NOTES DE TRANSCRIPTION
* Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_ et le
texte en petites capitales, en MAJUSCULES.
* Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
* L’orthographe d’origine a été conservée. En cas d’orthographes
diverses pour un même terme, la variante plus utilisée a été
retenue.
* Aux pp. 161 et 162, «Rio-Janeiro» a été remplacé par
«Rio-de-Janeiro».
* À la p. 279, la fraction «1/604 000 000» a été remplacée par
«1/64 000 000», d’après une édition postérieure de cette œuvre.
Uranie
OUVRAGES PUBLIÉS
dans la
COLLECTION GUILLAUME
Édition du _Figaro_
ALPHONSE DAUDET TARTARIN SUR LES ALPES 1 vol.
PIERRE LOTI MADAME CHRYSANTHÈME 1 vol.
Paris.--Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.
COLLECTION GUILLAUME
(_Édition du_ FIGARO)
CAMILLE FLAMMARION
Uranie
Illustrations
DE BIELER, GAMBARD ET MYRBACH
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION
Éditeurs
26, RUE RACINE, 26
1889
Uranie
PREMIÈRE PARTIE
La Muse du Ciel
[Illustration]
I
J’avais dix-sept ans. Elle s’appelait Uranie.
Uranie était-elle une blonde jeune fille aux yeux bleus, un rêve de
printemps, une innocente, mais curieuse fille d’Ève? Non, elle était
simplement, comme autrefois, l’une des neuf Muses, celle qui présidait
à l’Astronomie et dont le regard céleste animait et dirigeait le chœur
des sphères; elle était l’idée angélique qui plane au-dessus des
lourdeurs terrestres; elle n’avait ni la chair troublante, ni le cœur
dont les palpitations se communiquent à distance, ni la tiède chaleur
de la vie humaine; mais elle existait pourtant, dans une sorte de monde
idéal, supérieur et toujours pur, et toutefois elle était assez humaine
par son nom, par sa forme, pour produire sur une âme d’adolescent
une impression vive et profonde, pour faire naître dans cette âme un
sentiment indéfini, indéfinissable, d’admiration et presque d’amour.
Le jeune homme dont la main n’a pas encore touché au fruit divin de
l’arbre du Paradis, celui dont les lèvres sont restées ignorantes, dont
le cœur n’a point encore parlé, dont les sens s’éveillent au milieu du
vague des aspirations nouvelles, celui-là pressent, dans les heures de
solitude et même à travers les travaux intellectuels dont l’éducation
contemporaine accable son cerveau, celui-là pressent le culte auquel
il devra bientôt sacrifier, et personnifie d’avance sous des formes
variées l’être charmant qui flotte dans l’atmosphère de ses rêves. Il
veut, il désire atteindre cet être inconnu, mais ne l’ose pas encore,
et peut-être ne l’oserait-il jamais dans la candeur de son admiration,
si quelque avance secourable ne lui venait en aide. Si Chloé n’est
point instruite, il faut que l’indiscrète et curieuse Lycénion se
charge d’instruire Daphnis.
Tout ce qui nous parle de l’attraction encore inconnue peut nous
charmer, nous frapper, nous séduire. Une froide gravure, montrant
l’ovale d’un pur visage, une peinture, même antique, une sculpture--une
sculpture surtout--éveille un mouvement nouveau dans nos cœurs, le
sang se précipite ou s’arrête, l’idée traverse comme un éclair notre
front rougissant et demeure flottante dans notre esprit rêveur. C’est
le commencement des désirs, c’est le commencement de la vie, c’est
l’aurore d’une belle journée d’été annonçant le lever du soleil.
Pour moi, mon premier amour, mon adolescente passion avait, non pour
objet assurément, mais pour cause déterminante,... une Pendule!...
C’est assez bizarre, mais c’est ainsi. Des calculs fort insipides me
prenaient tous mes après-midi, de deux heures à quatre heures: il
s’agissait de corriger les observations d’étoiles ou de planètes faites
la nuit précédente en leur appliquant les réductions provenant de la
réfraction atmosphérique, laquelle dépend elle-même de la hauteur
du baromètre et de la température. Ces calculs sont aussi simples
qu’ennuyeux; on les fait machinalement, à l’aide de tables préparées,
et en pensant à toute autre chose.
L’illustre Le Verrier était alors directeur de l’Observatoire de Paris.
Point artiste du tout, il possédait pourtant dans son cabinet de
travail une pendule en bronze doré, d’un fort beau caractère, datant de
la fin du premier Empire et due au ciseau de Pradier. Le socle de cette
pendule représentait, en bas-relief, la naissance de l’Astronomie
dans les plaines de l’Égypte. Une sphère céleste massive, ceinte du
cercle zodiacal, soutenue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux
égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de cette œuvre artistique
consistait surtout en une ravissante petite statue d’Uranie, noble,
élégante, je dirais presque majestueuse.
[Illustration]
La Muse céleste se tenait debout. De la main droite elle mesurait, à
l’aide d’un compas, les degrés de la sphère étoilée; sa main gauche,
tombant, portait une petite lunette astronomique. Superbement drapée,
elle planait dans l’attitude de la noblesse et de la grandeur. Je
n’avais point encore vu de visage plus beau que le sien. Éclairé
de face, ce pur visage se montrait grave et austère. Si la lumière
arrivait obliquement, il devenait plutôt méditatif. Mais si la lumière
venait d’en haut et de côté, ce visage enchanté s’illuminait d’un
mystérieux sourire, son regard devenait presque caressant, une exquise
sérénité faisait place à l’expression d’une sorte de joie, d’aménité et
de bonheur que l’on avait plaisir à contempler. C’était comme un chant
intérieur, comme une poétique mélodie. Ces changements d’expression
faisaient vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était belle,
elle était charmante, elle était admirable.
[Illustration]
Chaque fois que j’étais appelé auprès de l’éminent mathématicien, ce
n’était point sa gloire universelle qui m’impressionnait le plus.
J’oubliais les formules de logarithmes et même l’immortelle découverte
de la planète Neptune pour subir le charme de l’œuvre de Pradier. Ce
beau corps, si admirablement modelé sous son antique draperie, cette
gracieuse attache du cou, cette figure expressive, attiraient mes
regards et captivaient ma pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre
heures nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris, j’épiais
par la porte entr’ouverte l’absence du directeur. Le lundi et le
mercredi étaient les meilleurs jours, le premier à cause des séances
de l’Institut, auxquelles il ne manquait guère, le second à cause de
celles du Bureau des longitudes, qu’il fuyait avec le plus profond
dédain et qui lui faisaient quitter l’Observatoire tout exprès pour
mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais bien en face de ma chère
Uranie, je la regardais à mon aise, je m’extasiais de la beauté de ses
formes, et je partais plus satisfait, mais non plus heureux. Elle me
charmait, mais elle me laissait des regrets.
Un soir--le soir où je découvris ses changements de physionomie suivant
l’éclairage--j’avais trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée
sur la cheminée et illuminant la Muse sous l’un de ses aspects les plus
séduisants. La lumière oblique caressait doucement le front, les joues,
les lèvres et la gorge. L’expression était merveilleuse. Je m’approchai
et je la contemplai, d’abord immobile. Puis l’idée me vint de déplacer
la lampe et de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras, le cou,
la chevelure. La statue semblait vivre, penser, se réveiller et sourire
encore. Sensation bizarre, sentiment étrange, j’en étais véritablement
épris: d’admirateur j’étais devenu amoureux. On m’eût fort surpris
alors si l’on m’eût affirmé que ce n’était point là le véritable
amour et que ce platonisme n’était qu’un rêve enfantin. Le Directeur
arriva, ne parut pas aussi étonné de ma présence que j’aurais pu le
craindre (on passait souvent par ce cabinet pour se rendre aux salles
d’observation). Mais au moment où je posais la lampe sur la cheminée:
«Vous êtes en retard pour Jupiter», me dit-il. Et comme je franchissais
le seuil: «Est-ce que vous seriez poète?» ajouta-t-il d’un air de
profond dédain, en appuyant longuement sur la dernière syllabe, comme
s’il eût dit poâte.
J’aurais pu lui répliquer par les exemples de Kepler, de Galilée, de
d’Alembert, des deux Herschel, et d’autres illustres savants, qui
furent poètes en même temps qu’astronomes; j’aurais pu lui rappeler le
souvenir du premier Directeur de l’Observatoire même, Jean-Dominique
Cassini, qui chanta Uranie en vers latins, italiens et français; mais
les élèves de l’Observatoire n’avaient pas l’habitude de répliquer
quoi que ce fût au sénateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des
personnages, et le Directeur de l’Observatoire était alors inamovible.
Et puis, assurément, notre grand géomètre aurait regardé le plus
merveilleux poème, du Dante, de l’Arioste, ou d’Hugo, du même air de
profond dédain dont un beau chien de Terre-Neuve regarde un verre de
vin qu’on approche de sa bouche. D’ailleurs, j’étais incontestablement
dans mon tort.
Cette charmante figure d’Uranie, comme elle me poursuivait, avec
toutes ses délicieuses expressions de physionomie! Son sourire était
si gracieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient parfois un véritable
regard. Il ne lui manquait que la parole. Or, la nuit suivante, à peine
endormi, je la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois elle
me parla.
Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bouche! j’aurais baisé
chaque parole.... «Viens, me dit-elle, viens dans le ciel, là-haut,
loin de la Terre; tu domineras ce bas monde, tu contempleras l’immense
univers dans sa grandeur. Tiens, regarde!»
[Illustration]
[Illustration]
II
Alors je vis la Terre qui tombait dans les profondeurs béantes
de l’immensité; les coupoles de l’Observatoire, Paris illuminé,
descendaient vite; tout en me sentant immobile, j’eus une impression
analogue à celle qu’on éprouve en ballon lorsqu’en s’élevant dans
les airs on voit la Terre descendre. Je montai, je montai longtemps,
emporté dans un magique essor vers le zénith inaccessible. Uranie
était près de moi, un peu plus élevée, me regardant avec douceur et me
montrant les royaumes d’en bas. Le jour était revenu. Je reconnus la
France, le Rhin, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Méditerranée,
l’Espagne, l’océan Atlantique, la Manche, l’Angleterre. Mais toute
cette lilliputienne géographie se rapetissait très vite. Bientôt le
globe terrestre fut réduit aux dimensions apparentes de la lune en son
dernier quartier, puis d’une petite pleine lune.
«Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre sur lequel s’agitent
tant de passions, et qui enferme dans son cercle étroit la pensée de
tant de millions d’êtres dont la vue ne s’étend pas au delà. Regarde
comme toute son apparente grandeur diminue à mesure que notre horizon
se développe. Nous ne distinguons déjà plus l’Europe de l’Asie. Voici
le Canada et l’Amérique du Nord. Que tout cela est minuscule!»
En passant dans le voisinage de la Lune, j’avais remarqué les paysages
montagneux de notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière, les
profondes vallées remplies d’ombre, et j’aurais voulu m’y arrêter pour
étudier de plus près ce séjour voisin; mais, dédaignant d’y jeter même
un simple regard, Uranie m’entraînait d’un vol rapide vers les régions
sidérales.
Nous montions toujours. La Terre, diminuant de plus en plus à mesure
que nous nous en éloignions, arriva à être réduite à l’aspect d’une
simple étoile, brillant par l’illumination solaire au sein de
l’immensité vide et noire. Nous avions tourné vers le Soleil, qui
resplendissait dans l’espace sans l’éclairer, et nous voyions, en même
temps que lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière n’effaçait
plus parce qu’elle n’éclairait pas l’éther invisible. L’angélique
déesse me montra Mercure, dans le voisinage du Soleil, Vénus, qui
brillait du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme aspect et comme
éclat, Mars dont je reconnus les méditerranées et les canaux, Jupiter
avec ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus. «Tous ces mondes, me
dit-elle, sont soutenus dans le vide par l’attraction du Soleil, autour
duquel ils circulent avec vitesse. C’est un chœur harmonieux gravitant
autour du centre. La Terre n’est qu’une île flottante, un hameau de
cette grande patrie solaire, et cet empire solaire n’est lui-même
qu’une province au sein de l’immensité sidérale.»
Nous montions toujours. Le Soleil et son système s’éloignaient
rapidement; la Terre n’était plus qu’un point, Jupiter lui-même, ce
monde si colossal, se montra amoindri comme Mars et Vénus, à un petit
point minuscule à peine supérieur à celui de la Terre.
Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses anneaux gigantesques,
et dont le témoignage seul suffirait pour prouver l’immense et
inimaginable variété qui règne dans l’univers, Saturne, véritable
système à lui seul avec ses anneaux formés de corpuscules emportés dans
une rotation vertigineuse, et avec ses huit satellites l’accompagnant
comme un céleste cortège!
[Illustration]
A mesure que nous montions, notre soleil diminuait de grandeur. Bientôt
il descendit au rang d’étoile, puis perdit toute majesté, toute
supériorité sur la population sidérale, et ne fut plus qu’une étoile
à peine plus brillante que les autres. Je contemplais toute cette
immensité étoilée au sein de laquelle nous nous élevions toujours, et
je cherchais à reconnaître les constellations; mais elles commençaient
à changer sensiblement de formes, à cause de la différence de
perspective causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil, devenu
insensiblement une toute petite étoile, se réunir à la constellation
du Centaure, tandis qu’une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez
étrange, m’arrivait de la région vers laquelle Uranie m’emportait.
Cette clarté n’avait rien de terrestre et ne me rappelait aucun des
effets que j’avais admirés dans les paysages de la Terre, ni parmi les
tons si changeants des crépuscules après l’orage, ni dans les brumes
indécises du matin, ni pendant les heures calmes et silencieuses du
clair de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet est peut-être
celui dont cet aspect se rapprochait le plus, mais cette étrange
lumière était, et elle devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue
non d’un reflet d’azur céleste ou d’un contraste analogue à celui que
produit la lumière électrique comparée à celle du gaz, mais bleue comme
si le Soleil lui-même eût été bleu!
[Illustration]
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je m’aperçus que nous nous
approchions, en effet, d’un soleil absolument bleu, comme un disque
brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux ciels terrestres, et
se détachant lumineusement sur un fond entièrement noir, tout constellé
d’étoiles! Ce soleil saphir était le centre d’un système de planètes
éclairées par sa lumière. Nous allions passer tout près de l’une de ces
planètes. Le soleil bleu s’agrandissait à vue d’œil; mais, nouveauté
aussi singulière que la première, la lumière dont il éclairait cette
planète se compliquait d’un certain côté d’une coloration verte.
Je regardai de nouveau dans le ciel et j’aperçus un second soleil,
celui-ci d’un beau vert émeraude! Je n’en croyais pas mes yeux.
«Nous traversons, me dit Uranie, le système solaire de Gamma
d’Andromède, dont tu ne vois encore qu’une partie, car il se compose en
réalité, non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu, un vert, et
un jaune-orange. Le soleil bleu, qui est le plus petit, tourne autour
du soleil vert, et celui-ci gravite avec son compagnon autour du grand
soleil orangé que tu vas apercevoir dans un instant.»
Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième soleil, coloré de
cet ardent rayonnement dont le contraste avec ses deux compagnons
produisait la plus bizarre des illuminations. Je connaissais bien
ce curieux système sidéral, pour l’avoir plus d’une fois observé au
télescope; mais je ne me doutais point de sa splendeur réelle. Quelles
fournaises, quels éblouissements! Quelle vivacité de couleurs dans
cette étrange source de lumière bleue, dans cette illumination verte du
second soleil, et dans ce rayonnement d’or fauve du troisième!
Mais nous nous étions approchés, comme je l’ai dit, de l’un des mondes
appartenant au système du soleil saphir. Tout était bleu, paysages,
eaux, plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé par le second
soleil, et à peine touchés des rayons du soleil orange qui se levait
à l’horizon lointain. A mesure que nous pénétrions dans l’atmosphère
de ce monde, une musique suave et délicieuse s’élevait dans les airs,
comme un parfum, comme un rêve. Je n’avais jamais rien entendu de
pareil. La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait venir d’un
chœur de harpes et de violons soutenu par un accompagnement d’orgues.
C’était un chant exquis, qui charmait dès le premier instant, qui
n’avait pas besoin d’être analysé pour être compris, et qui remplissait
l’âme de volupté. Il me semblait que je serais resté une éternité à
l’écouter: je n’osais adresser la parole à mon guide, tant je craignais
d’en perdre une note. Uranie s’en aperçut. Elle étendit la main vers
un lac et me désigna du doigt un groupe d’êtres ailés qui planaient
au-dessus des eaux bleues.
[Illustration]
Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres
évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de
lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en
avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité,
la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de
leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à
l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs
têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces
êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse
que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient
très nombreux, plusieurs milliers peut-être.
[Illustration]
On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni
des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes
hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras,
de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées;
du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie
aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs
impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités
végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures
que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils
se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs.
«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles
idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire,
quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait
long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache
seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes,
que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre
électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre.
Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains
plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie
directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes.
Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques,
c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent
la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune,
l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils
n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions
internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration,
et parce qu’ils sont androgynes.
--Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux?
--C’est _autre_. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité.
«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et
des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité
infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même
que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis
les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à
l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population
animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus
diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au
poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une
étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres
du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité
infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde,
le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur,
lumière, électricité, densité, pesanteur.
[Illustration]
Les formes, les organes, le nombre des sens--vous n’en avez que
cinq, et ils sont assez pauvres--dépendent des conditions vitales
de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur
Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire
appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement
encore, produite et développée par chaque monde selon son état
organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature
entière: la loi du Progrès.»
[Illustration]
Pendant qu’elle me parlait, j’avais suivi du regard le vol des êtres
aériens vers la cité fleurie et j’avais vu avec stupéfaction les
plantes se mouvoir, s’élever ou s’abaisser pour les recevoir; le soleil
vert était descendu au-dessous de l’horizon et le soleil orange s’était
élevé dans le ciel; le paysage était décoré d’une coloration féerique
sur laquelle planait une lune énorme, mi-partie orangée et mi-partie
verte. Alors l’immense mélodie qui remplissait l’atmosphère s’arrêta,
et au milieu d’un profond silence j’entendis un chant, s’élevant d’une
voix si pure que nulle voix humaine ne pourrait lui être comparée.
«Quel merveilleux système, m’écriai-je, qu’un tel monde illuminé par
de tels flambeaux! Ce sont donc là les étoiles doubles, triples,
multiples, vues de près.
--Splendides soleils que ces étoiles! répondit la déesse. Gracieusement
associées dans les liens d’une attraction mutuelle, vous les voyez
de la Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, toujours belles,
toujours lumineuses, toujours pures. Suspendues dans l’infini,
elles s’appuient l’une sur l’autre sans jamais se toucher, comme si
leur union, plus morale que matérielle, était régie par un principe
invisible et supérieur, et suivant des courbes harmonieuses, elles
gravitent en cadence l’une autour de l’autre, couples célestes éclos au
printemps de la création dans les campagnes constellées de l’immensité.
Tandis que les soleils simples comme le vôtre brillent solitaires,
fixes, tranquilles, dans les déserts de l’espace, les soleils doubles
et multiples semblent animer par leurs mouvements, leur coloration
et leur vie, les régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges
sidérales marquent pour vous les siècles et les ères des autres univers.
«Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage. Nous ne sommes qu’à
quelques trillions de lieues de la Terre.
--Quelques _trillions_?
--Oui. Si nous pouvions entendre d’ici les bruits de votre planète,
ses volcans, ses canonnades, ses tonnerres, ou les vociférations des
grandes foules les jours de révolution, ou les chants pieux des églises
qui s’élèvent vers le Ciel, la distance est telle qu’en admettant que
ces bruits puissent la franchir avec la vitesse du son dans l’air, ils
n’emploieraient pas moins de quinze millions d’années pour arriver
jusqu’ici. Nous entendrions aujourd’hui seulement ce qui se passait sur
la Terre il y a quinze millions d’années.
«Cependant nous sommes encore, relativement à l’immensité de l’univers,
très voisins de ta patrie.
«Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas, toute petite étoile. Nous
ne sommes pas sortis de l’univers auquel il appartient avec son système
de planètes.
«Cet univers se compose de plusieurs milliards de soleils, séparés les
uns des autres par des trillions de lieues.
«Son étendue est si considérable, qu’un éclair, à la vitesse de trois
cent mille kilomètres par seconde, emploierait quinze mille ans à le
traverser.
«Et partout, partout des soleils, de quelque côté que nous dirigions
nos regards; partout des sources de lumière, de chaleur et de vie,
sources d’une variété inépuisable, soleils de tout éclat, de toutes
grandeurs, de tout âge, soutenus dans le vide éternel, dans l’éther
luminifère, par l’attraction mutuelle de tous et par le mouvement de
chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne sur elle-même comme une
sphère de feu et vogue vers un but. Votre soleil marche et vous emporte
vers la constellation d’Hercule, celui dont nous venons de traverser
le système marche vers le sud des Pléiades, Sirius se précipite vers
la Colombe, Pollux s’élance vers la Voie lactée, tous ces millions,
tous ces milliards de soleils courent à travers l’immensité avec des
vitesses qui atteignent deux, trois et quatre cent mille mètres par
seconde! C’est le Mouvement qui soutient l’équilibre de l’univers, qui
en constitue l’organisation, l’énergie et la vie.»
[Illustration]
[Illustration]
III
Depuis longtemps déjà le système tricolore avait fui sous notre essor.
Nous passâmes dans le voisinage d’un grand nombre de mondes bien
différents de la patrie terrestre. Les uns me parurent entièrement
couverts d’eau et peuplés d’êtres aquatiques, les autres uniquement
peuplés de plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs. Quelle
inimaginable variété!
Sur l’un d’entre eux, tous les habitants me parurent particulièrement
beaux. Uranie m’apprit que l’organisation y est toute différente de
celle des enfants de la Terre et que l’être humain y perçoit les
opérations physico-chimiques qui s’accomplissent dans l’entretien du
corps. Dans notre organisme terrestre, nous ne voyons pas comment,
par exemple, les aliments absorbés s’assimilent, comment le sang, les
tissus, les os, se renouvellent; toutes les fonctions s’accomplissent
instinctivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi subit-on mille
maladies, dont l’origine est cachée et souvent introuvable. Là, l’être
humain sent les actes de son entretien vital, comme nous sentons un
plaisir ou une douleur. De chaque molécule du corps, pour ainsi dire,
part un nerf qui transmet au cerveau les impressions variées qu’elle
reçoit. Si l’homme terrestre était doué d’un pareil système nerveux,
en plongeant ses regards dans l’organisme par l’intermédiaire des
nerfs, il verrait comment l’aliment se transforme en chyle, celui-ci
en sang, le sang en chair, en substance musculaire, nerveuse, etc.: il
se verrait lui-même. Mais nous en sommes loin, le centre animique de
nos perceptions étant embarrassé par les nerfs multipliés des lobes
cérébraux et des couches optiques.
Sur un autre globe que nous traversâmes pendant la nuit, c’est-à-dire
du côté de son hémisphère nocturne, les yeux humains sont organisés de
telle sorte qu’ils sont _lumineux_, qu’ils éclairent, comme si quelque
émanation phosphorescente irradiait de leur étrange foyer. Une réunion
nocturne composée d’un grand nombre de personnes offre un aspect
véritablement fantastique, parce que la clarté comme la couleur des
yeux changent suivant les passions diverses qui les animent. De plus,
la puissance de ces regards est telle qu’ils exercent une influence
_électrique_ et magnétique d’une intensité variable, et qu’en certains
cas ils peuvent foudroyer, faire tomber morte la victime sur laquelle
se fixe toute l’énergie de leur volonté.
Un peu plus loin, mon guide céleste me signala un monde où les
organismes jouissent d’une faculté précieuse, c’est que l’âme peut
changer de corps sans passer par la circonstance de la mort, souvent
désagréable, et toujours triste. Un savant qui a travaillé toute sa
vie pour l’instruction de l’humanité et voit arriver la fin de ses
jours sans avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut changer de
corps avec un jeune adolescent et recommencer une nouvelle vie, plus
utile encore que la première. Il suffit, pour cette transmigration, du
consentement de l’adolescent et de l’opération magnétique d’un médecin
compétent. On voit aussi parfois deux êtres, unis par les liens si
doux et si forts de l’amour, opérer un pareil échange de corps après
plusieurs années d’union: l’âme de l’époux vient habiter le corps
de l’épouse, et réciproquement, pour le reste de leur existence.
L’expérience intime de la vie devient incomparablement plus complète
pour chacun d’eux. On voit aussi des savants, des historiens, désireux
de vivre deux siècles au lieu d’un, se plonger dans des sommeils
factices d’hibernation artificielle qui suspend leur vie la moitié de
chaque année et même davantage. Quelques-uns même parviennent à vivre
trois fois plus longtemps que la vie normale des centenaires.
Quelques instants après, traversant un autre système, nous rencontrâmes
un genre d’organisations tout autre encore et assurément supérieur au
nôtre. Chez les habitants de la planète que nous avions alors sous les
yeux, monde éclairé par un brillant soleil hydrogéné, la pensée n’est
pas obligée de passer par la parole pour se manifester. Combien de fois
ne nous est-il pas arrivé, lorsqu’une idée lumineuse ou ingénieuse
vient d’occuper notre cerveau, de vouloir l’exprimer ou l’écrire,
et, pendant le temps que nous commençons à parler ou à écrire, de
sentir déjà l’idée dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée? Les
habitants de cette planète ont un sixième sens, que l’on pourrait
appeler autotélégraphique, en vertu duquel, quand l’auteur ne s’y
oppose pas, la pensée se communique au dehors et peut se lire sur un
organe qui occupe à peu près la place de votre front. Ces conversations
silencieuses sont souvent les plus profondes et les plus précises;
elles sont toujours les plus sincères.
Nous sommes naïvement disposés à croire que l’organisation humaine
ne laisse rien à désirer sur la Terre. Pourtant, n’avons-nous jamais
regretté d’être obligé d’entendre malgré nous des paroles désagréables,
un discours absurde, un sermon gonflé de vide, de la mauvaise musique,
des médisances ou des calomnies? Nos grammaires ont beau prétendre
que nous pouvons «fermer l’oreille» à ces discours, il n’en est
malheureusement rien. Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme
vos yeux. Il y a là une lacune. J’ai été fort surpris de remarquer
une planète où la nature n’a pas oublié ce détail. Comme nous nous y
arrêtions un instant, Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient
ainsi que des paupières. «Il y a là, me dit-elle, bien moins de sourdes
colères que chez vous, mais les divisions entre les partis politiques y
sont beaucoup plus accusées, les adversaires ne voulant rien entendre,
et y réussissant effectivement malgré les avocats les plus loquaces.»
Sur un autre monde, dans lequel le phosphore joue un grand rôle, dont
l’atmosphère est constamment électrisée, dont la température est fort
élevée, et où les habitants n’ont guère eu aucune raison suffisante
d’inventer des vêtements, certaines passions se traduisent par
l’illumination d’une partie du corps. C’est en grand ce qui se passe en
petit dans nos prairies terrestres, où l’on voit, pendant les douces
soirées d’été, les vers luisants se consumer silencieusement dans une
flamme amoureuse. L’aspect des couples lumineux est curieux à observer
le soir dans les grandes villes. La couleur de la phosphorescence
diffère suivant les sexes, et l’intensité varie suivant les âges et
les tempéraments. Le sexe fort brûle d’une flamme rouge plus ou moins
ardente, et le sexe gracieux d’une flamme bleuâtre, parfois pâle et
discrète. Nos vers luisants seuls seraient aptes à se former une idée,
très rudimentaire, de la nature des impressions ressenties par ces
êtres spéciaux. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous traversions
l’atmosphère de cette planète. Mais je fus encore plus surpris en
arrivant sur le satellite de ce singulier monde.
C’était une lune solitaire, éclairée par une sorte de soleil
crépusculaire. Une vallée sombre s’offrit à nos regards. Aux arbres
disséminés sur les deux flancs de la vallée pendaient des êtres humains
enveloppés de suaires. Ils s’étaient attachés eux-mêmes aux branches
par leur chevelure et dormaient là dans le plus profond silence.
Ce que j’avais pris pour des suaires, c’était un tissu formé par
l’allongement de leurs cheveux embroussaillés et blanchis. Comme je
m’étonnais d’une pareille situation, Uranie m’apprit que c’est là leur
mode habituel d’ensevelissement et de résurrection. Oui, sur ce monde,
les êtres humains jouissent de la faculté organique des insectes qui
ont le don de s’endormir à l’état de chrysalide pour se métamorphoser
en papillons ailés. Il y a là comme une double race humaine, et les
stagiaires de la première phase, les êtres les plus grossiers et les
plus matériels, n’y aspirent qu’à mourir, pour ressusciter dans la
plus splendide des métamorphoses. Chaque année de ce monde représente
environ deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers d’année à l’état
inférieur, un tiers (l’hiver) à l’état de chrysalide, et au printemps
suivant, les pendus sentent insensiblement la vie revenir dans leur
chair transformée: ils s’agitent, se réveillent, laissent leur toison
à l’arbre et se dégageant, êtres ailés merveilleux, s’envolent dans
les régions aériennes, pour y vivre une nouvelle année phénicienne,
c’est-à-dire deux cents ans de notre rapide planète.
Nous traversâmes ainsi un grand nombre de systèmes, et il me semblait
que l’éternité entière n’aurait pas été assez longue pour me permettre
de jouir de toutes ces créations inconnues à la Terre; mais mon guide
me laissait à peine le temps de me reconnaître, et toujours de nouveaux
soleils et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous avions presque
heurté dans notre traversée des comètes transparentes qui erraient
comme des souffles d’un système à l’autre, et plus d’une fois encore
je m’étais senti attiré vers de merveilleuses planètes aux frais
paysages dont les humanités eussent été de nouveaux sujets d’études.
Cependant la Muse céleste m’emportait sans fatigue toujours plus haut,
toujours plus loin, lorsque enfin nous parvînmes à ce qui me parut
être les faubourgs de l’univers. Les soleils devenaient plus rares,
moins lumineux, plus pâles, la nuit était plus complète entre les
astres, et bientôt nous nous trouvâmes au sein d’un véritable désert,
les milliards d’étoiles qui constituent l’univers visible de la Terre
s’étant éloignées et ayant tout réduit à une petite voie lactée isolée
dans le vide infini.
«Nous voici donc enfin, m’écriai-je, aux limites de la création!
--Regarde!» répondit-elle, en me montrant le zénith.
[Illustration]
[Illustration]
IV
Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers descendait vers nous! Des
millions et des millions de soleils groupés ensemble planaient, nouvel
archipel céleste, et allaient se développant comme une vaste nuée
d’étoiles à mesure que nous montions. J’essayai de sonder du regard,
tout autour de moi, dans toutes les profondeurs, l’espace infini,
et partout j’apercevais des lueurs analogues, des amas d’étoiles
disséminés à toutes les distances.
Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions était surtout composé
de soleils rouges, rubis et grenats. Plusieurs avaient absolument la
couleur du sang.
Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapidement nous filions
de soleil en soleil, mais d’incessantes commotions électriques nous
atteignaient comme les feux d’une aurore boréale. Quels étranges
séjours que ces mondes illuminés uniquement par des soleils rouges!
Puis, dans un district de cet univers nous remarquâmes un groupe
secondaire composé d’un grand nombre d’étoiles roses et d’étoiles
bleues. Tout à coup une énorme comète dont la tête ressemblait à
une gueule colossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je
me pressais avec terreur contre les flancs de la déesse qui, un
instant, disparut pour moi dans un lumineux brouillard. Mais nous nous
retrouvâmes de nouveau dans un désert obscur, car ce second univers
s’était éloigné comme le premier.
«La création, me dit-elle, se compose d’un nombre infini d’univers
distincts, séparés les uns des autres par des abîmes de néant.
--Un nombre _infini_?
--Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans doute un nombre,
quelque grand qu’il soit, ne peut pas être actuellement infini,
puisqu’on peut toujours par la pensée l’augmenter d’une unité, ou même
le doubler, le tripler, le centupler. Mais souviens-toi que le moment
actuel n’est qu’une porte par laquelle l’avenir se précipite vers le
passé. L’éternité est sans fin, et le nombre des univers sera, lui
aussi, sans fin.
«Regarde! Tu vois encore, toujours, et partout, de nouveaux archipels
d’îles célestes, de nouveaux univers.
--Il me semble, ô Uranie! que depuis bien longtemps déjà, et avec une
grande vitesse, nous montons dans le ciel sans bornes?
--Nous pourrions _toujours_ monter ainsi, répliqua-t-elle, jamais nous
n’atteindrions une limite définitive.
«Nous pourrions voguer là-bas, à gauche, à droite, devant nous,
derrière nous, en bas, vers n’importe quelle direction, jamais, nulle
part, nous ne rencontrerions aucune frontière.
«Jamais, jamais de fin.
«Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin nous avons parcouru?
«Nous sommes... au vestibule de l’infini, comme nous y étions sur la
Terre. _Nous n’avons pas avancé d’un seul pas!_»
Une grande émotion s’était emparée de mon esprit. Les dernières paroles
d’Uranie m’avaient pénétré jusqu’aux moelles comme un frisson glacial.
«Jamais de fin! jamais! jamais!» répétais-je. Et je ne pouvais dire ni
penser autre chose. Pourtant la magnificence du spectacle reparut à mes
yeux et mon anéantissement fit place à l’enthousiasme.
«L’Astronomie! m’écriai-je. C’est tout! Savoir ces choses! vivre dans
l’infini. O Uranie! Qu’est-ce que le reste des idées humaines en face
de la science! Des ombres, des fantômes!
--Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre, tu admireras
encore, et légitimement, la science de tes maîtres; mais sache-le
bien, l’astronomie actuelle de vos écoles et de vos observatoires,
l’astronomie mathématique, la belle science des Newton, des Laplace,
des Le Verrier, n’est pas encore la science définitive.
«Ce n’est point là, ô mon fils, le but que je poursuis depuis les
jours d’Hipparque et de Ptolémée. Regarde ces millions de soleils,
analogues à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui, sources de
mouvement, d’activité et de splendeur; eh bien, voilà l’objet de la
science à venir: l’étude de _la vie universelle et éternelle_. Jusqu’à
ce jour, on n’a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne sont pas
un but, mais un moyen; ils ne représentent pas l’édifice de la nature,
mais les méthodes, les échafaudages. Tu vas assister à l’aurore d’un
jour nouveau. L’astronomie mathématique va faire place à l’astronomie
physique, à la véritable étude de la nature.
«Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui calculent les mouvements
apparents des astres dans leurs passages de chaque jour au méridien,
ceux qui annoncent l’arrivée des éclipses, des phénomènes célestes,
des comètes périodiques, ceux qui observent avec tant de soins les
positions précises des étoiles et des planètes aux divers degrés de
la sphère céleste, ceux qui découvrent des comètes, des planètes,
des satellites, des étoiles variables, ceux qui recherchent et
déterminent les perturbations apportées aux mouvements de la Terre
par l’attraction de la Lune et des planètes, ceux qui consacrent
leurs veilles à découvrir les éléments fondamentaux du système du
monde, tous, observateurs ou calculateurs, sont des précurseurs de
l’astronomie nouvelle. Ce sont là d’immenses travaux, des labeurs
dignes d’admiration et de transcendantes œuvres, qui mettent en lumière
les plus hautes facultés de l’esprit humain. Mais c’est l’armée du
passé. Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur des savants va
battre pour une conquête plus noble encore. Tous ces grands esprits, en
étudiant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la Terre. Le but de
l’Astronomie n’est pas de nous montrer la position apparente de points
brillants ni de peser des pierres en mouvement dans l’espace, ni de
nous faire connaître d’avance les éclipses, les phases de la lune ou
les marées. Tout cela est beau, mais insuffisant.
«Si la vie n’existait pas sur la Terre, cette planète serait absolument
dépourvue d’intérêt pour quelque esprit que ce fût, et l’on peut
appliquer la même réflexion à tous les mondes qui gravitent autour des
milliards de soleils dans les profondeurs de l’immensité. La vie est le
but de la création tout entière. S’il n’y avait ni vie ni pensée, tout
cela serait comme nul et non avenu.
«Tu es destiné à assister à une transformation complète de la science.
La matière va faire place à l’esprit.
--La vie universelle! fis-je. Est-ce que toutes les planètes de notre
système solaire sont habitées?... Est-ce que les milliards de mondes
qui peuplent l’infini sont habités?... Est-ce que ces humanités
ressemblent à la nôtre?... Est-ce que nous les connaîtrons jamais?...
--L’époque pendant laquelle tu vis sur la Terre, la durée même de
l’humanité terrestre, n’est qu’un moment dans l’éternité.»
Je ne compris pas cette réponse à mes questions.
«Il n’y a aucune raison, ajouta Uranie, pour que tous les mondes
soient habités _maintenant_. L’époque actuelle n’a pas plus
d’importance que celles qui l’ont précédée ou celles qui la suivront.
«La durée de l’existence de la Terre sera beaucoup plus
longue--peut-être dix fois plus longue--que celle de sa période vitale
humaine. Sur une dizaine de mondes pris au hasard dans l’immensité,
nous pourrions, par exemple, suivant les cas, en trouver à peine un
actuellement habité par une race intelligente. Les uns l’ont été jadis;
d’autres le seront dans l’avenir; ceux-ci sont en préparation, ceux-là
ont parcouru toutes leurs phases; ici des berceaux, là-bas des tombes;
et puis, une variété infinie se révèle dans les manifestations des
forces de la nature, la vie terrestre n’étant en aucune façon le type
de la vie extra-terrestre. Des êtres peuvent vivre, penser, en des
organisations toutes différentes de celles que vous connaissez sur
votre planète. Les habitants des autres mondes n’ont ni votre forme ni
vos sens. Ils sont autres.
[Illustration]
«Le jour viendra, et très prochainement puisque tu es appelé à le
voir, où cette étude des conditions de la vie dans les diverses
provinces de l’univers sera l’objet essentiel--et le grand charme--de
l’Astronomie. Bientôt, au lieu de s’occuper simplement de la distance,
du mouvement et de la masse matérielle de vos planètes voisines,
par exemple, les astronomes découvriront leur constitution physique,
leurs aspects géographiques, leur climatologie, leur météorologie,
pénétreront le mystère de leur organisation vitale et discuteront sur
leurs habitants. Ils trouveront que Mars et Vénus sont actuellement
peuplés d’êtres pensants, que Jupiter en est encore à sa période
primaire de préparation organique, que Saturne plane en des conditions
toutes différentes de celles qui ont présidé à l’établissement de la
vie terrestre et, sans jamais passer par un état analogue à celui de
la Terre, sera habité par des êtres incompatibles avec les organismes
terrestres. De nouvelles méthodes feront connaître la constitution
physique et chimique des astres, la nature des atmosphères. Des
instruments perfectionnés permettront même de découvrir les
témoignages directs de l’existence de ces humanités planétaires et de
songer à se mettre en communication avec elles. Voilà la transformation
scientifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et qui
inaugurera le vingtième.»
[Illustration]
J’écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste, qui illuminaient
pour moi d’une lumière toute nouvelle les destinées de l’Astronomie et
me pénétraient d’une ardeur plus vive encore. J’avais sous les yeux
le panorama des mondes innombrables qui roulent dans l’espace et je
comprenais que le but de la science devait être de nous faire connaître
ces univers lointains, de nous faire vivre dans ces horizons immenses.
La belle déesse continua:
«La mission de l’Astronomie sera plus élevée encore. Après vous avoir
fait sentir, vous avoir fait connaître, que la Terre n’est qu’une cité
dans la patrie céleste et que l’homme est citoyen du Ciel, elle ira
plus loin. En découvrant le plan sur lequel l’univers physique est
construit, elle montrera que l’univers moral est établi sur ce même
plan, que les deux mondes ne forment qu’un même monde et que l’esprit
gouverne la matière. Ce qu’elle aura fait pour l’espace, elle le fera
pour le temps. Après avoir apprécié l’immensité de l’espace et avoir
reconnu que les mêmes lois règnent simultanément en tous lieux et
font de l’immense univers une seule unité, vous apprendrez que les
siècles du passé et de l’avenir sont associés au temps présent et que
les monades pensantes vivront éternellement par des transformations
successives et progressives; vous apprendrez qu’il y a des esprits
incomparablement supérieurs aux plus grands esprits de l’humanité
terrestre et que tout progresse vers la perfection suprême; vous
apprendrez aussi que le monde matériel n’est qu’une apparence et que
l’être réel consiste en une force impondérable, invisible et intangible.
«L’Astronomie sera donc éminemment, et avant tout, la directrice de
la philosophie. Ceux qui raisonneront en dehors des connaissances
astronomiques resteront à côté de la vérité. Ceux qui suivront
fidèlement son flambeau s’élèveront graduellement dans la solution des
grands problèmes.
«La philosophie astronomique sera la religion des esprits supérieurs.
«Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double transformation de
la science. Lorsque tu quitteras le monde terrestre, cette science
astronomique, que tu admires déjà si légitimement, sera entièrement
renouvelée, dans sa forme comme dans son esprit.
«Mais ce n’est pas tout. Cette rénovation d’une science antique
servirait peu au progrès général de l’humanité, si ces sublimes
connaissances, qui développent l’esprit, éclairent l’âme et
l’affranchissent des médiocrités sociales, restaient enfermées dans le
cercle restreint des astronomes de profession. Ce temps-là va passer
aussi. Le boisseau doit être renversé. Il faut prendre le flambeau à la
main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les
rues populeuses, jusque dans les carrefours. Tout le monde est appelé
à recevoir la lumière, tout le monde en a soif, surtout les humbles,
surtout les déshérités de la fortune, car ceux-là pensent davantage,
ceux-là sont avides de science, tandis que les satisfaits du siècle ne
se doutent pas de leur ignorance et sont presque fiers d’y demeurer.
Oui, la lumière de l’Astronomie doit être répandue sur le monde; elle
doit pénétrer jusqu’aux masses populaires, éclairer les consciences,
élever les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission; ce sera là son
bienfait.»
[Illustration]
[Illustration]
V
Ainsi parla mon guide céleste. Son visage était beau comme le jour,
ses yeux brillaient d’un lumineux éclat, sa voix semblait une musique
divine. Je voyais les mondes circuler autour de nous dans l’espace et
je sentais qu’une harmonie immense régit la nature.
«Maintenant, me dit Uranie en me désignant du doigt la place où notre
soleil terrestre avait disparu, revenons sur la Terre. Mais regarde
encore. Tu as compris que l’espace est infini. Tu vas comprendre que le
temps est éternel.»
Nous traversâmes des constellations et revînmes vers le système
solaire. Je vis, en effet, reparaître le Soleil sous l’aspect d’une
petite étoile.