HISTOIRE
DU
XIXe SIÈCLE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION REVUE ET ANNOTÉE
I
DIRECTOIRE
ORIGINE DES BONAPARTE
PARIS
C. MARPON et E. FLAMMARION, ÉDITEURS
1 A 7, GALERIES DE L’ODÉON ET RUE ROTROU, 4
1880
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2
Dans ma Préface, j’exposerai le sujet de ce volume et de ceux qui
doivent suivre.
Mais j’ai besoin de dire d’abord comment il a été préparé et fini, dans
telles circonstances qui pouvaient l’empêcher de paraître jamais.
En 1838, lorsque j’entrai à l’Institut dans la section des sciences
morales et politiques, les diverses nuances de partis, d’opinions et de
gouvernements par lesquels la France a passé, y étaient représentées par
des hommes qui avaient fait et su bien des choses. La Convention s’y
voyait encore en Lakanal, l’âge du Directoire en Reinhard. L’Empire y
était dans la personne du duc de Bassano. Ils causaient volontiers avec
un écrivain fort jeune relativement, et qui semblait uniquement occupé
de l’ancienne monarchie. Alors combien j’espérais peu amener mon
histoire jusqu’au dix-neuvième siècle! Cependant mon instinct de
chasseur historique m’intéressait à leurs récits, et je ne rentrais
guère sans avoir quelque note curieuse que je jetais au fond de mes
cartons.
Ces notes attendirent trente années. Aux Archives aussi, où j’étais chef
de la Section historique, j’eus occasion de voir et d’écouter d’autres
personnages que leurs affaires y amenaient pour faire quelques
recherches et qui causaient obligeamment. Là, je connus Lagarde, le
spirituel secrétaire du Directoire, et tel des fournisseurs qui, bien
plus que le Directoire, commanditèrent le jeune Corse et le lancèrent à
leurs dépens dans la grande affaire d’Italie, qui enfin, malgré son
ingratitude sauvage, s’attachèrent à sa fortune et lui manipulèrent son
coûteux 18 Brumaire.
Ces notes assez précieuses dormaient paisiblement dans leurs cartons,
lorsqu’au jour où j’allais m’en servir, elles furent fort en péril.
J’habite près de l’Observatoire, quartier désert, silencieux, qui
n’avait jamais eu l’honneur d’être mêlé aux grandes aventures de Paris.
Un matin, on décide que, pour défendre cette ville, le plus sûr est de
la brûler. Mais, si l’on en brûlait le centre, l’Hôtel de Ville, à plus
forte raison devait-on incendier tout ce qui se trouvait sur la route de
l’armée de Versailles, le quartier du Mont-Parnasse et de
l’Observatoire. Ma maison au coin de deux rues et près du Luxembourg,
dans une position stratégique, devait y passer la première. Ce qui
n’arriva pas. Ses gardiens obstinés firent ajourner la chose. Cependant
le combat se rapprochant, on brûla le rez-de-chaussée, qui fut tout à
fait mis en cendres. Le premier fut incendié et les flammes qui
montaient flambèrent le second étage et le troisième que j’occupe; elles
ont roussi le fauteuil sur lequel j’ai écrit tant d’années. Mais ce fut
tout; le temps manqua au feu pour en faire davantage. Ce qui fit le plus
de dégât dans cet appartement conservé par miracle au-dessus de
l’incendie, ce fut l’explosion de la poudrière dans le Luxembourg. Les
vitres volèrent non pas en éclats, mais divisées en petits fragments
acérés, en aiguilles qui allèrent s’implanter partout, spécialement dans
mon visage; je veux dire dans celui de mon portrait, qui eut de plus une
balle. Si son original eût été là, il eût été à coup sûr, sinon tué, au
moins aveuglé.--Et qui eût pu alors se reconnaître dans mes manuscrits?
J’étais absent de Paris; j’en étais sorti, lorsque l’Impératrice, loin
de songer à la défense, laissait entrer dans cette ville de deux
millions d’âmes, tout un monde de bouches inutiles, quatre ou cinq cent
mille paysans. Personne ne pouvait comprendre un gouvernement si insensé
qui, dans Paris, engouffrait la nation comme pour la faire prendre en
une fois[1].
[1] Les forts n’étaient pas gardés (constaté par M. Thiers). M.
Michelet avait vu dans sa jeunesse, les Prussiens envahir deux fois
le territoire, entrer à Paris en maîtres insolents.--Il ne se
sentait plus la force de subir une troisième fois cette humiliation.
Un matin, il vint à moi, me dit d’une voix concentrée que j’entends
encore: «Si je reste, j’en mourrai.» Nous partîmes le soir même;
mais à distance, il reçut le contrecoup de nos malheurs; il devait
mourir des blessures faites à la France. A. M.
Cette ineptie parut dans tout son jour lorsque la France aurait eu si
grand besoin de plaider sa cause, de répondre aux calomnies, aux
articles payés d’une foule de journalistes, quand, dis-je, dans cette
tempête d’injures et de sifflets, elle resta muette, ayant elle-même
enfermé, étouffé entre quatre murs ses voix les plus autorisées. Dans ce
temps lugubre, de près de six mois, le monde retentit des coups sonores
que recevait la France muette. Mon âge de soixante-douze ans ne me
permettait pas d’être la voix forte qu’il eût fallu. Mais la chose était
si criante que, même sans être Français, on eût pu en être ému. Les
dérisions de l’ennemi ne me perçaient pas tant le cœur que l’abandon de
nos amis. J’avais constamment le songe de 1400, du temps de Charles VI,
la vision de celui qui voyait le vainqueur trônant autour de Notre-Dame,
et la France humiliée qui pleurait dans le Parvis.
Dans ce grand silence, seul en Europe je parlai. Mon livre que je fis en
quarante jours fut la première, et longtemps la défense unique de la
Patrie. Traduit en plus d’une langue, spécialement en anglais, il rompit
l’unanimité de malveillance que l’or de M. de Bismarck avait facilement
obtenue. Des voix jeunes, éloquentes, s’élevèrent, et même de Londres,
pour nous. La conscience publique fut avertie, de la Tamise au Danube.
L’Autriche et l’héroïque Hongrie insérèrent par fragments mon livre en
leurs journaux. J’intitulai ce cri du cœur: _la France devant l’Europe_,
lui donnant pour épigraphe ce grave avis d’avenir: Les juges seront
jugés (janvier 1871)[2].
[2] Ce que ne dit pas l’auteur de ce livre, c’est qu’il a été vendu au
profit de l’armée, des blessés. A cet argent s’ajoutaient des envois
de linge, de vêtements. Dans cet hiver qui fut un des plus rudes de
ce siècle, nous n’eûmes que nos habits d’été, un feu unique pour
déraidir les doigts glacés. Ainsi, M. Michelet à 72 ans, malade,
déjà atteint au cœur, s’imposait volontairement les plus rudes
privations pour tout envoyer à nos soldats. A. M.
Par un hasard singulier que je ne regrette nullement, l’éditeur de ma
grande Histoire a publié cette année le premier volume de sa
réimpression, et dans ce volume la préface où, rendant compte de mes
études préalables, j’explique sans restriction mes sympathies pour
l’ancienne Allemagne, pour son apôtre Luther, pour ses jurisconsultes
populaires, et l’amitié dont m’a honoré leur savant collecteur, Jacob
Grimm, esprit très pénétrant, qui comprit bien que, derrière la France
académique, officielle, il y en avait une autre, non plus spirituelle,
mais candide et profonde.
Mon point de vue était fraternel pour l’Allemagne. Oh! que je l’ai
aimée, cette Allemagne-là, la grande et la naïve, celle des Nibelungen
et de Luther, celle de Beethoven, et celle du bon Frœbel et des jardins
d’enfants. Mais j’aimais beaucoup moins l’Allemagne ironique de Gœthe,
l’Allemagne sophistique d’Hegel qui a produit son fatalisme
d’aujourd’hui. J’espérais mieux de l’Allemagne, et je suis frappé de la
voir morte en sa victime même, au sépulcre de fer où (un État slave) la
Prusse l’a inhumée.
Mes sympathies pour l’Allemagne et, en général, pour les grands peuples
de l’Europe, sympathies d’autant plus françaises qu’elles étaient
européennes, ont apparu surtout au Collège de France. Entouré de ces
jeunes gens qui m’aimaient, j’y tenais la table d’Arthur, où tous les
peuples venaient s’asseoir, me demander de leur verser la vie.
Tant que César dura, je ne pensai pas à y retourner. J’achevais
l’immense monument que je devais à la France. Mais, en 1871, je crus
devoir réclamer moins pour moi que pour le Collège de France, pour
l’inamovibilité de ses professeurs, droit reconnu dès sa fondation, et
par plus d’un ministre même.
M. Jules Simon alors ministre me répondit que ma chaire était
régulièrement occupée. Ce que je nie.--En 1852, M. Alfred Maury,
bibliothécaire très confident de l’empereur, s’y fit nommer, et, de
plus, directeur des Archives, ce qui est un sous-ministère.
Même interdiction contre mes livres d’enseignement, contre le Précis
d’histoire moderne, prescrit jadis par l’Université. Tant on craint même
les livres impartiaux qui remplaceraient ceux de l’empire.
* * * * *
Ceci n’est pas une plainte.
Suspendu en 1847 par le ministère Guizot,
Destitué au 2 décembre (sans retraite, ni pension),
De nouveau repoussé de ma chaire par le gouvernement de Versailles,
Je n’ai pas à me plaindre. Car, rien ne m’a manqué. Les gouvernements,
les partis se sont trouvés d’accord pour me récompenser en proclamant,
de leur mieux, mon indépendance.
Je le méritais bien. Je n’ai point varié. Si je n’ai point ma chaire,
j’ai d’autant mieux mon tribunal, immuable, assez haut, pour bien voir
les tempêtes où tout s’agite et tourne au grand vent des révolutions.
Pour les rois, pour les peuples, et les révolutions elles-mêmes, là est
le Jugement dernier, l’arrêt définitif, la sentence et la grande épée.
1er Janvier 1872.
PRÉFACE
Un des faits d’aujourd’hui les plus graves, les moins remarqués, c’est
que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une
manière étrange. Dans une simple vie d’homme (ordinaire, de
soixante-douze ans), j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois
auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle.
Je suis né au milieu de la grande révolution territoriale, et, j’aurai
vu poindre la grande révolution industrielle.
Né sous la terreur de Babeuf, je vois avant ma mort celle de
l’Internationale.
Plusieurs fois la même panique a créé de mon temps ce que l’on croyait
un remède, le gouvernement militaire, le César d’Austerlitz, le César de
Sedan.
Grands changements qui captivant l’attention l’ont détournée d’un fait
non moins grave et plus général: la création de l’empire le plus grand
qu’ait vu le soleil, l’empire anglais, dix fois plus étendu que ceux de
Bonaparte et d’Alexandre le Grand.
Jamais la mort n’a eu de tels triomphes sur le globe. Car si Napoléon en
dix ans seulement (1804–1814) a, d’après ses propres chiffres, tué
dix-sept cent mille Français, et sans doute autant d’Allemands, Russes,
etc., l’Angleterre, dans un procès célèbre, accusa un de ses gouverneurs
d’avoir tué par la famine, en un an, des millions d’Indiens. Par ce seul
fait on juge ce que put être en cent années la tyrannie coloniale
exercée sans contrôle dans l’inconnu, sur deux cent millions d’hommes.
Mais si les forces destructives ont eu de tels succès, les forces
créatrices n’étonnent pas moins par leurs miracles. Et cela si récent!
Je crois rêver quand je songe que ces choses incroyables se sont faites
dans une vie d’homme. Je suis né en 98. C’est le temps où M. Watt, ayant
fait depuis longtemps sa découverte, la mit en œuvre dans sa manufacture
(Watt et Bolton) produisant sans mesure ses ouvriers de fer, de cuivre,
par lesquels l’Angleterre eut bientôt la force de quatre cent millions
d’hommes. Ce prodigieux monde anglais, né avec moi, a décliné. Et ce
siècle terrible appliquant à la guerre son génie machiniste a fait hier
la victoire de la Prusse.
* * * * *
Ceux qui croient que le passé contient l’avenir, et que l’histoire est
un fleuve qui s’en va identique, roulant les mêmes eaux, doivent
réfléchir ici et voir que très souvent un siècle est opposé au siècle
précédent, et lui donne parfois un âpre démenti. Autant le XVIIIe
siècle, à la mort de Louis XIV, s’avança légèrement sur l’aile de l’idée
et de l’activité individuelle, autant notre siècle par ses grandes
machines (l’usine et la caserne), attelant les masses à l’aveugle, a
progressé dans la fatalité.
Notez qu’à ces grands faits d’en bas, répond par en haut très fidèlement
une petite sonnette. C’est la philosophie, qui dit parfaitement les
mêmes choses. Au fatalisme de 1815 et d’Hegel succède le fatalisme
médical, physiologique, de Virchow, Robin et Littré.
Moi, je m’en tiens ici à la grosse machine. Et si je parle du fatalisme
d’idées, ce sera par occasion, et seulement quand j’y serai traîné par
le progrès des sciences naturelles (comme par Lamarck en ce volume).
En général, cette histoire fort matérielle, pourrait se dire toute en
trois mots: _Socialisme_, _Militarisme_ et _Industrialisme_.
Trois choses qui s’engendrent et s’entre-détruisent l’une l’autre.
La terreur de Babeuf fit Bonaparte autant que ses victoires,
c’est-à-dire que le Socialisme naissant, par sa panique, a fait le
triomphe du Militarisme.
Celui-ci, que rencontra-t-il dans sa grande lutte?
Constamment l’or anglais créé par la puissance industrielle qui payait
et armait l’Europe. Puissance vaincue à Austerlitz, victorieuse à
Waterloo.
* * * * *
On ne peut comprendre un siècle qu’en le voyant dans son ensemble. Les
faits énormes de celui-ci resteraient fort obscurs, si on ne le
reprenait à son principe général, _la machine_, et d’abord la machine
humaine: _l’enrégimentation_.
Je suppose que vers 1800, sans rien savoir de notre Europe, je la
regarde d’en haut, par exemple du haut d’un ballon. Quelle chose
frappera ma vue? Un phénomène analogue dans tout l’ouest. Je verrai dans
notre France des masses énormes graviter vers de vastes ruches maussades
qu’on appelle des casernes, et des foules non moins grandes en
Angleterre s’entasser dans ces ennuyeux habitacles qu’on appelle des
fabriques.
Je croirais des deux côtés voir des maisons pénitentiaires où l’on ne va
que condamné. Il n’en est pas ainsi. Tout entière, l’Angleterre
d’elle-même y a passé, et s’est enterrée là. Où est-elle la vieille
Angleterre, avec ses classes agricoles, le paysan, le gentilhomme de
campagne?... Tout cela, en trois quarts de siècle, a disparu, fait place
à un peuple d’ouvriers, enfermés aux manufactures. Chez nous, depuis
quatre-vingts ans, le fils du paysan chaque année, gaillardement
enrubanné, a accepté en chantant la servitude des casernes et leurs
exercices ennuyeux. Pourquoi? Pour échapper au labeur du sillon, à la
monotonie du travail agricole. Cette monotonie, l’ennui sans fin des
longues heures, l’Anglais l’accepte parfaitement. Pour que tous deux
agissent tellement contre la nature, il y a des motifs variés. Mais le
plus général à coup sûr pour l’Angleterre depuis un siècle, et chez nous
depuis un peu moins, c’est le grand changement du régime alimentaire, le
besoin d’une nourriture plus coûteuse qui double la force.
Est-ce (comme croient les moralistes) un pur matérialisme? Est-ce la
simple sensualité qui met le monde sur cette pente? Non, c’est surtout
une idée, la joie de _se croire fort_, de croire qu’on peut davantage.
De plus en plus on y tend pour agir ou pour produire. Tout a été
augmenté et accéléré par ce changement de régime.
L’aveugle, l’impatient besoin d’être fort, a entraîné à préférer souvent
à la viande même, ce qui donne immédiatement un accès de force factice,
les liqueurs fermentées, l’alcool. De là, mille maux. Il suffit ici de
constater que ces moteurs puissants, qui tendent si violemment la
machine humaine, ont infiniment augmenté la passion de faire des
miracles, d’obtenir des effets subits, de suivre les grands machinistes,
et les faux enchanteurs qui nous trompent en les promettant.
* * * * *
Dans le présent volume, je dois signaler une chose et prévenir d’avance
le lecteur, qui, parvenant sans avis aux deux tiers, rencontrerait un
changement à vue, un énorme saut, d’une chute épouvantable. Est-ce ma
faute si ce volume est monstrueux, discordant? Non, c’est celle du Dieu
de ce siècle, de sa fatalité barbare et meurtrière.
Avez-vous quelquefois, en chemin de fer, passé brusquement un tunnel qui
change tout à coup l’aspect des lieux, le paysage, comme quand de
l’aimable Lyonnais vous entrez au monde des mines, dans les rudes
scories et les noirs charbons du Forez? Changement qui ne rend que
faiblement celui qu’on trouve en ce livre. Vous y arrivez tout à coup à
une fente profonde et si large que vous ne pouvez la sauter. C’est comme
sur la Mer de glace, à tel pas dangereux. Tout s’effondre, s’abîme. Que
vois-je au fond? Horreur! trois millions de morts, pour commencer, de
plus 1815, 1870, l’enterrement de la France, et demain celui de
l’Allemagne, qui craquera pressée entre la France et la Russie.
Mais pour revenir au principe du désastre, avant 1800, une chose fort
tragique, c’est le vertige, une sorte d’aliénation mentale. Le mauvais
rêve de la terreur et de la guerre universelle avait bouleversé les
esprits, les mettant hors de la raison et de tout équilibre, et les
rendant surtout avides d’émotions. Après avoir épuisé et forcé tout ce
que donnait l’humanité, il faut quelque mirage, quelque songe qui semble
être au delà. On veut du miracle à tout prix.
Mais quelles contradictions! Jamais la France ne fut si attendrie que le
lendemain de Thermidor. Une vive sensibilité éclate, et par les systèmes
de fraternité sociale, et dans les sciences qui montrent (de l’homme
jusqu’à l’animal) l’universelle parenté de la Nature. Dans l’art, une
grâce touchante apparaît dans Prudhon. Il semble que le faux héroïsme et
les comédies d’énergie se soient tous réfugiés dans les toiles de David.
Qui croirait qu’à ce moment même, la surprise d’un imbroglio violent, la
vive entrée en scène d’un acteur étranger ravisse les spectateurs et les
jette hors d’eux-mêmes? Et ce n’est pas seulement la masse qui s’extasie
devant Bonaparte. Les artistes, qui sont des enfants, battent des mains.
«Quel bonheur! changement à vue!... Quel merveilleux spectacle,
inexplicable! L’humanité tout à coup ne compte plus dans les affaires
humaines. Quelle simplification sur le théâtre. Un seul acteur! Ah!
voilà bien le spectacle classique, la vraie peinture d’histoire.»
D’autres sentent dans cette unité apparente, un terrible brouillamini,
mais se gardent de l’éclaircir. Ils en ont la joie des enfants, la joie
que l’enfant a du déménagement et de l’incendie. C’est superbe! Il n’y
comprend rien!
Aussi, bien loin de vouloir éclaircir cette grande complication, ils
l’augmenteraient plutôt. De la confusion ils feraient volontiers une
Babel encore plus discordante. Ils veulent à tout prix le miracle.
Le miracle, c’est notre sottise et notre aveuglement. Le naturaliste et
l’historien (ce qui est même chose) est celui qui supprime les miracles
en les expliquant, et montre que les plus étonnants ne sont que des cas
naturels.
Pour Bonaparte, un sérieux examen prouvera que (bien loin que son succès
fût un miracle), le miracle eût été, qu’avec de telles circonstances, il
ne réussît pas.
Le gouvernement qui venait après le grand effort de 93 était perdu par
la seule lassitude d’un tel effort (V. Hamel). Perdu _financièrement_
par les milliards de faux assignats que fabriquèrent les Anglais, perdu
_militairement_ par la nécessité où il fut de réformer en un an 300,000
soldats, 17,000 officiers. Il était facile à prévoir que ces gens
licenciés regarderaient vers un chef et le suivraient. Ils ne voulurent
pas un des leurs, mais plutôt un étranger, que le maladroit Barras et le
crédule Carnot élevèrent à l’envi, et qui, avec l’armée merveilleuse de
la révolution, eut de très rapides succès.
Une étrange coïncidence, mais facile à concevoir, c’est
qu’indépendamment de l’armée, il vit la nation venir à lui. Pourquoi?
La France ayant eu la magnanime imprudence de laisser rentrer les
émigrés, un débat interminable s’élevait entre l’émigré de retour et
l’acquéreur de biens nationaux, entre l’ancien et le nouveau
propriétaire. Comment juger un tel procès? On crut que tout Français y
était trop intéressé. On se fia à cet Italien qui donnait des espérances
à tout le monde.
C’est ce qu’on avait vu si souvent en Italie, où une ville n’espérant
pas concilier elle-même ses débats intérieurs, se fiait plutôt à quelque
étranger qu’on cherchait au loin, et qu’on créait juge armé, _podestat_.
Mais ici, il y avait une chose de plus. Les variations de la _propriété_
avaient créé des doutes sur sa nature et son droit même. Babeuf, le
principal auteur de ces théories, avait pour lui une partie des
Jacobins. Cela causa une alarme universelle. On crut voir la société
elle-même en péril, et pour la sauver, on implora ce grand prometteur
italien qui gagna les deux classes de propriétaires, en garantissant les
nouveaux, et donnant aux anciens des places, et leurs biens non vendus,
enfin les dédommagements d’une cour.
* * * * *
Au reste, je ne veux nullement faire l’histoire de Napoléon. Je désire
seulement montrer les _origines de son système et du militarisme_,
montrer comment la guerre, devenant sous lui un métier, une industrie,
lutta contre _l’industrie anglaise_. Celle-ci, si rapace dans l’infini
colonial, et créant dans l’intérieur un monde de richesses, a détruit en
revanche _Old England_, la vieille Angleterre, où était l’âme du pays.
Voilà le sens, le sujet principal des volumes que je publie. C’est ma
joie de pouvoir enfin ramener la justice dans une histoire si longtemps
obscurcie. Les vainqueurs, les vaincus en ont également souffert. Et je
ferai effort pour leur faire à tous réparation. On verra quelle
conspiration le bonapartisme fit constamment contre Hoche, Masséna et
tant d’autres héros. Je rendrai aussi ce qu’on doit aux Hongrois, Slaves
et tant de nations brutalement perdues dans le nom d’Autrichiens et qui,
tant de fois, dans cette lutte, ont relevé l’Autriche avec une mémorable
obstination.
L’Italie a bien le droit de réclamer aussi contre un faux Italien qui,
bien loin de l’aider au grand moment de son réveil (95), l’a constamment
injuriée par de funèbres mots qui la replongeaient dans la tombe.
* * * * *
Je me félicite de publier si tard les vues qu’à diverses époques de ma
vie j’eus sur Bonaparte, ce sujet où tant de gens ont regardé sans voir.
C’est, certainement, le plus difficile de l’histoire, le plus obscur en
plein soleil par la quantité des mirages et des fausses lueurs qui ont
égaré les esprits.
Il n’est aucun exemple d’une vie si préparée et si voulue. Né d’une
prophétie, dès l’enfance élevé et s’élevant lui-même pour les réaliser,
en tout le reste variable, il fascina par des moyens divers[3] des
hommes fort différents, des Barras, des Carnot. Puis, le succès faisant
le reste, il éblouit même ses instruments, les hommes héroïques qui
faisaient ce succès. Ils s’admirèrent et s’adorèrent en lui. Les grands
acteurs de cette époque, guerriers ou politiques, n’ont point écrit, ou
ils ont laissé leurs écrits à des mains intéressées à en ajourner la
publication (Victor, Barras, la Réveillère-Lépeaux, Réal et Talleyrand,
etc.).
[3] Cette fascination très grossière n’a jamais été remarquée. La
France, après la Terreur, avait perdu le _rire_, sa grande arme
contre les tyrans, Bonaparte y prêtait beaucoup. On ne s’en avisa
que tard. Son bavardage étourdissant, d’un hâbleur si souvent
vulgaire, en faisait un personnage de tragi-comédie
(_tragediante-comediante_), comme l’a nommé Mario Proth, dans son
spirituel écrit; un _Jupiter-Scapin_, a dit M. de Pradt. L’histoire
ne fera jamais rien, si elle ne perd le respect, si, comme dans le
vieux poème, elle n’imite Renaud de Montauban, qui prend un tison
noir pour faire la barbe à Charlemagne. Le sacrilège, la raillerie
des faux dieux est le premier devoir de l’historien, son
indispensable instrument pour rétablir la vérité. Mais il faut que
la moquerie soit l’expression d’un mépris sérieux, profond,
solidement fondé.--Pour moi, je n’ai rien épargné pour donner à mon
jugement ce caractère. Le temps d’abord; toute ma vie j’ai rêvé,
j’ai mûri ce livre. L’Europe, je puis le dire, y a contribué par le
secours que mes amis, de toute nation, m’ont donné. Grâce à leur
empressement, j’ai pu travailler partout. Les bibliothécaires d’une
foule de villes m’ont si obligeamment aidé, que partout j’ai pu me
croire chez moi. A Florence et Pise, à Toulon, à Lausanne, Vevey,
Genève, j’ai eu de précieux secours, et l’on m’en envoyait même de
Pesth. A Genève, un regrettable ami que j’ai perdu, le savant
helléniste, Bétant, consul de Grèce, prenait mille soins pour
m’envoyer les livres. J’en dis autant de M. Vulliemin, l’éminent
historien de Lausanne. Chose inattendue, c’est de cette ville, de sa
bibliothèque hospitalière que me sont venus les éléments de mon
travail sur la Corse qui m’a coûté tout un été. Ces livres avaient
été légués et mis là par les grands patriotes vaudois, MM. de
Laharpe, si amis de la France, qui voulaient être les Paoli, les
libérateurs de leur pays. On peut juger de mon étonnement, en
recevant ce secours inattendu de ces illustres citoyens qui
m’avaient préparé cela, et travaillé pour moi, en quelque sorte. Je
le méritais bien par ma reconnaissance et mes sentiments fraternels.
Bonaparte a eu l’insigne avantage d’écrire et de parler, de son rocher
de Sainte-Hélène, à l’Europe attentive, avec une incroyable autorité et
l’intérêt tragique de ses malheurs. Il s’est glorifié et a calomnié tout
le monde, sans conteste et de haut (_in articulo mortis_). Ses ennemis
l’ont cru. Et les historiens anglais répètent à l’envi ses mensonges.
Cet homme désintéressé a laissé une grosse fortune, une famille fort
riche, qui, sur la foi de son _étoile_, a puissamment cultivé la
légende, en vue d’une restauration, travaillant et pour lui, et, comme
il avait fait, contre les grands acteurs de l’époque (Masséna, Hoche,
Ney, etc.).
La vérité pourtant subsistait en dessous, quoique enterrée. Pendant un
demi-siècle, j’ai pu surprendre par moments des jours inattendus qui se
faisaient. La mort m’aidait beaucoup. Elle a un pacte avec l’histoire.
Elle lui donnait la joie de voir par moments disparaître ces ombres
artificieuses, qui pendant si longtemps avaient masqué la vérité.
Le meilleur c’est que justement en plein triomphe, ils se sont
découverts. Au plus fort de l’ivresse du dernier règne, des spéculateurs
littéraires assurèrent à César que la Correspondance de _l’autre_
pouvait très bien se publier, en l’épurant par des mains sûres.
Bonaparte écrivait très peu. Mais dans la foule des lettres qu’il
inspirait, dictait, on pouvait faire un choix. Seulement, pour cette
opération, il eût fallu des yeux; je veux dire une attention éclairée,
pénétrante, pour voir ce qu’il fallait cacher. Mérimée et autres avaient
de l’esprit, mais il fallait une étude sérieuse et de la patience. J’ai
vu avec surprise que, dans ce grand recueil, émondé au hasard, des faits
énormes étaient restés; et restés pour moi seul. Car dans les Histoires
(du reste estimables et fort belles qu’on commença sous Napoléon III),
ni l’auteur, ni l’éditeur sans doute, ne pouvaient s’en servir, ni
exploiter ces faits qui changent tout.
On y voit plusieurs choses, singulières et inattendues: 1º l’apparition
des banquiers et fournisseurs (que du reste j’ai connus moi-même),
lesquels ont lancé Bonaparte dans la campagne d’Italie; 2º les longs
mois de sa royauté financière, ces mois où par deux fois cette campagne
fut interrompue, où Bonaparte mit à la porte les surveillants que lui
donnait le Directoire, enfin où il fut vice-roi ou roi plus que Clive et
Hastings ne le furent jamais dans les Indes.
Je me suis arrêté ici, dans ce volume, à ce point où les deux histoires,
où les deux grands acteurs, la France et l’Angleterre, qui se battaient
sans se connaître, et on peut le dire, à tâtons, ont certains points de
ressemblance. On ne peut faire l’histoire de France, et encore moins la
vie de Bonaparte, en restreignant le champ de la vision, à cet unique
objet, sans se l’exagérer beaucoup, et le fausser par cela même.
Au volume suivant, tout en donnant la fin de l’héroïque et vaine
campagne d’Italie qui finit par en rendre les clefs à l’Autriche,
j’espère mener de front les grandes masses qui font mon sujet principal,
l’histoire morale de l’armée des soldats, et de l’armée des ouvriers.
Une chose assez curieuse, c’est que l’esprit de guerre avait alors gagné
tout le monde. Un Genevois a fort bien remarqué la fureur militaire que
déployaient alors les ouvriers anglais, travaillant avec rage, et
peut-être plus animés à la guerre que les soldats eux-mêmes. Dans le
sombre atelier, ils rêvaient des batailles, faisant à leur métier la
conquête des Indes ou livrant des combats de Trafalgar. Ce qui, dans ce
jeu acharné, leur permit en vingt ans, de doubler constamment la mise,
jusqu’à ce que le gros lot sortît.
HISTOIRE
DU
XIXe SIÈCLE
PREMIÈRE PARTIE
LA FIN DES JACOBINS
CHAPITRE PREMIER
LE JACOBINISME FINIT.--LE SOCIALISME COMMENCE.--BABEUF, SAINT-SIMON,
FOURIER.
Ce que Camille Desmoulins entrevoit dès 92, la _Terra incognita_ qu’il
signale à l’horizon, paraît au 9 thermidor. Les chefs des trois écoles
socialistes, Babeuf, Saint-Simon, Fourier, sortent presque en même temps
des prisons de la Terreur.
Saint-Simon avait trente-quatre ans, Babeuf trente, Fourier vingt-deux.
Saint-Simon avait été enfermé au Luxembourg, et Babeuf à l’Abbaye.
Fourier, en 93, après le siège de Lyon, fut très près de l’échafaud,
puis, en 94, prisonnier à Besançon.
Leurs idées, à l’origine, ne sont nullement discordantes; elles ont le
même point de départ: l’humanité, la pitié, la vue des extrêmes misères.
L’ardent foyer en fut Lyon, d’une part, où vivait Fourier; de l’autre,
la Picardie, patrie de Babeuf; et le profond centre du monde, la commune
de 93, où Chaumette, son apôtre, accueillit les socialistes de Picardie
et de Lyon.
Le peuple mourait de faim. Du papier, des lois, des clubs ne suffisaient
pas. Il fallait du pain. Trois pensées surgirent du cœur. Quelque
opinion qu’on ait des fameux utopistes, il faut dire que leurs systèmes,
leurs excentricités même sortirent d’un cœur admirable, de l’élan le
plus généreux.
Babeuf, dans ses premiers ouvrages, fort sage, encore éloigné de
l’impossible utopie qui le mena à la mort, ne demande (comme Chaumette)
que le partage des terres désertes qui surabondaient, le partage des
communaux pour les rendre productifs. _Le Droit_ est sa base unique, le
droit universel des hommes «à la suffisante vie.»
Saint-Simon veut le _Progrès_. Le progrès immédiat pour lui, c’est de
faire passer la terre des mains nobles, oisives, aux mains laborieuses
et fécondes, de la mettre en menues parcelles, à bas prix, pour le
paysan. De là ses spéculations, si désintéressées, sur les biens
nationaux. De là aussi son fanatisme pour la Science, cette religion
positive qui va centupler les forces de l’homme, ses ressources, ses
moyens de bonheur.
Fourier rêve l’_Harmonie_. Né vers le Jura, il connut ses humbles mais
admirables associations fromagères. A dix-huit ans, la vision du
Palais-Royal, à Paris, éblouissant d’arts, du noble enseignement du
Cirque, le saisit, lui donna un songe du phalanstère de l’avenir. Mais
rien n’agit plus sur lui que le brûlant milieu de Lyon, ses fraternités
ouvrières. Le socialisme était là chez lui, et déjà ancien chez les
Vaudois lyonnais, les Pauvres de Lyon. Il avait eu comme un saint, une
légende en 93 (dont je parlerai tout à l’heure). C’est Lyoni[4], surtout
qui fit Fourier. Il y vit l’excès des maux et il y chercha les remèdes.
Son rêve d’harmonie tourna vers la société agricole, vers les
fraternités rustiques, dont il avait vu le germe au Jura. Sous forme de
calculs bizarres, il devint un grand poète, le poète de la faim. «La
suffisante vie» de Babeuf ne suffirait à celui-ci. Mille ans de faim
sont en lui, et il aurait en pitié les tables de Gargantua. Il tire de
l’association les miracles de l’abondance, fait asseoir toute la terre à
un prodigieux banquet.
[4] Voir le _Banquet_ tiré des _papiers intimes_.
La terre? Mais c’est peu de chose. Il faut qu’elle soit si heureuse que
le bonheur en regorge dans toutes les planètes voisines et dans les
globes infinis que nous devons traverser.
* * * * *
On ne comprendra jamais la France en 93, le crescendo de ses misères
accumulées de siècles en siècles et pesant alors du poids du temps qui
était derrière, tant qu’on n’aura pas écrit un terrible livre qui
manque: _l’Histoire de la faim_.
«Quoi donc? Ce qu’on a dit du progrès serait faux.»
Non. Mais observons deux choses:
1º Le progrès n’est point du tout une ligne droite et suivie; c’est une
ligne en spirale qui a des courbes, des retours énormes sur elle-même,
des interruptions si fortes qu’il ne recommence ensuite qu’avec peine et
lentement;
2º En bien des choses où les maux ont diminué, la sensibilité augmente.
Moins endurci, on a bien plus l’impression des douleurs présentes, les
regrets, les soucis, les craintes.
Voilà ce que j’ai observé tout le long de ma grande histoire, en
traversant tant de famines. Je voyais, en avançant, un sens se
développer, celui des besoins, des misères. Oui, on souffre davantage à
mesure que vient le temps. On prévoit mieux, il est vrai, mais on est de
plus en plus affiné pour la douleur.
Les animaux meurent sans bruit. La faim qui revient souvent, la très
faible alimentation qui use, atténue, alanguit les facultés digestives,
rend scrofuleux, rend phtisique, mais tue assez doucement. On se
déshabitue de vivre. On se dit: «Pourquoi manger?» C’est ce que nous
avons vu (peu après 1860) dans l’extinction immense des tisserands de
Normandie. C’est ce que nous comprenons des grandes extinctions d’hommes
qui moururent en silence dans le lointain moyen âge.
* * * * *
Vers 1300, lorsque le serf ne paya plus seulement en denrées, mais en
argent, la piqûre du désespoir fut atroce. Tout eût fini sans la leçon
de Satan (qui fut le Malthus d’alors): «Peu d’enfants et beaucoup de
blé. Supprimer les bouches inutiles. N’engendrer plus pour la mort.»
Louis XII nous remonte un peu, Henri IV nous remonte un peu. Mais quelle
rechute terrible avec la guerre de Trente ans, avec le vampire Mazarin!
Un chiffre certain, authentique, dit qu’une terre qui, sous Henri IV,
rapportait 2500 livres, n’en donne plus sous Mazarin que 400. (V.
Feillet.)
Il y eut dix années meilleures, de l’avènement de Colbert jusqu’à la
guerre de Hollande (1661–1670). Mais après, un nouvel état de misère et
d’épuisement. Boisguilbert, dans ses préfaces, dit lugubrement: «Plus
d’huile à la lampe.» L’année 1709 parut être le décès de la France. Ce
qu’en raconte Duval dans ses _Mémoires_ fait horreur. A peine se
remettait-on que la grande débâcle de Law nous fit enfoncer de nouveau.
La nourriture insuffisante ramène, au XVIIIe siècle, ce détraquement des
nerfs que l’on vit au XIVe (dans la danse de Saint-Gui), les convulsions
de Saint-Médard, si près de l’épilepsie. Les plaisanteries des Anglais
sur les _grenouilles françaises_, le peuple maigre, ne sont que trop
bien fondées. Dans la classe la plus connue, celle des gens de lettres,
on voit des misères incroyables. On voit Rousseau, sans asile, coucher
dans une grotte, près Lyon. Diderot nous conte qu’un jour il s’évanouit
de faim...
Cependant l’industrie naissante, les étoffes de Lyon, sous Colbert, sous
Louis XV le meuble, les arts charmants de Paris qui alors conquirent
l’Europe, augmentaient la population ouvrière des grandes villes.
L’ouvrier travailla _en chambre_. Quoi donc! il avait une chambre? La
_mansarde_ avait été créée sous Louis XIV. On ne fut plus entassé dans
un malpropre pêle-mêle. Le vieux communisme cessa. On eut un _chez soi_,
et, dès lors, une femme et une famille, souvent de nombreux enfants.
Ainsi, ce progrès moral fut un progrès d’embarras. Comme on sentit mieux
la misère dans les mauvais temps de chômage! Dans les _macabres_
d’Holbein, la mort semble joyeuse et légère, tout heureuse de n’exister
plus. Mais l’homme-famille, grand Dieu! les épreintes de la faim lui
sont devenues sensibles! les mères!... Elles auraient passé à travers le
fer et le feu!... On le vit le 6 octobre, quand elles allèrent à
Versailles prendre, au milieu de leurs gardes, le _boulanger_, la
_boulangère_, et les ramener à Paris. On le vit dans toutes les grandes
journées de la Révolution. Ce sont les femmes, les mères qui les
rendirent plus furieuses. Et, quand les hommes furent las, elles seules
persévérèrent. Il y eut des jours terribles où l’on ne vit que des
femmes; alors nul cri que la faim.
J’excuse Quesnay d’avoir tout vu dans la terre, d’avoir fait de
l’Économie comme une religion de l’agriculture. Mais tous ces appels à
la terre ne pouvaient être entendus d’elle. Le fisc, sous Louis XIV,
ayant saisi, vendu, détruit tous les troupeaux, plus d’engrais.
L’épuisement alla croissant. Le voyageur Arthur Young traversa de vastes
terres abandonnées. Pourquoi? Un chiffre l’explique (Doniol, 433). La
moitié du champ, chaque année, devait rester au repos, et la moitié
cultivée, ne rendait que quatre fois la semence. Tirez de là l’impôt, la
dîme, les taxes seigneuriales, rien ne reste pour manger. Nulle raison
de cultiver.
Mais voilà 89... Sans doute nous sommes sauvés. Au contraire: la France
subit une chose inouïe. Pendant deux ans, point de culture. C’est une
opération terrible en l’histoire naturelle de se métamorphoser, de
changer de peau. Il y a de quoi en mourir. Cet entr’acte dans la culture
a lieu quand la terre n’est plus au clergé, à l’émigré, et n’est pas
encore vendue, divisée au paysan. Il y eut sur des espaces immenses
interruption du travail, attente. Mais la vie n’attend pas. La faim,
surtout dans les villes, atteignit la limite extrême où elle soit
arrivée jamais.
* * * * *
La vue de ces cruelles misères était pour le cœur un supplice. La faim
crée des maladies; mais le spectacle de la faim fit aussi une maladie,
très nouvelle et propre à ce siècle, _la furie de la pitié_. L’humanité
fit des appels insensés à l’inhumanité même, à la mort, au grand
médecin, qui semblait pouvoir d’un coup guérir tous les maux de ce
monde. Marat qu’on saignait sans cesse et qui ne voyait que du rouge,
fut un philanthrope atroce. Châlier, un saint de la Terreur, qui ne fut
cruel qu’en paroles, mais qui eut au cœur un amour infini des pauvres et
de tout ce qui souffrait, effraya Lyon de son délire. Son ami, le riche
Bertrand, donna tout et vint à Paris s’unir à Chaumette et à Babeuf.
CHAPITRE II
BABEUF.
Bertrand arriva de Lyon, et Babeuf de Picardie, à peu près au même
moment. Tous les deux se rallièrent non aux Jacobins, mais à la Commune,
à Chaumette. Ils le trouvèrent dans la crise épouvantable de Paris qui
mourait de faim. Chaque jour il devait répondre aux foules désespérées
qui, comme un élément aveugle, venaient heurter à la Grève, en criant:
«Du pain! du pain!» Le bureau des subsistances, où se précipitaient ces
foules, avait pour secrétaire Babeuf.
L’inaltérable douceur de Chaumette, sa prodigieuse patience,
amortissaient quelque peu le choc de ces vagues humaines. Pendant trois
longs mois entiers, juin, juillet, août, où les Comités ne firent rien,
il soutint ce flot. Avec quoi? avec des paroles, des projets, des plans
de réformes. Il nourrissait ce peuple misérable, mais intelligent, des
prospérités à venir. Les registres de la Commune (voy. _Archives de
l’Hôtel de Ville_) sont chose admirable et sacrée[5]. Il n’y eut jamais
une administration plus inquiète du bien du peuple, qui, du plus haut au
plus bas, à ce point sentît, prévît tout. Depuis la réforme des hôpitaux
jusqu’au Musée du Louvre, au Conservatoire de musique, sa paternité
embrasse toute la vie populaire. Une seule chose manquait, le pain.
[5] Ces registres ont été brûlés, en 1871, dans l’incendie de l’_Hôtel
de Ville_. Ce qu’on en trouve ici, est d’autant plus précieux (1880)
A. M.
Ce qui calmait le plus le peuple, c’était le désintéressement connu, la
sobriété fabuleuse de ses magistrats. Jacques Roux, membre de la
Commune, et ses amis, ses disciples, refusèrent obstinément tout
salaire, celui qu’on donnait même pour l’assistance aux sections. Ils
jeûnaient avec le peuple. Le secrétaire des subsistances, Babeuf, avait
la vie austère du plus rigide stoïcien. Lui, sa femme et son enfant, ils
ne mangeaient que du pain. La femme et le fils travaillaient, aidaient
le père. Ce fils (Émile, élevé d’après l’_Émile_ de Rousseau) garda
toujours la forte empreinte de cette haute austérité, du plus ardent
patriotisme. Quand l’étranger entra en France, il monta sur la Colonne
et il se précipita.
Babeuf était d’un pays que j’appelle le midi du Nord, la Picardie, race
inflammable, où abondent les cœurs généreux (citons Camille Desmoulins,
qui commence la Révolution, et Grainville qui la finit par l’épopée du
_Dernier homme_.) Ce sont des populations très bonnes. Qui jamais en
bonté, en charité, en pitié, surpassa les femmes picardes? Babeuf fut
atteint du mal qui perdit Châlier, tant d’autres, la pitié violente,
active, qui ne s’égare point en discours, mais veut, en acte et en fait,
mettre ici-bas un régime d’humanité, de justice.
Il était de Saint-Quentin. Tout ce qu’on sait de sa famille, c’est que
son père, au service de l’étranger, éleva le philanthrope Léopold, duc
de Toscane. Ce serait donc d’un Babeuf que Léopold aurait reçu les idées
philosophiques, économiques, de la France? Ce père était-il un disciple
de Quesnay, de l’école économiste de la terre? je le croirais. Car je
vois son fils, orphelin de bonne heure, qui se fait l’homme de la terre,
arpenteur et géomètre, faiseur de terriers, comme on disait. Dès seize
ans, il est plongé dans les archives seigneuriales, et prend à fond la
connaissance du régime d’iniquité qui fait faire la Révolution.
Ce qui le choquait le plus, lui était intolérable, c’est la manière
monstrueuse dont on imposait la terre, dont on répartissait les taxes.
En mettant d’abord à part les biens des privilégiés, on retombait
cruellement sur le simple cultivateur. Il n’était point appelé à donner
des renseignements pour éclairer les collecteurs. Ceux-ci déchargeaient
leurs biens, déchargeaient ceux de leurs amis, en surchargeant tout le
reste. Pour la vérification, ils s’assemblaient au cabaret avec les
notables du lieu, bâclaient tout parmi les pots (Bab., _Cad._ 37).
Babeuf, en 89, écrit son premier livre, _Cadastre perpétuel_. Livre très
bon, très modéré. Il part des idées de Rousseau, de Raynal, sur le droit
de tous à la terre; mais, en pratique, il ne demande que des choses fort
applicables. «Je ne prétends pas rétablir la primitive égalité, dit-il,
mais je dis que les malheureux pourraient la redemander si les riches
persistaient à refuser des secours, et les secours honorables qui
conviennent à des égaux.» Le premier c’est l’éducation; uniforme, égale
pour tous.
Rien n’indique qu’il ait connu Morelly. Son livre n’est point
communiste. Il reconnaît partout le droit de propriété. Il explique le
but de l’impôt. La société qui lève l’impôt, doit l’employer à protéger
et les actes de l’industrie actuelle, et les fruits de _l’industrie
antérieure_ qui amassa les capitaux. Seulement, dit-il, le rentier doit
payer double.
L’ouvrage présenté à l’Assemblée Constituante, fut bien accueilli, loué.
Il est de 89, mais postérieur évidemment aux décrets du 4 août, à la
renonciation aux droits seigneuriaux. C’est le seul point où Babeuf soit
vraiment révolutionnaire. Il y parle des _promesses_ qui doivent être
réalisées, qui ne peuvent rester de vains mots.
Son fort bon portrait gravé (1790), de figure très résolue, d’œil ferme,
de grand nez, décidé, indique assez l’homme d’action qui veut réaliser
le droit, le rigoureux géomètre de justesse et de justice.
Il avait pris au sérieux les lois que faisait l’Assemblée. Il ne laissa
pas dormir ces fameux décrets du 4 août. Le pauvre paysan picard
continuait de payer. Babeuf l’avertit de son droit. Il y eut alors sur
la Somme ce qu’on nommait insurrection, et ce qui n’était après tout que
l’exécution de la Loi. La suppression des gabelles fut de même, grâce à
Babeuf, exécutée à la lettre; les préposés furent chassés. De là un
procès terrible en 90. Il est jugé à Paris. Babeuf acquitté devient
populaire. Il est nommé administrateur de la Somme (au 10 août 92).
Mais là, il a le secret de mettre contre lui tout le monde. Dans la
terrible misère où l’on était, il propose de partager, cultiver les
biens communaux, ces landes qu’on laissait stériles. Les plus indigents,
pour paître une chèvre, aimeraient qu’on laissât à la vaine pâture, au
désert, des terres de demi-lieue carrée. Les gros du pays ameutèrent
contre lui ces masses aveugles. La rage alla jusqu’à mettre sa tête à
prix. On l’aurait traqué, tiré, tué, comme une bête sauvage.
En juin 93, il se sauve à Paris, à la Commune où on le place au bureau
des subsistances. Pendant ce temps, dans la Somme, sans l’avertir,
l’appeler, on tramait sa perte. On arrangeait, on machinait contre lui
un procès faux.
Établissons-nous avec lui au bureau des subsistances, à la Grève, au
grand combat.
La Commune était divisée. Hébert s’en occupait peu, était tout dans son
journal de colère et de menaces, qui ne parlait que de sang, de nul
remède applicable. Chaumette et autres, promettaient des terres au
peuple, mais c’étaient choses d’avenir. Jacques Roux et les Lyonnais,
arrivés de Lyon, qui s’unirent à lui, voulaient qu’on fît, comme à Lyon,
comme en une place assiégée, qu’on obligeât les fermiers des
départements voisins à apporter leurs denrées, à remplir des magasins
publics; l’État les aurait payées et vendues, livrées au peuple. Les
Comités gouvernants s’effrayèrent. Robespierre fit une guerre terrible,
implacable, à Roux, le fit rayer des Cordeliers, employa contre lui
Hébert, c’est-à-dire contre la Commune il employa la Commune.
En empêchant Roux de faire, il ne faisait rien lui-même. L’inaction des
Comités dura trois mois! Et l’ennemi approchait, Paris se mourait. Roux
alla à l’Assemblée dénoncer l’inertie du gouvernement. Le bureau des
subsistances, Babeuf, Garin, etc., assiégé et aux abois, prit un parti
violent; ce fut de dire ce que le peuple disait, que les Comités, leur
ministre, voulaient affamer Paris. Le ministre, c’était le phraseur
Garat, vrai paralytique, et l’âme des Comités, c’était Robespierre, qui
à ce moment, louvoyait, pour rien ne voulait agir.
Le réveil eut lieu en août. Pour le dehors, pour les armées, on prit
Carnot, grand travailleur. Pour l’intérieur, Robert Lindet gouverna les
subsistances; il demanda (justement ce qu’on demandait) qu’à l’avenir
Paris fût approvisionné, comme les villes assiégées, par réquisitions.
En attendant, la faim, la rage du peuple faisait craindre un massacre.
L’insolence des royalistes déjà triomphants provoquait. On fit la loi
des suspects, la razzia de royalistes qui combla toutes les prisons,
mais prévint un 2 Septembre.
En calmant ainsi le peuple, les Comités purent frapper ceux qui les
avaient accusés. Le chef d’une commission nommée pour l’accusation périt
(comme modéré!). Contre Roux, contre Babeuf, on employa le moyen dont
usent toutes les polices. C’est de s’écrier: _Au voleur!_ Roux indigné
se poignarda; Babeuf, mis à l’Abbaye, et ne sachant pas pourquoi, apprit
que ses ennemis d’Amiens, profitant de son absence, l’avaient condamné
pour faux!
Ainsi en Roux, en Babeuf, la Commune était frappée. Elle allait l’être
en Chaumette. En novembre, Robespierre, armé contre elle de son armée
Jacobine, fit décider: premièrement, que les comités révolutionnaires
des sections ne rendraient pas compte à la Commune des arrestations
qu’ils faisaient; deuxièmement, que les églises ne seraient pas (comme
Cambon et Chaumette l’avaient fait décréter) affectées à la bienfaisance
publique, ce qui les eût ôtées au culte.
Avant cette opposition de Robespierre à la Commune, elle avait voulu
exploiter les riches matériaux des églises, par exemple vendre l’immense
couverture de Notre-Dame, dont le plomb eût fait des balles, ou (vendu)
fait de l’argent. Un homme se présenta, un grand acquéreur de biens
nationaux; un seul soumissionna.
C’était Saint-Simon.
CHAPITRE III
SAINT SIMON EN 93 ET 94.