorèrent d'une subite
rougeur et ses longs cils soyeux vivement abaissés mirent une ombre sur
sa peau mate et pâle.
Puis, comme, son père ouvrait la bouche pour continuer, la jeune fille,
dans un geste de gracieuse câlinerie, plaça sa main sur les lèvres du
vieillard.
--Moi aussi, mon père, balbutia-t-elle, j'ai quelque chose à vous dire.
Surpris, il la regarda.
--Un secret! toi aussi? dit-il.
De la tête, elle fit signe que oui.
--Ah bah!... et de quoi s'agit-il?
Sans répondre, la jeune fille vint s'asseoir sur les genoux de Mickhaïl
Ossipoff, passa son bras autour de son cou, appuya sa tête sur l'épaule
du vieillard et murmura tout bas, bien bas, comme honteuse:
--J'aime.
Ce seul mot fit tressaillir le vieillard.
--Tu aimes!... grommela-t-il, tu aimes! Qu'est-ce que cela veut dire?
Alors, très vite, les yeux fixés à terre, la jeune fille répondit:
--Vous savez, mon petit père, que je vais tous les jeudis et tous les
dimanches, entendre la messe à Notre-Dame de Kazan... or, il y a deux
mois environ, comme je me relevais après m'être agenouillée pour
l'élévation, mon pied se prit dans ma robe et je serais tombée
assurément si, par le plus grand des hasards, un jeune homme ne s'était
trouvé là et ne m'avait soutenue par le bras...
[Illustration]
Elle s'arrêta un moment pour reprendre haleine et attendant une parole
d'encouragement.
Mais son père gardant le silence, elle continua:
--Depuis ce jour, tous les jeudis et tous les dimanches, je l'ai revu,
ce jeune homme, accoudé au même pilier, ne me quittant pas des yeux tout
le temps que durait la messe, me regardant avec beaucoup de respect...
et aussi avec... comment dirais-je?... enfin, d'une manière qui me
gênait et me faisait plaisir en même temps... puis, un jour, à la sortie
de Notre-Dame, je l'ai trouvé près du bénitier, me tendant de l'eau
bénite... mes doigts ont effleuré les siens et, je ne sais pas pourquoi,
tout à coup je me suis mise à trembler... mais tellement que j'ai dû
prendre le bras de Maria Pétrowna pour revenir à la maison.
[Illustration]
De nouveau elle se tut et jeta à la dérobée un regard sur son père qui
continuait à l'écouter en silence, sans que sur son visage immobile
parût la moindre marque d'approbation ou de désapprobation.
[Illustration]
Enhardie par l'attitude même du vieillard, Séléna poursuivit:
--Quelques jours après, Maria Pétrowna m'a fait remarquer, au moment où
nous approchions de la maison, qu'un homme nous suivait depuis la sortie
de Notre-Dame de Kazan... sans le voir, je devinai que c'était lui et je
ne me retournai pas, tellement j'avais peur de lui montrer mon
trouble... cependant, comme Wassili venait d'ouvrir la porte, je n'ai
pas pu résister, j'ai incliné la tête, un tout petit peu, et je l'ai vu
à quinze pas en arrière, arrêté au coin de la rue, les yeux fixés sur
moi... c'était un jeudi, je me le rappelle, et le dimanche suivant, il
y avait une sauterie chez Mme Bakounine,--même vous n'aviez pas pu
m'accompagner parce qu'il y avait ce soir-là, à l'Observatoire, une
grande réunion de savants à propos d'une éclipse de... de... de je ne
sais plus quoi,--et voilà qu'en entrant dans le salon de Mme
Bakounine, la première personne que j'aperçus... c'était lui, accoudé à
une fenêtre, et qui me regardait en souriant...
[Illustration]
Séléna s'arrêta, toute tremblante, s'attendant à voir son père bondir;
il n'en fut rien; le vieillard ne broncha pas, alors la jeune fille
ajouta:
--Quelques instants après, Mme Bakounine me l'a présenté comme un
excellent valseur et j'ai dansé avec lui... puis, je suis retournée tous
les dimanches soir chez Mme Bakounine et je l'ai toujours retrouvé...
de plus en plus aimable... de plus en plus galant... si bien que je n'ai
pas été surprise quand il y a huit jours Mme Bakounine m'a dit qu'il
m'aimait... qu'il l'avait chargée de me le dire et de savoir s'il
pouvait espérer que... alors j'ai embrassé cette bonne Mme Bakounine;
elle a compris et il a été convenu qu'elle l'accompagnerait aujourd'hui
pour faire sa demande officielle...
[Illustration]
Et elle ajouta, après une courte pause:
--Il a un peu de fortune... il est diplomate et il s'appelle Gontran de
Flammermont.
A ce nom, le vieillard tressauta et, saisissant les mains de sa fille,
il s'écria:
--Flammermont! as-tu dit... tu viens de prononcer le nom de Flammermont?
--Mais oui, mon père, répondit la jeune fille toute saisie, il s'appelle
de Flammermont, il m'aime et il devait venir aujourd'hui même vous
demander ma main.
Le vieillard se dressa tout d'une pièce et arpenta fébrilement son
cabinet.
--Flammermont ici! murmura-t-il en levant les bras au ciel, Flammermont
qui t'aime et veut devenir mon gendre!... Ah! je n'espérais pas un
bonheur si grand...
Séléna ouvrait de grands yeux.
--Vous le connaissez donc, mon père? balbutia-t-elle toute surprise.
--Comment, si je le connais!... exclama le vieillard... mais qui donc
dans le monde des sciences ne connaît Flammermont, ce savant Français
dont les découvertes ont fait faire à l'étude de l'astronomie de si
étonnants progrès... mais j'ai là, dans ma bibliothèque, tous ses
ouvrages, je les ai lus, relus et relus... je les sais par coeur... Ah!
c'est un homme bien étonnant... bien étonnant...
La jeune fille regardait son père d'un air épouvanté.
--Mais il confond, murmura-t-elle, sans doute y a-t-il un savant
français qui porte ce nom; mais Gontran n'est que diplomate... il ne
connaît pas un mot de sciences et encore bien moins d'astronomie.
Et tout de suite la vérité lui apparut; le vieillard n'avait pas écouté
une syllabe de toutes les explications qu'elle lui avait données;
quelque problème astronomique avait sans doute sollicité son esprit et
seul le nom de Flammermont, le dernier mot prononcé par Séléna, avait pu
attirer son attention.
Et comme la jeune fille ouvrait la bouche pour tirer son père de
l'erreur dans laquelle l'avait fait tomber la distraction dont il était
coutumier, la cloche électrique de la porte d'entrée résonna, annonçant
un visiteur.
--C'est lui, murmura Séléna toute rose d'émotion.
--C'est lui, répéta radieusement Mickhaïl Ossipoff.
Puis aussitôt jetant un coup d'oeil sur ses vêtements tachés, déchirés,
brûlés, il ajouta:
--Je ne puis le recevoir décemment comme cela... ma chère enfant,
tiens-lui compagnie, le temps que je vais changer de vêtements.
Et, sans attendre la réponse, il souleva une tenture et disparut.
Au même instant Wassili ouvrit la porte et annonça:
--Monsieur le comte Gontran de Flammermont.
Puis s'effaçant, il livra passage à un jeune homme paraissant de
vingt-cinq à vingt-six ans, d'une taille élégante, bien moulée dans une
redingote de coupe irréprochable, portant haut la tête, le visage coupé
transversalement par de grandes moustaches rousses, d'allure militaire,
et surmontant une bouche au dessin spirituel et railleur; les yeux
bruns, un peu petits, mais brillant d'un vif éclat, s'ouvraient sous des
sourcils touffus et se rejoignaient à la naissance du nez comme deux
sabres recourbés; le front grand et pur était encadré dans une forêt de
cheveux coupés en brosse et de même couleur que les moustaches.
--Mademoiselle, dit-il en s'inclinant bien bas et en enveloppant la
jeune fille d'un regard plein d'amour, Mme Bakounine s'étant
subitement trouvée indisposée, n'a pu m'accompagner; néanmoins, voyant
combien grande était mon impatience de connaître mon sort, elle m'a
engagé à venir, en m'assurant que vous seriez assez aimable pour me
présenter à monsieur votre père... alors, malgré le caractère un peu
irrégulier de cette démarche...
Séléna sourit finement et répondit en rougissant un peu:
--En effet, ce n'est peut-être pas très... très diplomate... mais enfin,
il y a cas de force majeure.
Et elle ajouta, très gracieuse, en désignant un siège au jeune homme:
--Vous excuserez mon père, monsieur, il vient de me quitter à l'instant
pour changer ses vêtements de laboratoire contre un costume plus
convenable.
Puis aussitôt, se rapprochant du comte de Flammermont:
--Ah! monsieur, dit-elle à voix basse, si vous saviez...
[Illustration]
[Illustration]
Tout de suite il s'inquiéta et demanda:
--Qu'arrive-t-il?
Comme elle allait répondre, M. Ossipoff parut, grotesquement accoutré
d'un habit noir démodé découvrant une chemise toute froissée et salie
par les travaux du laboratoire et autour du col de laquelle, une cravate
blanche fripée était nouée comme une ficelle.
Les mains tendues, il s'avança au-devant du jeune homme qui lui aussi se
précipita.
--Excusez-moi, monsieur, dit le comte de Flammermont, de venir troubler
ainsi dans ses travaux et ses études l'homme de génie auquel la Russie
et le monde entier doivent tant de belles et grandes découvertes.
--Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit Ossipoff, car c'est un grand
bonheur pour moi que de serrer les mains de l'auteur des _Continents du
Ciel_ et de l'_Astronomie du Peuple_...
Gontran, tout interloqué, regarda le vieillard en écarquillant les yeux,
puis son regard glissa jusqu'à Séléna et sa surprise s'accrut encore en
apercevant la jeune fille, un doigt placé sur la bouche.