--Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils
durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois
enfants: Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel
lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses
brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre.
Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits--dame,
pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les
brûlait--car Dieu n’était pas content de lui.
«Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de
satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par
terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de
Dieu et dit: «Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de
moi.» Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec
lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda: «Où est
votre frère?» il répondit: «Je ne sais pas: suis-je le gardien de mon
frère?» Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa
une femme d’un autre peuple.
Je levai le doigt.
--Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où
venait cette femme?
Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux
écarquillés.
--Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.
Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les
enfants me tirèrent par les cheveux, raillant: «D’où venait cette
femme?»
Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me
montra au prédicateur.
--C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme...
* * * * *
Nous habitions dans les bruyères de _Holland op zijn smalst_.
A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la
campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au
milieu de la voie ferrée. Un train était en vue: je me mis à crier, à la
supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant
follement. Quand le train fut tout près, elle se leva.
Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du
chemin. Les autres enfants n’avaient rien.
--Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte! Et ils ne nous ont rien
fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds!
Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits.
--Dame! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de
jeunes: ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole
Moe! Mine Ole Moe!
Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait
d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé
jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins
lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors
cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui
avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les
prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans
cœur.
--Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les
garder; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait
encore des souvenirs de famille: le fouet du père, l’alliance de la
grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions
petits, et les livres d’oncle Freerik.
--Oh! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas
tous: il nous en faut notre part.
--Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée,
elle valait beaucoup; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.
--Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir
de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources,
et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même
qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les
ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service
sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin! Mais ne
rien nous faire savoir, et je suis l’aîné!
Et les deux hommes se remirent à se lamenter:
--Mine Ole Moe, Mine Ole Moe...
Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux
étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les
deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se
faire remettre leur part des livres et des joujoux.
Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient
coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur
avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir
conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour
payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme
étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les
portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.
Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous.
C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à
une cordelette; des perles de verre et de faïence; d’effroyables poupées
de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué; un sac, rempli de
petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand
elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village
demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en
briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés
avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait
tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait
au bout des grandes pinces de l’âtre.
Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes
grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les
pierres; des osselets à pores ouverts de vieillesse; puis un gros
rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres,
c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis
des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait
mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des
sentences et des maximes gravées sur les tombes.
Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle
Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries
que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la
clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma
mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les
comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi
cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une
Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère
oublia ces livres en même temps que notre chien.
Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et
détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des
regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son
enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu: il
ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image
dans les anciens plis.
Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre
grand’mère; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant
laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines,
après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les
perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à
fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la
Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans
chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la
religion et faisait un petit somme.
Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses
devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que
leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à
Lopersum, en Frise.
Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie: mon
père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et
gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous
cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne
parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à
chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer
les lacets.
En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines; mes
deux talons étaient écorchés. Mais quoi! elles me dureraient trois
années, avait dit la femme: alors, la peau des talons, qu’est-ce que
cela fait? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on
se moque de moi et qui me font aussi tomber.
Hein également inspectait ses pieds: lui, c’étaient ses orteils qui
saignaient.
--Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines: du cuir épais comme le
doigt, et dur... et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront
trois ans: la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les
tiennes.
Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes
vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue.
Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon
père était furieux. Des jeunes semblables! Lui était tellement content
quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient
pu tomber avant qu’il se plaignît.
--Je vais les rendre: cela leur apprendra!
Nous sautâmes du lit.
--Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles
ne nous font pas mal.
Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à
chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là...
--Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est
tard.
Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure
en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une,
tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui
entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus
prendre le lange à côté du nœud.
Je devais être là à midi, et il était midi et demi: mère était restée
bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce
soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant
aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me
vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de
pied en jurant:
--Sale jeune, pas lavée et toujours en retard!
Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le
soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au
milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri
qui sortait des impasses et des caves.
Ah! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher
avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et
chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage
et laisser les vagues déferler sur moi! Mais voilà, quand on est bien à
l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente
d’habiter une maison de chaume: il lui faut la ville et les magasins, et
alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam... Là-bas, on ne
m’insultait pas pour ma saleté; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on
devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu
d’eau dans un petit pot, l’on reste noir...
Je m’engouffrai dans notre cave. Ah! quelle délivrance! On eût dit que
tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes
de-ci, tête de-là, sur une chaise: ainsi couchée, les membres pendants,
le calme et le bien-être me revenaient.
Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil! Ici, il ne pénètre jamais;
il y fait noir et frais, c’est exquis; l’eau coule des murs; le plancher
est mouillé... Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés... Si je
pouvais boire et manger, couchée ainsi...
--Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre?
--Oh! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les
tenir chaudes.
--Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre.
--Ah je ne savais pas!...
--Où sont-elles, mère?
--Nous les avons mangées: je croyais que tu les aurais voulues chaudes.
Voici une tartine.
Je la mangeai en maugréant.
Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse.
--Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque
chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour
le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la
chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas
beurre à boire, mais à boire là à pleins pots... Et j’incrustai mes
pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs
suintants...
Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout
un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur
les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant
des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage.
Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à
l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la
Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer
barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du
rez-de-chaussée: quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes
coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des
ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la
porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs
signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me
demanda pourquoi je regardais ces putains.
Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père,
une maison était aussi habitée par des dames: elles étaient toujours sur
le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au
sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait
plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très
empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des
épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les
traitaient de putains.
Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel.
Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je
croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient
ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu! c’était comme d’autres
étaient modistes ou repasseuses... Plus tard, j’ai compris que leur
métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes
usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et
par les réflexions des adultes.