Le comte Casimir en était arrivé à ce point où l'ivresse prend une sorte
de gravité, de componction.
Il se recueillit une seconde, et commença ce récit dont je regrette de
ne pouvoir reproduire qu'imparfaitement le savoureux archaïsme.
* * * * *
«--Lorsque les nouveaux muscats commenceront à rosir dans les jardins
d'Antinéa, j'aurai soixante-huit ans. C'est une triste chose, mon cher
enfant, d'avoir mangé son blé en herbe. Il n'est pas vrai que la vie est
un perpétuel recommencement. Quelle amertume, quand on a connu les
Tuileries en 1860, d'en être réduit au point où j'en suis!
«Un soir, bien peu avant la guerre (je me rappelle que Victor Noir
vivait encore), des femmes charmantes dont je tairai les noms (je lis
de temps à autre ceux de leurs fils dans la chronique mondaine du
_Gaulois_) me manifestèrent le désir de coudoyer des lorettes
authentiques. Je les menai à un bal de la _Grande Chaumière_. C'était un
public de rapins, de filles, d'étudiants. Au milieu du bastringue,
plusieurs couples dansaient le cancan à en décrocher les lustres. Nous
remarquâmes surtout un petit jeune homme brun, vêtu d'une mauvaise
redingote et d'un pantalon à carreaux que ne soutenait sûrement nulle
bretelle. Il était bigle, avait une vilaine barbe et des cheveux
poisseux comme des berlingots noirs. Les entrechats qu'il battait
étaient extravagants. Ces dames se le firent nommer: Leone Gambetta.
«Quelle misère, lorsque je pense qu'il m'eût suffi alors d'abattre d'un
coup de pistolet ce vilain avocat pour garantir à tout jamais ma
félicité et celle de mon pays d'adoption, car, mon cher ami, je suis
Français de coeur, sinon de naissance.
«Je suis né en 1829, à Varsovie, d'un père polonais et d'une mère russe,
plus exactement volhynienne. C'est d'elle que je tiens mon titre
d'hetman de Jitomir. Il me fut restitué par le tsar Alexandre II, sur la
demande que lui en fit, lors de sa visite à Paris, mon auguste maître,
l'empereur Napoléon III.
«Pour des raisons politiques, sur lesquelles on ne pourrait insister
sans refaire l'histoire de la malheureuse Pologne, mon père, le comte
Bielowsky, quitta Varsovie en 1830, et vint habiter Londres. Sa
fortune, immense, il se mit à la dilapider à la mort de ma mère, par
chagrin, m'a-t-il dit. Quand il mourut à son tour, au moment de
l'affaire Pritchard, il ne me laissait guère qu'un millier de livres
sterling de rente, plus deux ou trois martingales, dont j'ai reconnu
plus tard l'inopérance.
«Je ne me souviendrai jamais sans émotion de mes dix-neuvième et
vingtième années, époque où je liquidai complètement ce petit héritage.
Londres était véritablement alors une ville adorable. Je m'étais arrangé
une très aimable garçonnière dans _Piccadilly_.
_Piccadilly! Shops, palaces, bustle and breeze,_
_The whirling of wheels, and the murmur of trees._
«La chasse au renard en _briska_, les promenades en _boggy_ à Hyde-Park,
le raout, sans préjudice des petites parties fines avec les faciles
Vénus de Drury-Lane prenaient tout mon temps. Tout, je suis injuste. Il
restait le jeu, et un sentiment de pitié filiale me poussait à y
vérifier les martingales du défunt comte mon père. C'est le jeu qui fut
la cause de l'événement que je vais dire, et dont ma vie devait être si
étrangement bouleversée.
«Mon ami lord Malmesbury m'avait répété cent fois: «Il faut que je vous
mène chez une femme exquise qui habite Oxford Street, nº 277, miss
Howard.» Un soir, je me laissai faire. C'était le 22 février 1848. La
maîtresse de maison était vraiment d'une beauté parfaite et les
convives étaient charmants. Outre Malmesbury, j'y comptai plusieurs
relations: lord Clebden, lord Chesterfield, sir Francis Mountjoye, major
au 2e _Life Guards_, le comte d'Orsay. On joua, puis on se mit à
parler politique. Les événements de France faisaient les frais de la
conversation, et on discutait à perte de vue sur les conséquences de
l'émeute qui avait éclaté le matin même à Paris, à la suite de
l'interdiction du banquet du XIIe arrondissement, et dont le
télégraphe venait d'apporter la nouvelle. Je ne m'étais jamais occupé
jusque-là des choses publiques. Je ne sais donc ce qui me passa par la
tête lorsque j'affirmai avec la fougue de mes dix-neuf ans que les
nouvelles arrivées de France signifiaient la République pour le
lendemain et l'Empire pour le surlendemain.
«Les convives accueillirent ma boutade avec un rire discret, et leurs
regards se portaient du côté d'un invité qui était assis cinquième à une
table de bouillotte où l'on venait de s'arrêter de jouer.
«L'invité sourit aussi. Il se leva, vint vers moi. Je le vis de taille
moyenne, plutôt petit, serré dans une redingote bleue, l'oeil lointain
et vague.
«Tous les assistants considéraient cette scène avec un amusement ravi.
«--A qui ai-je l'honneur?--demanda-t-il d'une voix très douce.
«--Comte Casimir Bielowsky,--répondis-je vertement, pour lui prouver que
la différence d'âge n'était pas un motif suffisant à justifier son
interrogation.
«--Eh bien, mon cher comte, puisse votre prédiction se réaliser, et
j'espère que voudrez bien ne pas négliger les Tuileries,--fit en
souriant l'invité à la redingote bleue.
«Et il ajouta, consentant enfin à se présenter:
«--Prince Louis-Napoléon Bonaparte.
* * * * *
«Je n'ai joué aucun rôle actif dans le coup d'Etat, et je ne le regrette
point. Mon principe est qu'un étranger ne doit pas s'immiscer dans les
tumultes intérieurs d'un pays. Le prince comprit cette discrétion, et
n'oublia pas le jeune homme qui lui avait été d'un si heureux augure.
«Je fus un des premiers qu'il appela à l'Elysée. Ma fortune fut
définitivement assise par une note diffamatoire de _Napoléon le Petit_.
L'an d'après, quand Mgr Sibour eut passé par là, j'étais fait
gentilhomme de la chambre et l'Empereur poussait sa bonté jusqu'à me
faire épouser la fille du maréchal Repeto, duc de Mondovi.
«Je n'ai aucun scrupule à proclamer que cette union ne fut pas ce
qu'elle aurait dû être. La comtesse, âgée de dix ans de plus que moi,
était revêche et pas particulièrement jolie. En outre, sa famille avait
formellement exigé le régime dotal. Or, je n'avais plus à cette époque
que mes vingt-cinq mille livres d'appointements comme gentilhomme de la
chambre. Triste sort pour quelqu'un qui fréquentait le comte d'Orsay et
le duc de Gramont-Caderousse. Sans la bienveillance de l'Empereur,
comment eussé-je fait?
«Un matin du printemps de 1862, j'étais dans mon cabinet à dépouiller
mon courrier. Il y avait une lettre de Sa Majesté, me convoquant pour
quatre heures aux Tuileries; une lettre de Clémentine, m'informant
qu'elle m'attendait à cinq heures chez elle. Clémentine était la toute
belle pour qui je faisais alors des folies. J'en étais d'autant plus
fier que je l'avais soufflée, un soir, à la Maison Dorée, au prince de
Metternich qui en était très épris. Toute la cour m'enviait cette
conquête; j'étais moralement obligé de continuer à en assurer les
charges. Et puis Clémentine était si jolie! L'Empereur lui-même... Les
autres lettres, mon Dieu, les autres lettres étaient précisément les
notes des fournisseurs de cette enfant qui, malgré mes remontrances
discrètes, s'obstinait à me les faire tenir à mon domicile conjugal.
«Il y en avait pour un peu plus de quarante mille francs. Robes et
sorties de bal à la maison Gagelin-Opigez, 23, rue Richelieu; chapeaux
et coiffures de Mme Alexandrine, 14, rue d'Antin; jupons multiples et
lingerie de Mme Pauline, 100, rue de Cléry; passementeries et gants
_Joséphine de la Ville de Lyon_, 6, rue de la Chaussée-d'Antin; foulards
de la _Malle des Indes_; mouchoirs de la _Compagnie Irlandaise_;
dentelles de la maison Ferguson; lait antéphélique de Candès... Ce lait
antéphélique de Candès, surtout, me combla de stupéfaction. La facture
portait cinquante et un flacons. Six cent trente-sept francs cinquante
de lait antéphélique de Candès. De quoi édulcorer l'épiderme d'un
escadron de cent gardes!
«--Cela ne peut continuer ainsi,--dis-je, mettant les factures dans ma
poche.
«A quatre heures moins dix, je franchissais le guichet du Carrousel.
«Dans le salon des aides de camp, je tombai sur Bacciochi.
«--L'Empereur est grippé,--me dit-il.--Il garde la chambre. Il a donné
l'ordre de vous introduire dès que vous serez là. Venez.
«Sa Majesté, vêtue d'un veston à brandebourgs et d'un pantalon cosaque,
rêvait devant une fenêtre. On voyait onduler les pâles verdures des
Tuileries qui luisaient sous une petite pluie tiède.
«--Ah! te voilà,--fit Napoléon.--Tiens, prends une cigarette. Il paraît
que vous en avez fait de belles, toi et Gramont-Caderousse, hier soir,
au _Château des Fleurs_.
«J'eus un sourire de satisfaction.
«--Eh quoi, Votre Majesté sait déjà...
«--Je sais, je sais vaguement.
«--Connaît-elle le dernier mot de Gramont-Caderousse.
«--Non, mais tu vas me le dire.
«--Eh bien, voilà. Nous étions cinq ou six, moi, Viel-Castel, Gramont,
Persigny...
«--Persigny,--fit l'Empereur,--il a tort de s'afficher avec Gramont,
après tout ce que Paris raconte de sa femme.
«--Justement, Sire. Eh bien, Persigny était ému, il faut le croire. Il
s'est mis à nous parler des tristesses que lui causait la conduite de la
duchesse.
«--Ce Fialin manque un peu de tact,--murmura l'Empereur.
«--Justement, Sire. Alors, Votre Majesté sait-elle ce que Gramont lui a
lancé?
«--Quoi?
«--Il lui a dit: «Monsieur le duc, je vous défends de dire devant moi du
mal de ma maîtresse.»
«--Gramont exagère,--fit Napoléon avec un sourire rêveur.
«--C'est ce que nous avons tous trouvé, Sire, y compris Viel-Castel, qui
était pourtant ravi.
«--A ce propos,--fit l'Empereur après un silence,--j'ai oublié de te
demander des nouvelles de la comtesse Bielowsky.
«--Elle va bien, Sire. Je remercie Votre Majesté.
«--Et Clémentine? Toujours aussi bonne enfant?
«--Toujours, Sire. Mais...
«--Il paraît que M. Baroche en est amoureux fou.
«--J'en suis très honoré, Sire. Mais cet honneur devient bien onéreux.
«J'avais tiré de ma poche les notes de la matinée et les étalais sous
les yeux de l'Empereur.
«Il regarda avec son sourire lointain.
«--Allons, allons. Ce n'est que cela. J'y remédierai, d'autant que j'ai
à te demander un service.
«--Je suis à l'entière disposition de Votre Majesté.
«Il agita une sonnette.
«--Faites venir M. Mocquard.
«--Je suis grippé,--ajouta-t-il.--Mocquard t'expliquera la chose.
«Le secrétaire particulier de l'Empereur entra.
«--Voici Bielowsky, Mocquard,--dit Napoléon.--Vous êtes au courant de ce
que j'attends de lui. Mettez-l'y.
«Et il se mit à tapoter les vitres, sur lesquelles la pluie giclait avec
rage.
«--Mon cher comte,--dit Mocquard en prenant place,--c'est très simple.
Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un jeune explorateur de
talent, M. Henry Duveyrier.
«Je secouai négativement la tête, fort surpris par cette entrée en
matière.
«--M. Duveyrier,--continua Mocquard,--est revenu à Paris après un voyage
particulièrement audacieux dans le Sud Algérien et le Sahara. M. Vivien
de Saint-Martin, que j'ai vu ces jours-ci, m'a affirmé que la Société de
Géographie comptait lui décerner à ce propos sa grande médaille d'or. Au
cours de son voyage, M. Duveyrier est entré en relations avec les chefs
du peuple qui s'est montré jusqu'ici si rebelle à l'influence des armées
de Sa Majesté, les Touareg.
«Je regardai l'Empereur; mon ahurissement était tel qu'il se mit à rire.
«--Ecoute,--dit-il.
«--M. Duveyrier,--continua Mocquard,--a pu obtenir qu'une délégation de
ces chefs vînt à Paris présenter ses respects à Sa Majesté. Des
résultats très importants peuvent sortir de cette visite, et Son
Excellence le ministre des Colonies ne désespère pas d'en obtenir la
signature d'un traité de commerce réservant à nos nationaux des
avantages particuliers. Ces chefs, au nombre de cinq, parmi lesquels le
Cheikh Othman, amenokal ou sultan de la Confédération des Adzger,
arrivent demain matin à la gare de Lyon. M. Duveyrier les y attendra.
Mais l'Empereur a pensé qu'en outre...
«--J'ai pensé,--dit Napoléon III, comblé d'aise par mon air
ébahi,--qu'il était correct qu'un des gentilshommes de ma chambre
attendit à leur arrivée ces dignitaires musulmans. C'est pourquoi tu es
ici, mon pauvre Bielowsky. Ne t'effraye pas,--ajouta-t-il en riant plus
fort.--Tu auras avec toi M. Duveyrier. Tu n'es chargé que de la partie
mondaine de la réception: accompagner ces imans au déjeuner que je leur
offre demain aux Tuileries, puis, le soir, discrètement à cause de leur
religion qui est très susceptible, arriver à leur donner une haute idée
de la civilisation parisienne, sans rien exagérer: n'oublie pas qu'ils
sont, au Sahara, de hauts dignitaires religieux. Là-dessus, j'ai
confiance en ton tact et te laisse carte blanche... Mocquard!
«--Sire?
«--Vous ferez porter au budget, mi-partie des Affaires étrangères,
mi-partie des Colonies, les fonds nécessaires au comte Bielowsky pour la
réception de la délégation targui. Il me semble que cent mille francs
pour commencer... Le comte n'aura qu'à vous faire savoir s'il a été
induit à dépasser ce crédit.
* * * * *
«Clémentine habitait, rue Boccador, un petit pavillon mauresque que
j'avais acheté pour elle à M. de Lesseps. Je la trouvai au lit. En
m'apercevant, elle fondit en larmes.
«--Grands fous que nous sommes,--murmura-t-elle au milieu de ses
sanglots,--qu'avons nous fait!
«--Clémentine, voyons!
«--Qu'avons-nous fait, qu'avons-nous fait!--répétait-elle, et j'avais
contre moi ses immenses cheveux, noirs, sa chair tiède qui fleurait
l'eau de Nanon.
«--Qu'y a-t-il? Mais qu'y a-t-il?
«--Il y a,--et elle me murmura quelque chose à l'oreille.
«--Non,--fis-je abasourdi.--Es-tu bien sûre?
«--Si j'en suis sûre!
J'étais atterré.
«--Cela n'a pas l'air de te faire plaisir,--dit-elle, très aigre.
«--Je ne dis pas cela, Clémentine, mais enfin... Je suis très heureux,
je t'assure.
«--Prouve-le mot: passons demain la journée ensemble.
«--Demain,--sursautai-je,--impossible!
«--Pourquoi?--demanda-t-elle, soupçonneuse.
«--Parce que, demain, il faut que je pilote la mission targui dans
Paris... Ordre de l'Empereur.
«--Qu'est-ce que c'est encore que cette craque?--fit Clémentine.
«J'avoue que rien ne ressemble plus à un mensonge que la vérité.
«Je refis tant bien que mal à Clémentine le récit de Mocquard. Elle
m'écoutait avec un air qui signifiait: on ne me la fait pas!
«A la fin, furieux, j'éclatai.
«--Tu n'as qu'à venir voir. Je dîne demain soir avec eux, je t'invite.
«--Sûr que j'irai,--fit Clémentine très digne.
«J'avoue avoir manqué de sang-froid en cette minute. Mais aussi, quelle
journée. Quarante-mille francs de notes au réveil. La corvée d'avoir à
convoyer des sauvages dans Paris pour le lendemain. Et, par-dessus le
marché, l'annonce d'une prochaine paternité irrégulière...
«Après tout, pensai-je en rentrant chez moi, ce sont les ordres de
l'Empereur. Il m'a demandé de donner à ces Touareg une idée de la
civilisation parisienne. Clémentine se tient très bien dans le monde,
et, pour le moment, il ne faut pas l'exaspérer. Je vais retenir un
cabinet pour demain soir au Café de Paris et dire à Gramont-Caderousse
et Viel-Castel qu'ils amènent leurs folles maîtresses. Ce sera très
gaulois de voir l'attitude des enfants du désert au milieu de cette
petite partie.»
«Le train de Marseille arrivait à 10 h. 20. Sur le quai, je trouvai M.
Duveyrier, un bon jeune homme de vingt-trois ans, avec des yeux bleus et
une petite barbiche blonde. Les Touareg tombèrent dans ses bras en
descendant du wagon. Il avait vécu deux ans avec eux, sous la tente, au
diable vauvert. Il me présenta au chef, le Cheik Othman, et aux quatre
autres, des hommes splendides sous leurs cotonnades bleues et leurs
amulettes de cuir rouge. Heureusement tous ces gens-là parlaient une
sorte de _sabir_ qui facilita bien les choses.
«Je ne mentionne que pour mémoire le déjeuner aux Tuileries, les visites
de la soirée, au Muséum, à l'Hôtel de Ville, à l'Imprimerie Impériale.
Chaque fois, les Touareg inscrivaient leur nom sur le livre d'or de
l'endroit. Cela n'en finissait plus. Pour en donner une idée, voici quel
était le nom complet du seul Cheikh Othman:
Othman-ben-el-Hadj-el-Bekri-ben-el-Hadj-el-Faqqi-ben-Mohammed
-Boûya-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoud[14].
«Et il y en avait cinq comme cela!
«Mon humeur se maintint bonne, cependant, car, sur les boulevards,
partout, notre succès fut colossal. Au Café de Paris, à 6 h. ½, ce fut
du délire. La délégation, un peu grise, m'embrassait, _Bono_, Napoléon;
_bono_ Eugénie; _bono_ Casimir; _bono_ roumis. Gramont-Caderousse et
Viel-Castel étaient déjà dans le numéro 8, avec Anna Grimaldi, des
Folies-Dramatiques, et Hortense Schneider, toutes deux belles à faire
peur. Mais la palme revint, quand elle entra, à ma chère Clémentine. Il
faut que tu saches comment elle était mise: robe de tulle blanc, sur
jupe en tarlatane bleue de Chine, avec plissé et bouillonné de tulle
au-dessus du plissé. La jupe de tulle se trouvait relevée de chaque côté
par des guirlandes de feuillage vert entremêlées de volubilis roses.
Elle formait ainsi baldaquin rond, ce qui permettait de voir la jupe de
tarlatane devant et sur les côtés. Les guirlandes remontaient jusqu'à la
ceinture, et, dans l'espace des deux branches, il se trouvait des
noeuds de satin rose à longs bout. Le corsage à pointe était drapé de
tulle, accompagné d'une berthe bouillonnée de tulle avec volant de
dentelle. Comme coiffure, elle avait sur ses cheveux noirs une
couronne-diadème des mêmes fleurs. Deux longues traînes de feuillage
tournaient dans les cheveux et retombaient sur le cou. Comme sortie de
bal, une sorte de camail en cachemire bleu brodé d'or et doublé en satin
blanc.
«Tant de splendeur et de beauté émurent immédiatement les Touareg, et
surtout le voisin de droite de Clémentine. El-Hadj-ben-Guemâma, propre
frère du Cheikh Othman, et amenokal du Hoggar. Au potage essence de
gibier, arrosé de tokay, il était déjà très épris. Quand on servit la
compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux, il manifestait
les signes les plus excessifs d'une passion sans bornes. Le vin de
chypre de la Commanderie acheva de l'éclairer sur ses sentiments.
Hortense me faisait du pied sous la table. Gramont, pour avoir voulu en
faire autant à Anna, se trompa et souleva les protestations indignées
d'un des Touareg. Je puis affirmer que lorsque l'heure vint de partir
pour Mabille, nous étions fixés sur la façon dont nos visiteurs
respectaient la prohibition édictée par le Prophète à l'égard du vin.
«A Mabille, tandis que Clémentine, Horace, Anna, Ludovic et les Trois
Touareg se livraient au plus endiablé des galops, le Cheikh Othman
m'avait pris à part, et me confiait avec une visible émotion certaine
commission dont venait de le charger son frère, le Cheikh Ahmed.
* * * * *
«Le lendemain, à la première heure, j'arrivai chez Clémentine.
«--Ma fille,--commençai-je après être, non sans peine, parvenu à la
réveiller,--écoute-moi, j'ai à te parler sérieusement.
«Elle se frotta les yeux avec humeur.
«--Comment trouves-tu ce jeune seigneur arabe qui, hier soir, te
serrait de si près?
«--Mais... pas mal,--fit-elle en rougissant.
«--Sais-tu que dans son pays, il est prince souverain, et règne sur des
territoires cinq ou six fois plus étendus que ceux de notre auguste
maître, l'Empereur Napoléon III?
«--Il m'a murmuré quelque chose comme cela,--fit-elle, intéressée.
«--Eh bien, te plairait-il de monter sur un trône à l'instar de notre
auguste souveraine, l'Impératrice Eugénie?
«Clémentine me regarda ébahie.
«--C'est son propre frère, le Cheikh Othmam, qui m'a chargé en son nom
de cette démarche.
«Clémentine ne répondit pas, hébétée autant qu'éblouie.
«--Moi, impératrice!--finit-elle par dire.
«--Tu n'as qu'à décider. Il faut ta réponse avant midi. Si c'est oui,
nous déjeunons ensemble chez Voisin, et tope-là.
«Je voyais que déjà la résolution de Clémentine était prise, mais elle
crut bon de faire montre d'un peu de sentiment.
«--Et toi, toi,--gémit-elle.--T'abandonner ainsi, jamais!
«--Mon enfant, pas de folies,--fis-je doucement.--Tu ignores peut-être
que je suis ruiné. Mais là, complètement; je ne sais même pas comment je
vais pouvoir payer demain ton lait antéphélique.
«--Ah!--fit-elle.
«Elle ajouta cependant:
«--Et... l'enfant?
«--Quel enfant?
«--Le... le nôtre.
«--Ah! c'est vrai. Eh! mais, tu le passeras aux profits et pertes. Je
suis même sûr que le Cheikh Ahmed trouvera qu'il lui ressemble.
«--Tu as toujours le mot pour rire,--fit-elle, souriant et pleurant à
demi.
«Le lendemain, à la même heure, l'express de Marseille emportait les
cinq Touareg et Clémentine. La jeune femme, radieuse, s'appuyait sur le
bras du Cheikh Ahmed qui ne se connaissait pas de joie.
«--Y a-t-il beaucoup de magasins dans notre capitale?--demandait-elle
langoureusement à son fiancé.
«Et l'autre, avec un large rire sous son voile, répondait:
«--_Besef, besef. Bono, roumis, bono._
«Au moment du départ, Clémentine eut une crise d'émotion.
«--Casimir, écoute, tu as toujours été bon pour moi. Je vais être reine.
Si tu as des ennuis ici, promets-moi, jure-moi...
«Le Cheikh avait compris. Il prit une bague à son doigt et la passa au
mien.
«--Sidi Casimir camarade,--affirma-t-il énergiquement.--Toi venir nous
retrouver. Prendre bague Sidi Ahmed et montrer. Tout le monde au Hoggar
camarade. _Bono_, Hoggar, _bono_.
«Quand je sortis de la gare de Lyon, j'avais la sensation d'avoir réussi
une excellente plaisanterie.
L'hetman de Jitomir était complètement ivre. J'eus toutes les peines du
monde à comprendre la fin de son histoire, d'autant qu'il l'entremêlait
à chaque instant de couplets empruntés au meilleur répertoire de Jacques
Offenbach:
_Dans un bois passait un jeune homme,_
_Un jeune homme frais et beau,_
_Sa main tenait une pomme,_
_Vous voyez d'ici le tableau._
«Qu'est-ce qui fut désagréablement surpris par le coup de Sedan! ce fut
Casimir, le petit Casimir. Pour le 5 septembre, cinq mille louis à
payer, et pas le premier sou, non, pas le premier sou. Je prends mon
chapeau et mon courage, et pars pour les Tuileries. Il n'y avait plus
d'Empereur, pardieu, non. Mais l'Impératrice était si bonne. Je la
trouve seule,--ah! les gens déguerpissent vite dans ces
circonstances,--seule avec un sénateur, M. Mérimée, le seul homme de
lettres que j'aie connu qui fût en même temps homme du monde. «Madame,
lui disait-il, il faut abandonner tout espoir. M. Thiers, que je viens
de rencontrer sur le pont Royal, ne veut rien entendre.
«--Madame,--dis-je à mon tour,--Votre Majesté saura toujours où sont ses
vrais amis.
«Et je lui baise la main.
_Evohé, que les déesses_
_Ont de drôles de façons_
_Pour enjôler, pour enjôler, pour enjôler les gaâarçons._
«Je rentre chez moi, rue de Lille. En route, je croise la canaille qui
se rendait du Corps législatif à l'Hôtel de Ville. Mon parti était pris.
«--Madame,--dis-je à ma femme,--mes pistolets.
«--Qu'y a-t-il?--fait-elle, effrayée.
«--Tout est perdu. Il reste à sauver l'honneur. Je vais me faire tuer
sur les barricades.
«--Ah! Casimir,--sanglote-t-elle en tombant dans mes bras,--je vous
avais méconnu. Pardonnez-moi?
«--Je vous pardonne, Aurélie,--fis-je avec une dignité émue,--j'ai eu
moi-même bien des torts.
«Je m'arrachai à cette triste scène. Il était six heures. Rue du Bac, je
hèle un fiacre en maraude.
«--Vingt francs de pourboire,--dis-je au cocher,--si tu arrives gare de
Lyon pour le train de Marseille, six heures trente-sept.»
L'hetman de Jitomir ne put en dire davantage. Il avait roulé sur les
coussins et dormait à poings fermés.
En chancelant, je m'approchai de la grande baie.
Le soleil montait, jaune pâle, derrière les montagnes d'un bleu cru.