VERS LE VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ

--Vous voyez,--me disait, une quinzaine de jours plus tard, le capitaine

Morhange,--que vous êtes beaucoup plus instruit des anciennes routes du

Sahara que vous n'aviez voulu me le laisser supposer, puisque vous

connaissez l'existence des deux Tadekka. Mais celle de ces deux villes

dont vous venez de me parler est la Tadekka d'Ibn-Batoutah, placée par

cet historien à soixante-dix jours du Touat, et que Schirmer situe avec

raison dans le pays inexploré des Aouelimmiden. C'est par cette Tadekka

que passaient, au XIXe siècle, les caravanes sonrhaï qui faisaient,

chaque année, le voyage d'Egypte.

«Ma Tadekka, à moi, est l'autre, la capitale des _gens du voile_, placée

par Ibn-Khaldoun à vingt jours au sud d'Ouargla, à trente jours par

El-Bekri, qui l'appelle Tadmekka. C'est vers cette Tadmekka que je me

dirige. C'est cette Tadmekka qu'il faut reconnaître dans les ruines

d'Es-Souk. C'est par Es-Souk que passait la, route commerciale qui, au

IXe siècle, reliait le Djerid tunisien au coude que le Niger fait à

Bourroum. C'est pour étudier la possibilité de remettre en valeur cet

antique parcours que les ministères m'ont chargé de la mission qui me

vaut l'agrément d'être votre compagnon.

--Vous aurez sans doute des désillusions,--murmurai-je.--Tout me dit que

le commerce qui emprunte aujourd'hui cette voie est insignifiant.

--Nous verrons bien,--fit-il avec placidité.

* * * * *

Ceci, tandis que nous longions les bords unicolores d'une sebkha. La

large étendue saline luisait, bleu pâle, sous le soleil levant. Les

enjambées de nos cinq meharâ y projetaient leurs ombres mouvantes, d'un

bleu plus foncé. Par moment, seul habitant de ces solitudes, un oiseau,

espèce de héron indéterminé, s'enlevait et planait dans l'air, comme

suspendu à un fil, pour se reposer sitôt que nous étions passés.

J'allais devant, attentif à l'itinéraire. Morhange suivait. Enveloppé

dans son immense burnous blanc, coiffé de la chéchia droite des spahis,

avec, au cou, un grand chapelet à gros grains alternés noirs et blancs,

terminé par une croix de même, il réalisait le type parfait des Pères

blancs du cardinal Lavigerie.

Nous venions d'abandonner, pour obliquer vers le Sud-Ouest, la route

suivie par Flatters, après une halte de deux jours à Temassinin. J'ai

l'honneur d'avoir, avant Foureau, signalé l'importance de Temassinin,

point géométrique du passage des caravanes, et d'avoir indiqué l'endroit

où le capitaine Pein vient de construire un fort. Croisement des routes

qui vont au Touat du Fezzan et du Tibesti, Temassinin est le siége futur

d'un merveilleux bureau de renseignements. Ceux que, pendant ces jours,

j'y recueillis sur les menées de nos ennemis senoussis furent

d'importance. J'y notai en outre le détachement complet avec lequel

Morhange me vit procéder à mes enquêtes.

Ces deux jours, il les passa en conversation avec le vieux gardien nègre

du _turbet_ qui conserve, sous sa coupole de plâtre, les restes du

vénéré Sidi-Moussa. Les entretiens qu'ils eurent, lui et ce

fonctionnaire, je regrette qu'ils me soient sortis de l'esprit. Mais, à

l'étonnement admiratif du nègre, je compris l'ignorance où je me

trouvais des mystères de l'immense Sahara, et combien ils étaient

familiers à mon compagnon.

Et si tu veux avoir idée de l'extraordinaire originalité qu'apportait

dans une telle équipée ce Morhange, toi qui as malgré tout une certaine

habitude des choses du Sud, écoute. Ce fut précisément à quelque deux

cents kilomètres d'ici, en pleine région de la Grande Dune, dans

l'horrible trajet des six jours sans eau. Il ne nous en restait que pour

deux jours, avant d'atteindre le premier puits, et tu sais que ces

puits-là, comme l'écrivait Flatters à sa femme, «il faut y travailler

pendant des heures pour les déboucher et parvenir à faire boire bêtes et

gens». Eh bien, nous rencontrâmes là une caravane qui allait vers l'Est,

vers Rhadamès, et qui avait pris un peu trop au Nord. Les bosses des

chameaux, réduites à rien et ballottées, disaient les souffrances de la

troupe. Par derrière venait un petit âne gris, un pitoyable bourricot,

butant à chaque pas, et que les marchands avaient délesté, parce qu'ils

savaient bien qu'il allait mourir. Instinctivement, de ses dernières

forces, il suivait, sentant que quand il ne pourrait plus, ce serait la

fin, et le grand frou-frou des vautours chauves. J'aime les animaux, que

j'ai de solides raisons de préférer aux hommes. Mais jamais je n'aurais

eu la pensée de faire ce que fit Morhange. Il faut te dire que nos

outres étaient presque à sec, et que nos propres chameaux, sans lesquels

on n'est plus rien dans le désert vide, n'avaient pas été abreuvés

depuis de longues heures. Morhange fit agenouiller le sien, délia une

outre et fit boire le bourricot. J'avais certes du contentement à voir

sursauter de bonheur les pauvres flancs pelés de cette misérable bête.

Mais j'avais la responsabilité, je voyais aussi l'air éberlué de

Bou-Djema, et l'air désapprobateur des assoiffés de la caravane. Je fis

donc une observation. Comme je fus reçu! «Ce que j'ai donné, répondit

Morhange, c'est ce à quoi j'avais droit. Nous serons aux puits

d'El-Biodh demain soir, vers six heures. D'ici là, je sais que je

n'aurai pas soif.» Et cela sur un ton où, pour la première fois, je

sentais apparaître le capitaine. «C'est facile à dire, pensai-je d'assez

mauvaise humeur. Il sait que, quand il le voudra, mon outre et celle de

Bou-Djema seront à sa disposition.» Mais je ne connaissais pas encore

bien Morhange, et il est vrai que, jusqu'au lendemain soir où nous

atteignîmes El-Biodh, opposant à nos offres une obstination souriante,

il ne but pas.

Ombre de saint François d'Assise! Collines d'Ombrie, si pures au soleil

levant! Ce fut par un lever de soleil analogue au bord d'un pâle

ruisseau coulant à pleines cascades d'une échancrure des rocs gris

d'Eguéré, que Morhange s'arrêta. Les eaux inattendues roulaient sur le

sable, et nous voyions, sous la lumière qui les doublait, des petits

poissons noirs. Des poissons au milieu du Sahara! Nous restions tous les

trois muets devant ce paradoxe de la nature. L'un s'était égaré dans une

minuscule crique de sable. Il restait là, barbotant en vain, son ventre

blanc en l'air... Morhange le prit, le considéra une seconde, et le

restitua à la mince eau vive... Ombre de saint François. Collines

d'Ombrie... Mais j'ai juré de ne point rompre par des digressions

intempestives l'unité de cette narration...

--Vous voyez,--me disait une semaine plus tard le capitaine

Morhange,--que j'avais raison, en vous conseillant de marcher un peu

vers le Sud avant de rejoindre votre Shikh-Salah. Quelque chose me

disait que ce massif d'Eguéré n'avait pas d'intérêt, au point de vue qui

vous importe. Ici, vous n'avez qu'à vous baisser pour ramasser des

cailloux qui vous permettront d'établir, de façon plus péremptoire que

ne le firent Bou-Derba, des Cloizeaux et le docteur Marrès, l'origine

volcanique de cette région.

Ceci, tandis que nous longions le versant occidental des monts Tifedest,

vers le vingt-cinquième degré de latitude Nord.

--J'aurais en effet mauvaise grâce à ne pas vous remercier,--dis-je.

Je me souviendrai toujours de cet instant. Nous avions quitté nos

chameaux et étions en train de procéder à la cueillette des fragments de

roches les plus topiques. Morhange s'y employait avec un discernement

qui en disait long sur ses connaissances en géologie, science qu'il

s'était si souvent défendu de posséder le moins du monde.

Ce fut alors que je lui posai la question suivante:

--Puis-je vous manifester ma reconnaissance en vous faisant un aveu?

Il releva la tête et me regarda.

--Je vous en prie.

--Eh bien, je ne vois pas très bien l'intérêt pratique du voyage que

vous avez entrepris.

Il eut un sourire.

--Comment cela? L'exploration de l'antique voie des caravanes; la

démonstration qu'un lien a existé dès la plus haute antiquité entre le

monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux?

L'espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a

mis aux prises tant de bons esprits: d'Anville, Heeren, Berlioux,

Quatremère d'un côté; de l'autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien

de Saint-Martin, vous le jugez dénué d'intérêt? Peste, mon cher, vous

êtes difficile.

--J'ai parlé d'intérêt pratique,--dis-je.--Vous ne nierez pas que cette

controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et

d'explorateurs en chambre.

Morhange souriait toujours.

--Mon cher ami, ne m'accablez pas. Daignez vous rappeler que votre

mission vous a été confiée par le ministère de la Guerre, et que, moi je

tiens la mienne du ministère de l'Instruction publique. Cette origine

différente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je

vous le concède aisément, que celui que je poursuis n'ait en effet aucun

caractère pratique.

--Vous êtes également mandaté par le ministère du

Commerce,--répliquai-je, piqué au jeu.--De ce chef, vous vous êtes

engagé à étudier la possibilité de restaurer l'ancienne route

commerciale du IXe siècle. Or, sur ce point, n'essayez pas de

m'abuser: avec votre science de l'histoire et de la géographie du

Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au

Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu'aucun trafic important ne

passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d'étudier les

possibilités de restauration.

Morhange me regarda bien en face.

--Et quand cela serait,--dit-il avec la plus aimable

désinvolture,--quand j'aurais eu, avant de partir, la conviction que

vous me prêtez, savez-vous ce qu'il faudrait en conclure?

--Je serais heureux de vous entendre me le dire.

--Tout simplement, mon cher ami, que j'ai eu moins d'habileté que vous à

trouver un prétexte à mon voyage, que j'ai habillé de moins bonnes

raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.

--Un prétexte? Je ne vois pas...

--A votre tour, je vous en prie, soyez sincère. Vous avez, j'en suis

persuadé, le plus vif désir de renseigner les bureaux arabes sur les

menées des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements à fournir ne

sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous êtes

géologue, mon cher. Vous avez trouvé dans cette mission une occasion de

satisfaire votre penchant. Nul ne songerait à vous en blâmer, puisque

vous avez su concilier ce qui est utile à votre pays et agréable à

vous-même. Mais, pour l'amour de Dieu, ne niez pas: je ne veux d'autre

preuve que votre présence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux

sans doute du point de vue minéralogique, mais dont l'exploration ne

vous a pas moins rejeté à quelque cent cinquante kilomètres au sud de

votre itinéraire officiel.

Il était impossible de me river mon clou avec une grâce meilleure. Je

parai en attaquant.

--Dois-je conclure de tout ceci que j'ignore les motifs véritables de

votre voyage, et qu'ils n'ont rien à voir avec ses motifs officiels?

J'étais allé un peu loin. Je le sentis au sérieux dont fut, cette fois,

empreinte la réponse de Morhange.

--Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure ainsi. Je n'aurais eu

aucun goût pour un mensonge qui se fût doublé d'une escroquerie à

l'égard des estimables corps constitués qui m'ont jugé digne de leur

confiance et de leurs subsides. Les buts qui m'ont été assignés, je

ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n'ai aucune raison de

vous cacher qu'il en est un autre, tout personnel, qui me tient

infiniment plus à coeur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer

une terminologie d'ailleurs regrettable, que ce but-là est la _fin_,

tandis que les autres ne sont que les _moyens_.

--Y aurait-il quelque indiscrétion?

--Aucune,--répondit mon compagnon.--Shikh-Salah n'est plus qu'à peu de

jours. Bientôt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guidé les

premiers pas dans le Sahara avec tant de sollicitude ne doit avoir rien

de caché pour vous.

Nous nous étions arrêtés dans la vallée d'un petit oued desséché où

poussaient quelques maigres plantes. Une source, près de là, avait

autour d'elle comme une couronne de verdure grise. Les chameaux, débâtés

pour la nuit, s'escrimaient, à grandes enjambées, à brouter d'épineuses

touffes de _had_. Les parois noires et lisses des monts Tifedest

montaient, presque verticales, au-dessus de nos têtes. Déjà, dans l'air

immobile, s'élevait la fumée bleue du feu sur lequel Bou-Djema cuisait

notre dîner.

Pas un bruit, pas un souffle d'air. La fumée, droite, droite, gravissait

lentement les degrés pâles du firmament.

--Avez-vous entendu parler de l'_Atlas du Christianisme_?--demanda

Morhange.

--Je crois que oui. N'est-ce pas un ouvrage de géographie publié par les

Bénédictins, sous la direction d'un certain Dom Granger?

--Votre mémoire est fidèle,--dit Morhange.--Souffrez néanmoins que je

précise des choses auxquelles vous n'avez pas eu les mêmes raisons que

moi de vous intéresser. L'_Atlas du Christianisme_ s'est proposé

d'établir les bornes de la grande marée chrétienne, au cours des âges,

et cela pour toutes les parties du globe. [OE]uvre digne de la science

bénédictine, digne du prodigieux érudit qu'est Dom Granger.

--Et ce sont ces bornes que vous êtes sans doute venu constater par

ici? murmurai-je.

--Ce sont-elles, en effet,--répondit mon compagnon.

Il se tut, et je respectai son silence, bien décidé d'ailleurs à ne

m'étonner de rien.

--On ne peut entrer à demi, sans ridicule, dans la voie des

confidences,--reprit-il après quelques instants de méditation, d'une

voix redevenue, tout à coup, très grave, et d'où avait disparu jusqu'au

reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tôt, causé tant de

joie aux jeunes officiers d'Ouargla.--J'ai commencé les miennes. Je vous

dirai tout. Fiez-vous néanmoins à ma discrétion pour ne pas insister sur

certains événements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans, à la suite

de ces événements, je résolus d'entrer au cloître, peu vous importe de

savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage

dans la vie d'un être absolument dénué d'intérêt ait suffi pour modifier

la direction de cette vie. Je puis admirer qu'une créature, dont le seul

mérite fut d'être belle, ait été commise, par le seul Créateur pour agir

sur ma destinée dans un sens aussi inattendu. Le monastère, à la porte

duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour

douter de la solidité d'une telle vocation. Ce que le siècle perd de

cette façon, il le reprend trop souvent de même. Bref, je ne peux

désapprouver le Père Abbé pour m'avoir interdit de donner alors ma

démission. J'étais capitaine, breveté de l'année précédente. Sur son

ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d'inactivité pour trois

ans. Au bout de ces trois ans d'oblature, on devait bien voir si le

monde était définitivement mort pour votre serviteur.

«Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition

de Dom Granger, et affecté par lui à l'équipe du fameux _Atlas du

Christianisme_. Un bref examen lui permit de juger quel genre de

services j'étais susceptible de lui rendre. C'est ainsi que j'entrai

dans l'atelier chargé de la cartographie de l'Afrique du Nord. Je ne

savais pas un mot d'arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon,

j'avais suivi, à la Faculté des lettres, les cours de Berlioux,

géographe illuminé sans doute, mais plein d'une grande idée: l'influence

exercée sur l'Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce

détail de ma vie suffit à Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par

ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de

Brosselard, de la _Grammatical sketch of the Temâhaq_, par Stanhope

Fleeman, et de l'_Essai de grammaire de la langue temâchek_, par le

commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j'étais en mesure de

déchiffrer n'importe quelle inscription _tifinar_. Vous savez que le

tifinar est l'écriture nationale des Touareg, l'expression de cette

langue _temâchek_ qui nous apparaît comme la plus curieuse protestation

de la race targui vis-à-vis de ses ennemis mahométans.

«Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent

chrétiens, à partir d'une époque qu'il s'agit de déterminer, mais qui

coïncide sans doute avec la splendeur de l'église d'Hippone. Mieux, que

moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d'ornementation

fatidique. Duveyrier a constaté qu'elle figure dans leur alphabet, sur

leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage

qu'ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à

quatre branches égales; le pommeau de leurs selles, les poignées de

leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous

rappeler que, malgré la proscription des cloches considérées par

l'islamisme comme un symbole chrétien, les harnachements des chameaux

touareg ont pour garniture des clochettes?

«Ni Dom Granger, ni moi n'attachions une importance exagérée à de telles

preuves, trop semblables à celles qui font florès dans le _Génie du

Christianisme_. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à

certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Amanaï,

incontestablement l'Adonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer,

_tîmsi-tan-elâkhart_, le _dernier feu_, où règne Iblis, notre Lucifer.

Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes actions, est

habité par les _andjeloûsen_, nos anges. Et ne nous objectez pas les

ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous

opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les

Touareg ont lutté au cours des âges, jusqu'à une quasi-extermination,

pour maintenir leurs croyances contre les empiètements du fanatisme

mahométan.

«Maintes fois, avec Dom Granger, j'ai étudié cette formidable épopée où

l'on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes. Avec lui,

j'ai vu l'armée de Sidi-Okha, un des compagnons du Prophète, s'enfoncer

dans le désert, pour réduire les grandes tribus touareg et leur imposer

le rudiment musulman. Ces tribus étaient alors riches et prospères.

C'étaient les Ihoggaren, les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guéress,

les Kel-Aïr. Mais les querelles intestines énervèrent leur résistance.

Elle se montra cependant redoutable, et ce ne fut qu'après une longue et

atroce guerre que les Arabes réussirent à s'emparer de la capitale des

Berbères. Ils la détruisirent après en avoir massacré les habitants. Sur

ses ruines, Okha construisit une nouvelle cité. Cette cité, c'est

Es-Souk. Celle que Sidi-Okha détruisit est la Tadmekka berbère. Ce que

me demanda Dom Granger fut précisément que j'allasse essayer d'exhumer

des ruines de l'Es-Souk musulmane les vestiges de la Tadmekka berbère,

et peut-être chrétienne.

--Je comprends,--murmurai-je.

--Très bien,--dit Morhange.--Mais ce qu'il faut maintenant que vous

saisissiez, c'est le sens pratique de ces religieux, mes maîtres.

Souvenez-vous que, même après trois années de vie monastique, ils

conservaient des doutes sur la solidité de ma vocation. Ils trouvèrent

à la fois le moyen de l'éprouver une fois pour toutes et celui de faire

concourir les facilités officielles et leurs visées particulières. Un

matin, je fus appelé chez le Père Abbé, et voici comment il me parla, en

présence de Dom Granger qui opinait silencieusement:

«--Votre congé de non-activité expire dans quinze jours. Vous allez

rentrer à Paris et solliciter au ministère votre réintégration. Avec ce

que vous avez appris ici, et les quelques relations que nous avons pu

conserver à l'état-major, vous n'aurez aucune difficulté à être affecté

au Service géographique de l'armée. Quand vous serez rue de Grenelle,

vous recevrez nos instructions.

«J'étais étonné de leur confiance en mon savoir. Redevenu capitaine au

Service géographique, je compris. Au monastère, la fréquentation

journalière de Dom Granger et de ses émules m'avait tenu dans la

conviction continuelle de la débilité de mes connaissances. Au contact

de mes camarades, je compris la supériorité de l'enseignement que

j'avais reçu là. Des détails de ma mission je n'eus même pas à me

préoccuper. Ce furent les ministères qui vinrent me solliciter afin que

je l'acceptasse. Mon initiative ne s'exerça en tout ceci qu'à une seule

occasion: ayant appris que vous alliez quitter Ouargla pour le voyage

que voici, et possédant quelques raisons de récuser ma valeur pratique

d'explorateur, j'agis de mon mieux pour retarder votre départ, afin de

me joindre à vous. J'espère que vous avez cessé de m'en vouloir.

* * * * *

La lumière fuyait vers l'ouest, où le soleil était tombé dans un luxe

inouï de draperies violettes. Nous étions seuls dans cette immensité, au

pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.

Je tendis à Morhange une main qu'il serra.

Puis il dit:

--S'ils me paraissent infiniment longs, les quelques milliers de

kilomètres qui me séparent de l'instant où, ma tâche accomplie, je

pourrai enfin trouver au cloître l'oubli des choses pour lesquelles je

n'étais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci: ils me semblent à

cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomètres qui me

restent, avant d'atteindre Shikh-Salah, à parcourir en votre

compagnie...

* * * * *

Sur l'eau pâle de la petite source, immobile et fixe comme un clou

d'argent, une étoile venait de naître.

--Shikh-Salah,--murmurai-je, le coeur plein d'une indéfinissable

tristesse, patience! Nous n'y sommes pas encore.

* * * * *

Effectivement, nous ne devions jamais y parvenir.

L'Atlantide · 第 17 / 61 题