M. le Mesge eut un geste de dignité froissée.

--Y pensez-vous, monsieur, avec moi! C'est avec les Touareg qu'il joue.

Il leur a appris tous les jeux imaginables. Tenez, c'est lui qui frappe

furieusement sur le timbre, pour que nous nous hâtions. Il est 9 h. ½,

et la salle de trente-et-quarante s'ouvre à 10 heures. Faisons vite. Je

pense que vous ne serez d'ailleurs pas fâchés de vous restaurer un peu.

--Ce ne sera en effet pas de refus,--répondit Morhange.

* * * * *

Par un long couloir sinueux, avec des marches à chaque pas nous suivîmes

M. Le Mesge. Le parcours était sombre. Mais, par intervalles, dans de

petites niches ménagées en plein roc, brillaient des veilleuses roses et

des brûle-parfums. Les émouvantes odeurs orientales embaumaient l'ombre

et faisaient un doux contraste avec l'air froid des pics neigeux.

De temps à autre, un Targui blanc, fantôme muet et impassible, nous

croisait, et nous entendions décroître, derrière nous, le claquement de

ses babouches.

Devant une lourde porte bardée du même métal pâle que j'avais remarqué

aux murs de la bibliothèque, M. Le Mesge s'arrêta, et, ayant ouvert,

s'effaça pour nous laisser entrer.

Bien que la salle à manger où nous venions de pénétrer n'eût que peu

d'analogie avec les salles à manger européennes, j'en connais beaucoup

qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothèque, une

grande baie l'éclairait. Mais je me rendis compte qu'elle était exposée

vers l'extérieur, tandis que la bibliothèque avait vue sur le jardin

situé à l'intérieur de la couronne montagneuse.

Pas de table centrale, ni ces meubles barbares qu'on appelle des

chaises. Mais une infinité de crédences en bois doré, comme vénitiennes,

des tapis en masse, aux couleurs lointaines et assourdies, des coussins,

touareg ou tunisiens. Au milieu, une immense natte où était disposée,

dans des paniers de fine vannerie, parmi des buires d'argent et des

bassins de cuivre emplis d'eau odorante, une collation dont la vue seule

nous prodigua un réconfort enfantin.

M. Le Mesge, s'avançant, nous présenta aux deux personnages qui avaient

déjà pris place sur la natte.

--Monsieur Spardek,--dit-il--et je compris combien notre interlocuteur

se mettait, par cette simple phrase, au-dessus des vains titres humains.

Le révérend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compassé, et nous

demanda l'autorisation de conserver sur la tête son haut-de-forme à

larges bords. C'était un homme sec et froid, grand et maigre. Il

mangeait avec une onction triste, énormément.

--Monsieur Bielowsky,--dit M. Le Mesge, après nous avoir présentés au

second convive.

--Comte Casimir Bielowsky, hetman de Jitomir,--rectifia ce dernier avec

une bonne grâce parfaite, tandis qu'il se levait pour nous serrer la

main.

Tout de suite, je me sentis pris d'une certaine sympathie pour l'hetman

de Jitomir, qui réalisait le type parfait du vieux beau. Une raie

séparait ses cheveux de couleur chocolat (j'ai su plus tard que l'hetman

les teignait à l'aide d'une décoction de khol). Il avait de splendides

favoris à la François-Joseph, également chocolat. Le nez était un peu

rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Les mains étaient des

merveilles. Je mis quelque temps à évaluer la date de la mode à laquelle

se rapportait l'habit du comte, vert bouteille, à revers jaunes, adorné

d'un gigantesque crachat argent et émail bleu. Le souvenir d'un portrait

du duc de Morny me fit opter pour 1830 ou 1862. La suite de ce récit

montrera que je ne m'étais guère trompé.

Le comte me fit asseoir à côté de lui. Une des premières questions qu'il

me posa fut pour me demander si je tirais à cinq.

--Cela dépend de l'inspiration,--répondis-je.

--Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une

peccadille. Un jour, chez Walewski, une partie d'enfer. Je tire à cinq.

Je m'embarque, naturellement. L'autre avait quatre. «Idiot!», me crie le

petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes

vertigineuses. V'lan, je lui lance une bouteille de champagne à la tête.

Il la baisse. C'est le maréchal Vaillant qui reçoit la bouteille.

Tableau! La chose s'arrangea, parce que nous étions tous deux

francs-maçons. L'empereur me fit jurer de ne plus tiré à cinq. J'ai tenu

ma promesse. Mais il y a des moments où c'est dur, dur.

Il ajouta, d'une voix noyée de mélancolie:

--Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent cru. C'est moi, lieutenant, qui ai

enseigné aux gens d'ici l'usage du jus de la vigne. Le vin de palmier,

estimable quand on l'a fait convenablement fermenter, deviendrait, à la

longue, insipide.

Il était puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dégustions dans de larges

gobelets d'argent. Il était frais comme un vin du Rhin, sec comme un vin

de l'Ermitage. Et puis, soudain, remembrance des vins brûlés du

Portugal, il se faisait sucré, fruiteux; un vin admirable, te dis-je.

Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des déjeuners. Peu de viandes, à

la vérité, mais toutes remarquablement épicées. Beaucoup de gâteaux,

crêpes au miel, beignets aromatisés, bonbons au lait caillé et aux

dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres

d'osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches,

jujubes, grenades, abricots, énormes grappes de raisin, plus longues que

celles qui firent ployer les épaules des fourriers hébreux dans le pays

de Chanaan, lourdes pastèques ouvertes en deux, à la chair humide et

rose, avec leurs régimes de grains noirs.

J'achevais à peine de déguster un de ces beaux fruits glacés que M. Le

Mesge se leva.

--Messieurs, si vous voulez bien,--dit-il, s'adressant à Morhange et à

moi.

--Le plus tôt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur,--me glissa

l'hetman de Jitomir.--La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous

verrez, vous verrez. Beaucoup plus fort que chez Cora Pearl.

--Messieurs,--répéta d'un ton sec M. Le Mesge.

Nous le suivîmes. Quand nous fûmes de nouveau tous trois dans la

bibliothèque:

--Monsieur,--me dit-il, s'adressant à moi,--vous m'avez demandé tout à

l'heure quelle puissance occulte vous détient ici. Vos façons étant

comminatoires, j'aurais refusé d'obtempérer, n'eût été votre ami, que sa

science met mieux à même que vous d'apprécier la valeur des révélations

que je vais vous faire.

Ce disant, il avait fait jouer un déclic dans la paroi de la muraille.

Une armoire apparut, bondée de livres. Il en prit un.

--Vous êtes, tous les deux,--continua M. Le Mesge,--sous la puissance

d'une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du

Hoggar, s'appelle Antinéa. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous

finirez par comprendre.

Il ouvrit le livre et lut cette phrase:

«_Je dois vous en prévenir d'abord, avant d'entrer en matière: ne

soyez pas surpris de m'entendre appeler des barbares de noms

grecs._»

--Quel est ce livre?--balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant,

m'épouvanta.

--Ce livre,--répondit lentement, pesant ses mots, avec une

extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge,--c'est le plus

grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c'est

le _Critias_ ou _l'Atlantide_.

--Le _Critias_? Mais il est inachevé,--murmura Morhange.

--Il est inachevé en France, en Europe, partout,--dit M. Le Mesge.--Ici,

il est achevé. Vérifiez l'exemplaire que je vous tends.

--Mais quel rapport, quel rapport,--répétait Morhange, tandis qu'il

parcourait avidement le manuscrit,--quel rapport y a-t-il entre ce

dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette

femme, Antinéa? Pourquoi est-il en sa possession?

--Parce que,--répondit imperturbablement le petit homme,--parce que ce

livre, à cette femme, c'est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque

sorte, comprenez-vous? Parce qu'il établit sa prodigieuse généalogie;

parce qu'elle est...

--Parce qu'elle est?--répéta Morhange.

--Parce qu'elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante

des Atlantes.

L'Atlantide · 第 26 / 61 题