LE TANEZROUFT

Pendant la première heure de notre fuite, le grand méhari de

Cegheïr-ben-Cheïkh nous entraîna à une vitesse folle. Nous franchîmes au

moins cinq lieues. Les yeux fixes, je dirigeais la bête vers le gour que

m'avait indiqué le Targui et dont l'arête grandissait sur le ciel qui

devenait pâle.

La vitesse faisait siffler à nos oreilles une légère brise. Les grandes

touffes de _retem_ fuyaient à droite et à gauche, squelettes sombres et

décharnés.

Dans un souffle, j'entendis la voix de Tanit-Zerga.

--Arrête le chameau.

Je ne compris pas tout d'abord.

Et sa main serra violemment mon bras droit.

J'obéis. De très mauvaise grâce, le chameau ralentit sa course.

--Ecoute,--fit la petite fille.

D'abord, je n'entendis rien. Puis ce fut un bruit très léger, un

frôlement sec, derrière nous.

--Arrête le chameau,--commanda Tanit-Zerga.--Ce n'est pas la peine de le

faire agenouiller.

Au même instant, une mince forme grise bondissait sur le méhari. Il

repartit de plus belle.

--Laisse-le,--dit Tanit-Zerga.--Galé a sauté.

En même temps, je sentis sous ma main une touffe de poils hérissés. A la

trace, la mangouste nous avait suivis et rejoints. J'entendais

maintenant son souffle de brave petite bête haletante qui,

progressivement, s'apaisait.

--Je suis heureuse,--murmura Tanit-Zerga.

* * * * *

Cegheïr-ben-Cheïkh ne s'était pas trompé. Nous doublâmes le gour comme

le soleil naissait. Je regardai en arrière: l'Atakor n'était plus qu'un

chaos monstrueux au milieu des buées nocturnes que traquait le petit

jour. Il n'était déjà plus possible de discerner, parmi les pics

anonymes, celui où Antinéa continuait à ourdir ses trames passionnées.

Tu sais ce que c'est que le Tanezrouft, le «plateau par excellence», le

pays abandonné, inhabitable, la contrée de la soif et de la faim. Nous

étions en cet instant engagés dans la partie de ce désert que Duveyrier

appelle Tasili du Sud, et qui figure sur la carte du ministère des

Travaux publics avec cette attrayante mention: «Plateau rocheux, sans

eau, sans végétation, inhospitalier pour l'homme et les animaux.»

Rien, sinon peut-être quelques portions du Kalahari, n'est plus affreux

que ce désert de rocaille. Ah! Cegheïr-ben-Cheïkh ne s'était pas trop

avancé en affirmant qu'on ne songerait pas à nous y poursuivre.

De grands pans de ténèbres s'obstinaient encore à ne pas vouloir devenir

clairs. Les souvenirs s'entre-choquaient dans ma tête avec la plus

parfaite incohérence. Une phrase me revint, textuelle: «_Il semblait à

Dick que, depuis l'origine des temps, il n'avait fait autre chose, dans

son obscurité, que de fendre l'air sur le dos d'un méhari._» J'eus un

petit rire: «Depuis quelques heures pensai-je, je cumule les situations

littéraires. Tout à l'heure, à cent pieds au-dessus du sol, j'étais le

Fabrice de la _Chartreuse de Parme_ au flanc de son donjon italien.

Maintenant, voilà que je suis sur mon méhari le Dick de _la Lumière qui

s'éteint_ fendant le désert à la rencontre de ses compagnons d'armes.»

Je ris encore, puis je frémis, je songeai à la nuit précédente, à

l'Oreste d'_Andromaque_ qui accepte d'immoler Pyrrhus... Une situation

bien littéraire, aussi...

* * * * *

Cegheïr-ben-Cheïkh avait compté huit jours pour notre arrivée aux

régions boisées des Aouelimiden, annonciatrices des steppes herbeuses du

Soudan. Il connaissait bien la valeur de sa bête. Tout de suite,

Tanit-Zerga lui avait donné un nom, _El-Mellen_, _le blanc_, car ce

magnifique méhari avait une robe presque immaculée. Il resta une fois

deux jours sans manger, arrachant seulement, de-ci, de-là, une branche à

quelque acacia-gommier, dont les hideuses épines blanches, longues de

près de dix centimètres, me remplissaient de crainte pour l'oesophage

de notre ami. Les puits repérés par Cegheïr-ben-Cheïkh étaient bien aux

endroits indiqués mais nous n'y trouvions qu'une brûlante boue jaunâtre.

Elle suffisait au chameau, si bien qu'au bout de cinq jours, grâce à des

prodiges de tempérance, nous n'avions consommé que le contenu d'une des

deux outres d'eau. A ce moment, nous pûmes nous croire sauvés.

Près d'une de ces flaques bourbeuses, je réussis ce jour-là à abattre

d'un coup de carabine une gazelle des dunes, aux petites cornes droites.

Tanit-Zerga dépouilla la bête, et nous nous régalâmes d'un beau cuissot

cuit à point. Pendant ce temps, la petite Galé qui, pendant nos haltes

du jour, au moment de la grande chaleur, ne cessait de fureter à travers

les roches creuses, découvrit un _ourane_, un crocodile des sables, long

de trois coudées, et eut tôt fait de lui tordre le cou. Elle mangea à ne

plus pouvoir bouger. Il nous en coûta une pinte d'eau pour aider sa

digestion. Nous la lui accordâmes de bon gré, car nous étions heureux.

Tanit-Zerga ne me le disait pas, mais je voyais la joie où la mettait la

conviction que je ne songeais plus à la femme au pschent d'or et

d'émeraude. Et vraiment, ces jours-là, je n'y ai guère songé. Je ne

pensais qu'à la chaleur torride qu'il faut éviter; à l'outre de peau de

bouc qu'il faut enfouir une heure au creux d'un rocher, si l'on veut que

l'eau soit fraîche; au bonheur intense qui vous prend lorsqu'on porte

aux lèvres le gobelet de cuir débordant de cette eau salvatrice... Je

puis le dire hautement, plus hautement que personne: les grandes

passions, cérébrales ou sensuelles, sont affaires de gens dûment repus,

désaltérés et reposés.

Il était cinq heures du soir. L'effroyable chaleur diminuait. Nous

étions sortis de l'anfractuosité rocheuse où nous avions fait une petite

sieste. Assis sur une grosse pierre, nous regardions l'occident devenir

rouge.

Je déployai le rouleau de papier sur lequel Cegheïr-ben-Cheïkh avait

tracé nos étapes jusqu'à la route du Soudan. Je constatai de nouveau

avec joie que son itinéraire était exact, et que je l'avais suivi

scrupuleusement.

--Après-demain soir,--dis-je,--nous serons sur le point de partir pour

l'étape qui nous conduira, le lendemain, à l'aube, à l'oued Telemsi. Là,

nous n'aurons plus à penser à l'eau.

Les yeux de Tanit-Zerga étincelèrent dans son visage amaigri.

--Et Gâo?--demanda-t-elle.

--Nous ne serons plus qu'à une semaine du Niger. Et Cegheïr-ben-Cheïkh a

dit que, de l'oued Telemsi, on achève la route sous les mimosas.

--Je connais les mimosas,--dit-elle.--Ce sont de petites boules jaunes,

qui fondent dans la main. Mais je préfère les fleurs du câprier. Tu

viendras avec moi à Gâo. Mon père, Sonni-Azkia, a été tué, comme je te

l'ai dit, par les Aouelimiden. Mais les gens de chez moi ont dû, depuis,

reconstruire le village. Ils y sont habitués. Tu verras comme tu seras

reçu.

--J'irai, Tanit-Zerga, j'irai, je te le promets. Mais il faut que, toi

aussi, tu me promettes...

--Quoi? Ah! je devine. Tu me prends donc pour une petite sotte, si tu me

crois capable de parler de certaines choses qui pourraient faire de la

peine à mon ami.

En disant ces paroles, elle me regardait. La grande fatigue et les

privations avaient comme stylisé son visage brun où les yeux brillaient,

immenses... Depuis, j'ai eu le temps d'assembler les cartes, les compas,

et de fixer à tout jamais l'endroit où, pour la première fois, j'ai

compris la beauté des yeux de Tanit-Zerga.

Un grand silence régna entre nous. Ce fut elle qui le rompit.

--La nuit va tomber. Il faut manger pour pouvoir repartir le plus vite

possible.

Elle se leva et alla vers le rocher.

Presque aussitôt j'entendis sa voix qui m'appelait, et cela avec une

intonation d'angoisse qui me glaça.

--Viens. Oh! viens voir.

D'un bond, je fus auprès d'elle.

--Le chameau,--murmura-t-elle,--le chameau!

Je regardai, et un mortel frisson me traversa.

Etendu tout de son long de l'autre côté de la roche, ses flancs pâles

secoués par de brusques convulsions, El-Mellen était en train

d'agoniser.

Sur la fièvre avec laquelle nous nous empressâmes auprès de cette bête,

il n'est guère besoin d'insister. De quoi mourait El-Mellen, je ne le

savais pas. Je ne l'ai jamais su. Tous les méhara sont ainsi. Ce sont à

la fois les bêtes les plus robustes et les plus délicates. Ils

chemineront six mois à travers les plus affreuses solitudes, peu

nourris, pas abreuvés, et ne s'en porteront que mieux. Puis, un jour que

rien ne leur fait défaut, ils s'allongent sur le flanc, et vous faussent

compagnie avec une simplicité déconcertante.

Quand nous vîmes, Tanit-Zerga et moi, qu'il n'y avait plus rien à faire,

nous nous relevâmes et regardâmes sans mot dire les sursauts de l'animal

qui diminuaient. Lorsqu'il exhala son dernier souffle, nous sentîmes que

c'était également notre vie à nous qui s'envolait.

Ce fut Tanit-Zerga qui, la première, prit la parole.

--A combien sommes-nous de la route du Soudan?--demanda-t-elle.

--Nous sommes à deux cents kilomètres de l'oued

Telemsi,--répondis-je.--On peut gagner trente kilomètres en marchant

vers Iferouane, mais sur ce parcours les puits ne sont pas tracés.

--Il faut marcher alors vers l'oued Telemsi,--dit-elle.--Deux cents

kilomètres, cela fait sept jours?

--Sept jours au moins, Tanit-Zerga.

--A combien est le premier puits?

--A soixante kilomètres.

Les traits de la petite fille se contractèrent un peu. Mais elle se

raidit vite.

--Il faut partir tout de suite.

--Partir, Tanit-Zerga, partir, à pied!

Elle frappa le sol. J'admirai de la voir si forte.

--Il faut partir,--répéta-t-elle.--Nous allons manger et boire! et faire

aussi manger et boire Galé, puisque nous ne pouvons pas emporter toutes

les boîtes de conserves, et que l'outre est si lourde que nous n'irions

pas dix kilomètres en nous en chargeant. Nous mettrons un peu d'eau dans

une boîte de conserves, après l'avoir vidée par un petit trou. Cela nous

servira pour l'étape de cette nuit, qui sera une étape de trente

kilomètres sans eau. Puis, demain soir, nous partirons pour une nouvelle

étape de trente kilomètres, et nous arriverons au puits marqué sur le

papier de Cegheïr-ben-Cheïkh.

--Ah! murmurai-je désolé,--si mon épaule n'était pas comme elle est,

j'aurais pu me charger de l'outre.

--Elle est comme elle est,--dit Tanit-Zerga.--Tu prendras la carabine et

deux boîtes de conserves. Moi, j'en porterai deux autres, plus celle où

il y aura de l'eau. Viens, maintenant. Il faut être parti dans une

heure, si nous voulons faire l'étape de trente kilomètres. Tu sais que,

quand le soleil est né, les rochers sont si chauds qu'on ne peut plus

marcher.

Dans quel morne silence s'acheva cette heure dont le début nous avait

trouvés si confiants, je le laisse à supposer. Je crois que, sans la

petite fille, je me serais assis sur la roche, et aurais attendu. Seule,

Galé était heureuse.

--Il ne faut pas trop la laisser manger,--dit Tanit-Zerga.--Elle ne

pourrait pas nous suivre. Puis, demain, il faudra qu'elle travaille. Si

elle prend un autre ourane, ce sera pour nous.

* * * * *

Tu as marché dans le désert. Tu sais que les premières heures de la nuit

sont terribles. Quand la lune paraît, énorme et jaune, il semble qu'une

âcre poussière s'élève et monte en buées suffocantes. On a un mouvement

de mâchoire machinal et continu, comme pour broyer cette poussière qui

pénètre dans la gorge en feu. Puis, est-ce l'habitude, une sorte de

repos, de somnolence survient. On chemine sans penser. On oublie qu'on

marche. Il faut qu'on butte pour s'en souvenir. Il est vrai qu'on butte

souvent. Mais enfin, c'est supportable. «La nuit va finir, se dit-on, et

avec elle, l'étape. Somme toute, je suis moins fatigué maintenant qu'au

départ.» La nuit se termine, et c'est pourtant alors l'heure la plus

atroce. On meurt de soif et on tremble de froid. Toute la fatigue

revient en masse. L'horrible petit vent précurseur de l'aube, ne vous

est d'aucun soulagement, au contraire. A chaque faux pas, on se répète:

le prochain sera le dernier.

Voilà ce que ressentent, ce que disent les gens qui savent pourtant que

dans quelques heures les attend une bonne halte, avec à boire, à

manger...

Je souffrais abominablement. Tous les heurts se répercutaient dans ma

pauvre épaule. A un moment, j'eus envie de m'arrêter, de m'asseoir.

J'aperçus alors Tanit-Zerga. Les yeux presque clos, elle avançait. Il y

avait sur son visage un indicible mélange de souffrance et de volonté.

Je fermai moi-même les yeux, et continuai.

Telle fut la première étape. Au petit jour, nous nous arrêtâmes dans un

creux de rocher. Bientôt la chaleur nous obligea à nous relever pour en

trouver un autre plus profond. Tanit-Zerga ne mangea pas. Elle avala en

revanche d'un trait sa demi-boîte d'eau. Elle resta assoupie tout le

jour. Galé tournait autour de notre rocher en poussant de petits cris

plaintifs.

Je ne parle pas de la seconde étape. Elle passa en horreur tout ce que

l'on peut imaginer. Je souffris ce qu'il est humainement possible de

souffrir dans le désert. Mais déjà je m'apercevais avec une infinie

pitié que ma force d'homme commençait à prendre le dessus sur les nerfs

de ma petite compagne. La pauvre enfant allait, sans un mot, son haïk,

dont elle mâchonnait un coin, rabattu sur la face. Galé suivait.

Le puits vers lequel nous nous traînions était indiqué sur le papier de

Cegheïr-ben-Cheïkh par le mot _Tissaririn_. Tissaririn est le duel de

_Tessarirt_ et veut dire _deux arbres isolés_.

Le jour naissait quand, enfin, j'aperçus les deux arbres, deux gommiers.

Une lieue à peine nous en séparait, j'eus un hurlement de joie.

--Tanit-Zerga, courage, voilà le puits!

Elle écarta son voile, j'aperçus le pauvre visage angoissé.

--Tant mieux,--murmura-t-elle.--Tant mieux, parce qu'autrement...

Elle ne put achever.

Le dernier kilomètre, nous l'achevâmes presque en courant. On voyait

déjà le trou, l'orifice du puits.

Enfin, nous l'atteignîmes.

Il était vide!

* * * * *

C'est une étrange sensation que de mourir de soif. D'abord, les

souffrances sont terribles. Puis, elles s'apaisent. L'insensibilité vous

gagne. De ridicules petits détails de votre vie surgissent, volent

autour de vous comme des moustiques. Je me mis à me rappeler ma

composition d'histoire pour l'entrée à Saint-Cyr, la campagne de

Marengo. Obstinément, je me répétais: «J'ai dit que la batterie

démasquée par Marmont au moment de la charge de Kellermann avait

dix-huit pièces... Or, je me souviens, maintenant, elle n'était que de

douze pièces. J'en suis sûr, de douze pièces.

Je répétai encore:

«De douze pièces.»

Et je tombai dans une sorte de coma.

J'en fus tiré par la sensation d'un fer rouge sur mon front. J'ouvris

les yeux. Tanit-Zerga était penchée sur moi. C'était sa main qui me

brûlait ainsi.

--Lève-toi,--me dit-elle.--Partons.

--Partir, Tanit-Zerga! Le désert est en feu, le soleil est au zénith. Il

est midi.

--Partons,--répéta-t-elle.

Alors, je vis qu'elle délirait.

Elle était debout: son haïk avait glissé à terre. La petite Galé y

dormait en rond.

Tête nue, sans souci de l'effroyable soleil, elle répétait:

--Partons.

Un peu de raison me revint.

--Couvre ta tête, Tanit-Zerga. Couvre ta tête.

--Partons,--répéta-t-elle,--partons. Gâo est là, tout près, je le sens.

Je veux revoir Gâo.

Je l'obligeai à s'asseoir, à mon côté, dans l'ombre d'une roche. Je

sentis que toute force l'avait abandonnée. L'immense pitié qui me prit

me rendit mon bon sens.

--Gâo est là, tout près, n'est-ce pas?--dit-elle.

Et ses yeux qui brillaient devinrent suppliants.

--Oui, petite, petite fille aimée. Gâo est là. Mais pour Dieu,

allonge-toi. Le soleil est mauvais.

--Ah! Gâo, Gâo! Je savais bien,--répéta-t-elle.--Je savais bien que je

reverrais Gâo.

Elle s'était redressée sur son séant. Ses petites mains de feu

étreignaient les miennes.

--Ecoute. Il faut que je te dise, pour que tu puisses comprendre,

pourquoi je savais que je reverrais Gâo.

--Tanit-Zerga, calme-toi, ma petite fille, calme-toi!

--Non, il faut que je te dise. C'était, il y a bien longtemps, au bord

du fleuve qui a de l'eau, à Gâo, enfin, où mon père était prince... Eh

bien, un jour, un jour de fête, il vint de l'intérieur des terres un

vieux sorcier, vêtu de peaux et de plumes, avec un masque et un bonnet

pointu, des castagnettes, deux najas dans un sac. Sur la place du

village, où tous les nôtres faisaient cercle, il dansa la _boussadilla_.

J'étais au premier rang, et parce que j'avais un collier de tourmaline

rose, il vit bien que j'étais la fille d'un chef sonrhaï. Il me parla

alors du passé, du grand empire mandingue, sur lequel mes pères ont

régné, de nos ennemis, les féroces Kountas, de tout, enfin, puis il me

dit...

--Calme-toi, petite fille.

--Puis il me dit: «N'aie crainte. Les jours peuvent être méchants pour

toi, qu'importe, puisqu'un jour, à l'horizon, tu verras luire Gâo, non

plus Gâo asservi et réduit au rang d'une infime bourgade nègre; mais le

Gâo splendide d'autrefois, la grande capitale du pays des noirs, Gâo

régénéré, avec la mosquée à sept tours et aux quatorze coupoles de

turquoise, avec les maisons aux frais patios, les jets d'eau, les

jardins irrigués, tout emplis de grandes fleurs rouges et blanches...

Alors, ce sera pour toi l'heure de la délivrance et de la royauté.»

Tanit-Zerga était maintenant droite. Sur nos têtes, autour de nous,

partout, le soleil crépitait sur la hamada, la brûlait à blanc.

L'enfant tendit soudain le bras. Elle poussa un cri terrible.

--Gâo. Voilà Gâo.

Je regardai.

--Gâo,--répétait-elle.--Ah! je le savais bien. Voilà les arbres et les

fontaines, les coupoles et les tours, les palmiers, et les grandes

fleurs rouges et blanches. Gâo!...

A l'horizon en flammes, une ville fantastique montait, en effet,

étageait ses prodigieux édifices d'arc-en-ciel. Devant nos yeux

agrandis, l'atroce mirage multipliait son abominable fièvre.

--Gâo,--criai-je,--Gâo.

Et, presque aussitôt, je poussai un autre cri, de douleur et d'horreur,

celui-là. La petite main de Tanit-Zerga, je la sentis mollir dans la

mienne. J'eus tout juste le temps de recevoir dans mes bras l'enfant, et

de l'entendre me murmurer, comme dans un souffle:

--Alors, ce sera l'heure de la délivrance L'heure de la délivrance et de

la royauté.

* * * * *

Ce fut quelques heures plus tard, que, m'aidant du couteau qui lui avait

servi deux jours auparavant à dépouiller la gazelle des dunes, je

creusai dans le sable, au pied du rocher où avait rendu l'âme, la fosse

où allait dormir Tanit-Zerga.

Quand tout fut prêt je voulus revoir le cher petit visage. J'eus une

courte défaillance... Vite je ramenai sur la face brune le haïk blanc et

déposai dans la fosse le corps de l'enfant.

J'avais compté sans Galé.

La mangouste ne m'avait pas quitté des yeux, pendant tout le temps que

j'accomplissais ma triste besogne. Quand elle entendit les premières

poignées de sable rouler sur le haïk, elle poussa un cri strident. Je la

regardai, je la vis, les yeux rouges, prête à bondir.

--Galé!--suppliai-je.

Et je voulus la caresser.

Elle me mordit la main, puis, ayant sauté dans la fosse, se mit à

gratter, écartant furieusement le sable.

Par trois fois, j'essayai de l'éloigner. Je sentais que jamais je

n'arriverais au bout de ma tâche, et que, même si j'y parvenais, Galé

resterait là et déterrerait le corps.

Ma carabine était à mes pieds. Une détonation secoua les échos de

l'immense désert vide. L'instant d'après, Galé, couchée sur le cou de

sa maîtresse, à l'endroit où je l'avais vue tant de fois, dormait elle

aussi de son dernier sommeil.

* * * * *

Quand il n'y eut plus à la surface du sol qu'un léger tertre de sable

piétiné, je me levai en chancelant, et m'en allai dans le désert, au

hasard, vers le Sud.»

L'Atlantide · 第 55 / 61 题