C'était la nuit que Saint-Avit aimait à me conter par le menu sa
prestigieuse histoire. Il me la débitait en petites tranches,
rigoureuses et chronologiques, n'anticipant point sur les épisodes d'un
drame dont je connaissais par avance la tragique issue. Non par souci de
ménager ses effets, sans doute,--je le sentai tellement éloigné d'un
calcul de cette sorte! Uniquement à cause de l'extraordinaire nervosité
où le plongeait l'évocation de tels souvenirs.
Ce soir-là, le convoi nous apportant le courrier de France venait
d'arriver. Les lettres que Châtelain nous avait remises gisaient sur la
petite table, non décachetées. Le photophore, halo blême au milieu de
l'immense désert noir, permettait de reconnaître les écritures des
adresses. Oh! le sourire victorieux de Saint-Avit, lorsque, repoussant
de la main toutes ces lettres, je lui dis, d'une voix haletante:
--Continue.
Il acquiesça sans se faire prier.
--Rien ne pourra te donner une idée de la fièvre qui fut la mienne du
jour où l'hetman de Jitomir me raconta son équipée jusqu'au jour où je
me retrouvai en présence d'Antinéa. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est
que la pensée que j'étais en quelque sorte condamné à mort n'entrait
pour rien dans cette fièvre. Au contraire, elle était surtout motivée
par ma hâte de voir arriver l'événement qui serait le signal de ma
perte, la convocation d'Antinéa. Mais cette convocation ne se pressait
pas d'arriver. Et c'est de ce retard que naissait ma maladive
exaspération.
Ai-je eu, au cours de ces heures, quelques instants de lucidité? Je ne
le crois pas. Je ne me souviens pas de m'être jamais dit: «Eh quoi,
n'as-tu pas honte? Captif d'une situation sans nom, non seulement tu ne
fais rien pour t'en affranchir, mais encore tu bénis ta servitude et
aspires à ta ruine.» Le goût de demeurer là, à souhaiter la suite de
l'aventure, je ne le colorais même pas du prétexte qu'aurait pu m'offrir
la volonté de ne pas chercher à m'évader sans Morhange. Si une sourde
inquiétude me prenait de ne plus voir ce dernier, c'était pour des
raisons autres que le désir de le savoir sain et sauf.
Sain et sauf, d'ailleurs, je savais qu'il l'était. Les Touareg Blancs
du service particulier d'Antinéa étaient, certes, peu communicatifs. Les
femmes n'étaient guère plus loquaces. Je savais, il est vrai, par Sydya
et Aguida, que mon compagnon aimait bien les grenades, ou qu'il ne
pouvait souffrir le kouskous aux bananes. Mais, dès qu'il s'agissait
d'avoir un renseignement d'ordre différent, elles prenaient la fuite
dans les longs couloirs, effarouchées. Avec Tanit-Zerga, c'était bien
autre chose. Cette petite paraissait avoir une sorte de répulsion à
évoquer devant moi le moindre fait se rapportant à Antinéa. Elle était
pourtant, je le savais, dévouée comme un chien à sa maîtresse. Mais elle
gardait un mutisme obstiné si je venais à prononcer son nom, et, par
répercussion, celui de Morhange.
Quant aux blancs, il ne me plaisait guère d'interroger ces sinistres
fantoches. D'ailleurs, tous trois s'y prêtaient peu. L'hetman de Jitomir
sombrait de plus en plus dans l'alcool. Ce qui lui restait de raison, il
semblait qu'il l'eût liquidé le soir qu'il avait évoqué pour moi sa
jeunesse. Je le rencontrai de temps en temps dans les couloirs devenus
soudain pour lui trop étroits, fredonnant d'une voix pâteuse un couplet
de l'air de _la Reine Hortense_:
_De ma fille Isabelle_
_Sois l'époux à l'instant,_
_Car elle est la plus belle_
_Et toi le plus vaillant._
Le pasteur Spardek, j'eusse giflé avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant
au hideux petit homme à palmes, au rédacteur placide des étiquettes de
la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui
crier à la face: «Eh! eh! monsieur le professeur, un très curieux cas
d'apocope: [grec: 'Atlantinea].--Suppression de l'_alpha_,
du _tau_ et du _lambda_! j'ai à votre disposition un cas aussi curieux:
[grec: Klêmentinea]. Clémentine.--Apocope du _kappa_, du
_lambda_, de l'_epsilon_ et du _mû_.--Si Morhange était parmi nous, il
vous dirait à ce sujet beaucoup de jolies choses érudites. Mais, hélas!
Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange.»
Ma fièvre de savoir trouvait un accueil un peu moins réservé auprès de
Rosita, la vieille négresse manucure; jamais je me suis fait autant
polir les ongles qu'en ces jours d'incertitude. A cette heure,--après
six ans,--elle doit être morte. Je ne manquerai pas à sa mémoire en
notant qu'elle aimait fort la bouteille. La pauvre était sans défense
contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par
politesse.
A l'inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par
l'intermédiaire des marchands de Rhât, elle était née à Constantinople,
et avait été amenée en Afrique par son maître devenu kaïmakam de
Rhadamès... Mais n'attends pas de moi que je complique une histoire déjà
assez fertile en péripéties par le récit des avatars de cette manucure.
--Antinéa,--me disait-elle,--est fille d'El-Hadj-Ahmed-ben-Guemâma,
amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela.
Elle est née en l'an douze cent quarante et un de l'Hégire. Elle n'a
jamais voulu épouser quiconque. Sa volonté a été respectée, car la
volonté des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle règne
aujourd'hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n'a
qu'un mot à dire pour que le sang roumi coule à flot du Djerid au Touat
et du Tchad au Sénégal. Si elle l'avait voulu, elle aurait vécu belle et
respectée au pays des _roumis_. Mais elle préfère qu'ils viennent à
elle.
--Cegheïr-ben-Cheïkh,--disais-je,--tu le connais? Il lui est tout
dévoué?
--Nul ne connaît ici très bien Cegheïr-ben-Cheïkh, parce qu'il est
constamment en voyage. Il est vrai qu'il est tout dévoué à Antinéa.
Cegheïr-Ben-Cheïkh est Senoussi, et Antinéa est la cousine du chef des
Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui
assassinèrent le grand _Kébir_ Flatters. A cause de cela, Ikhenoukhen,
amenokal des Touareg Azdger, par crainte des représailles des Français,
voulut qu'on leur livrât Cegheïr-ben-Cheïkh. Quand tout le Sahara le
rejetait, c'est auprès d'Antinéa qu'il trouva asile. Cegheïr-ben-Cheïkh
ne l'oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophète.
Pour la remercier, il conduisit à Antinéa, alors âgée de vingt ans et
vierge, trois officiers français du premier corps d'occupation de
Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les
numéros 1, 2 et 3.
--Et Cegheïr-ben-Cheïkh s'est toujours acquitté avec succès de sa
mission?
--Cegheïr-ben-Cheïkh est bien dressé, et il connaît l'immense Sahara
comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au
commencement, il a pu se tromper. C'est ainsi qu'à ses premiers voyages.
Il a ramené le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.
--Qu'a dit Antinéa en les voyant?
--Antinéa? Elle a tellement ri qu'elle leur a fait grâce.
Cegheïr-ben-Cheïkh était vexé de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s'est
plus jamais trompé.
--Il ne s'est plus jamais trompé?
--Non. A tous ceux qui sont venus ici, ramenés par lui, j'ai soigné les
pieds et les mains. Tous étaient jeunes et beaux. Mais je dois dire que
ton camarade, qu'on m'a conduit l'autre jour après toi, était peut-être
le plus beau.
--Pourquoi,--demandai-je, détournant la conversation,--pourquoi,
puisqu'elle leur faisait grâce, n'a-t-elle pas rendu leur liberté au
pasteur et à M. Le Mesge?
--Elle a trouvé à les employer, paraît-il,--fit la vieille.--Et puis,
quiconque entre une fois ici n'en doit plus ressortir. Sinon les
Français auraient tôt fait d'arriver, et, quand ils verraient la salle
de marbre rouge, ils massacreraient tout le monde. D'ailleurs, tous ceux
qui ont été conduits ici par Cegheïr-ben-Cheïkh, tous, sauf un, quand
ils ont vu Antinéa, n'ont plus essayé de s'échapper.
--Les garde-elle longtemps?
--Cela dépend d'eux et du plaisir qu'elle y trouve. Deux mois, trois
mois, en moyenne. Cela dépend. Un grand officier belge, taillé comme un
colosse, n'a pas fait huit jours. Par contre, tout le monde se rappelle
ici le petit Douglas Kaine, un officier anglais: elle l'a gardé près
d'un an.
--Et puis?
--Et puis, il est mort,--fit la vieille, comme étonnée de ma question.
--De quoi est-il mort?
Elle eut le mot de M. Le Mesge:
--Comme tous les autres: d'amour.
«D'amour,--continua-t-elle.--Ils meurent tous d'amour, quand ils voient
que leur temps est fini, et que Cegheïr-ben-Cheïkh part pour en chercher
d'autres. Plusieurs sont morts doucement, avec aux yeux de grosses
larmes. Ils ne dormaient ni ne mangeaient plus. Un officier de marine
français est devenu fou. Il chantait, la nuit, un triste chant de chez
lui qui résonnait dans toute la montagne. Un autre, un Espagnol, était
comme enragé; il voulait mordre. Il a fallu l'abattre. Beaucoup sont
morts du kif, un kif plus violent que l'opium. Quand ils n'ont plus
Antinéa, ils fument, fument. La plupart sont morts ainsi... les plus
heureux. Le petit Kaine est mort autrement.
--Comment est mort le petit Kaine?
--D'une façon qui nous fit à tous beaucoup de peine. Je t'ai dit que
c'est lui qui est resté le plus longtemps parmi nous. Nous en avions
pris l'habitude. Dans la chambre d'Antinéa, sur une petite table de
Kairouan, peinte en bleu et or, il y a un timbre, avec un long marteau
d'argent, à manche d'ébène, très lourd. C'est Aguida qui m'a conté la
scène. Quant Antinéa, en souriant comme elle le fait sans cesse,
signifia son congé au petit Kaine, il resta devant elle, muet, très
pâle. Elle frappa le timbre pour qu'on l'emmenât. Un Targui blanc entra.
Mais le petit Kaine avait sauté sur le marteau, et le Targui blanc
gisait à terre, le crâne fracassé. Antinéa souriait toujours. On
entraîna le petit Kaine dans sa chambre. La même nuit, trompant la
surveillance de ses gardiens, il sauta par la fenêtre, d'une hauteur de
deux cents pieds. Les ouvriers de l'atelier d'embaumement m'ont dit
qu'ils avaient eu toutes les peines du monde avec son corps. Mais ils
s'en sont assez bien tirés. Tu n'as qu'à aller voir. Dans la salle de
marbre rouge, il occupe la niche numéro 26.
La vieille, dans son verre, noya son émotion.
--Deux jours avant,--reprit-elle,--j'étais venue lui faire les ongles,
ici, car c'était sa chambre. Sur le mur, près de la fenêtre, avec son
canif, il écrivait dans la pierre quelque chose. Regarde, ça se voit
encore.
_Was it not Fate, that, on this July midnight..._
En n'importe quel autre instant, ce vers, gravé dans la pierre de la
fenêtre par où le petit officier anglais s'était précipité, m'eût empli
d'une émotion infinie. Mais une autre pensée voyageait alors dans mon
coeur.
--Dis-moi,--fis-je d'une voix aussi calme que je pus,--quand Antinéa
tient l'un de nous sous sa puissance, elle l'enferme auprès d'elle,
n'est-ce pas? On ne le voit plus?
La vieille eut un geste négatif.
--Elle ne craint pas qu'il s'échappe. La montagne est bien close.
Antinéa n'a qu'à frapper sur son timbre d'argent; il sera immédiatement
auprès d'elle.
--Mon compagnon pourtant. Je ne l'ai pas revu depuis qu'elle l'a
appelé...
La négresse sourit d'un air entendu.
--Si tu ne le vois pas, c'est qu'il préfère rester auprès d'elle.
Antinéa ne l'y force pas. Elle ne l'en empêche pas non plus.
Violemment, j'assénai un coup de poing sur la table.
--Va-t-en, vieille folle! Et plus vite que cela.
Effarée, Rosita s'enfuit, ayant pris à peine le temps de rassembler ses
petits instruments.
_Was it not Fate that, on this July midnight..._
J'ai obéi à la suggestion de la négresse. Suivant les couloirs, me
trompant, remis dans le droit chemin par le pasteur Spardek rencontré,
j'ai poussé la porte de la salle de marbre rouge. Je suis entré.
Cette fraîcheur de crypte parfumée m'a fait du bien. Il n'est pas
d'endroit si sinistre qu'il ne soit comme clarifié par le murmure de
l'eau courante. La cascade bruissant au milieu de la salle me
réconforte. Un jour, avant un combat, j'étais couché avec ma section
parmi les grandes herbes, attendant le moment, le coup de sifflet qui
fait qu'on se lève sous les balles. A mes pieds, un ruisseau. J'écoutais
le frais glou-glou. J'admirais les jeux d'ombre et de lumière dans l'eau
transparente, les petites bêtes, les petits poissons noirs, les herbes
vertes, le sable jaune et ridé... Le mystère de l'eau m'a toujours
transporté.
Ici, dans la salle tragique, ma pensée est polarisée par la cascade
ténébreuse. Je la sens amie. Elle me permet de ne pas défaillir au
milieu des témoignages figés de tant de monstrueux forfaits.
Le numéro 26. C'est bien lui. _Lieutenant Douglas Kaine, né à Edimbourg,
le 21 septembre 1862. Mort au Hoggar, le 16 juillet 1890._ Vingt-huit
ans. Il n'avait pas vingt-huit ans! Une face émaciée sous la gaine
d'orichalque. Une triste bouche passionnée. C'est bien lui. Pauvre
petit.--Edimbourg.--je connais Edimbourg sans y être jamais allé. Des
murailles du château, on aperçoit les collines de Pentland. «_Regardez
un peu plus bas_, disait à Anne de Saint-Yves la douce miss Flora de
Stevenson, _regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline,
un bouquet d'arbres et un filet de fumée qui s'élève entre eux. C'est
Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa
vue peut vraiment vous faire plaisir, j'en serai heureuse_.» Quand il
partit pour le Darfour, Douglas Kaine laissait sûrement à Edimbourg une
miss Flora, aussi blonde que celle de Saint-Yves. Mais que sont ces
minces jeunes filles à côté d'Antinéa! Kaine, si raisonnable cependant,
si fait pour un amour de cette sorte, il a aimé l'autre. Il est mort. Et
voici le numéro 27, celui à cause de qui il s'est brisé sur les rochers
sahariens, et qui est mort aussi.
Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent naturellement dans la salle de
marbre rouge. Comme Antinéa paraît plus grande au milieu de cette ronde
de statues blêmes. L'amour a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour
être ainsi multiplié! D'autres femmes, de par le monde, sont sans doute
aussi belles qu'Antinéa, plus belles peut-être. Je te prends à témoin
que je n'ai que peu parlé de sa beauté. Comment alors cette inclination,
cette fièvre, cet holocauste de tout mon être? Comment suis-je prêt,
pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantôme, à des
choses que je n'ose même pas imaginer, de crainte d'avoir aussitôt à en
frémir?
Voici le numéro 53, le dernier. Le 54 ce sera Morhange. Le 55, ce sera
moi. Dans six mois, huit peut-être,--toutes choses égales
d'ailleurs,--c'est dans cette niche qu'on m'érigera, simulacre sans
yeux, âme morte, corps comblé.
Je touche à l'extrême de la félicité, l'exaltation qui s'analyse. Quel
enfant je faisais, tout à l'heure! Je récriminais devant une manucure
nègre. J'étais jaloux de Morhange, ma parole! Pourquoi, tant que j'y
étais, ne pas jalouser ceux-ci les présents, puis les autres, les
absents, qui viendront, un à un, remplir le cercle noir de ces niches
encore vides... Morhange, je le sais, en cette minute, est auprès
d'Antinéa, et ce m'est une joie amère et splendide que de penser à la
sienne. Mais un soir, dans trois mois, quatre peut-être, les embaumeurs
viendront ici. La niche 54 recevra sa proie. Alors, un Targui blanc
s'avancera vers moi. Je frissonnerai d'une extase magnifique. Il me
touchera le bras. Et ce sera mon tour de pénétrer dans l'éternité par la
porte sanglante de l'amour.
* * * * *
Quand, sorti de ma méditation, je me retrouvai dans la bibliothèque, la
nuit tombante brouillait les ombres des personnages qui y étaient
rassemblés.
Je reconnus M. le Mesge, le pasteur, l'hetman, Aguida, deux Touareg
blancs, d'autres encore, tous réunis dans le plus animé des
conciliabules.
Etonné, inquiet même de voir ensemble tant de gens, qui, d'ordinaire, ne
sympathisaient guère, je m'approchai.
Un fait, fait inouï, venait de se produire, qui, à cette heure, mettait
en révolution toute la population de la montagne.
Deux explorateurs espagnols, venus de Rio de Oro, avaient été signalés à
l'ouest, dans l'Adrar Ahnet.
Cegheïr-ben-Cheïkh, à peine informé, s'était préparé sur-le-champ à
aller à leur rencontre.
A la minute, il avait reçu l'ordre de n'en rien faire.
Désormais il était impossible d'élever le moindre doute.
Pour la première fois, Antinéa aimait.