--J'ai donc tué le capitaine Morhange,--me disait André de Saint-Avit le
lendemain, à la même heure, à la même place, avec un calme qui ne tenait
aucun compte de la nuit, de l'effroyable nuit que je venais de
passer.--Pourquoi t'ai-je dit cela? je n'en sais rien. A cause du
désert, peut-être. Es-tu l'homme qu'il faut pour supporter le poids de
cette confidence, et ensuite, au besoin, pour accepter les conséquences
qu'elle comporte? Je n'en sais rien non plus. L'avenir le dira. Pour
l'instant, il n'est donc qu'un fait certain, c'est, je le répète, que
j'ai tué le capitaine Morhange.
Je l'ai tué. Et, puisque ton désir est que je précise à quelle occasion,
tu penses bien que je ne vais pas me mettre la cervelle à l'envers pour
t'arranger un roman, ni commencer par te raconter afin d'être dans la
tradition naturaliste, de quelle étoffe furent faites mes premières
culottes, ou, comme le veulent les néo-catholiques, si, enfant, je me
confessais souvent, et le plaisir que j'y prenais. Je n'ai aucun goût
pour les exhibitions inutiles. Tu trouveras donc bon que ce récit
commence strictement à l'époque où j'ai connu Morhange.
Et d'abord, je te dirai que, malgré ce qu'il a pu en coûter à ma
tranquillité et à ma réputation, je ne regrette pas de l'avoir connu. En
somme, indépendamment de toute question de mauvaise camaraderie, j'ai
fait preuve d'une assez noire ingratitude en l'assassinant. C'est à lui,
c'est à sa science des inscriptions rupestres, que je dois la seule
chose par laquelle ma vie aura été plus intéressante que les misérables
petites vies traînées par mes contemporains, à Auxonne ou ailleurs.
Ceci posé, voici les faits:
C'est au bureau arabe d'Ouargla, où j'étais lieutenant, que j'ai, pour
la première fois, entendu prononcer ce nom, Morhange. Et je dois ajouter
que ce fut pour moi le sujet d'un joli accès de mauvaise humeur. On
était à une époque plutôt mouvementée. L'hostilité du sultan du Maroc
était latente. Au Touat, où s'étaient déjà ourdis les assassinats de
Flatters et de Frescaly, cette majesté prêtait la main aux manigances de
nos ennemis. C'était, ce Touat, le grand centre des complots, des
_razzias_, des défections, en même temps que le lieu de ravitaillement
des insaisissables nomades. Les gouverneurs de l'Algérie, Tirman,
Cambon, Laferrière, en réclamaient l'occupation. Les ministres de la
Guerre, tacitement, étaient du même avis... Mais voilà, il y avait le
Parlement qui ne marchait pas, à cause de l'Angleterre, de l'Allemagne,
à cause surtout d'une certaine _Déclaration des Droits de l'Homme et du
Citoyen_, qui prescrit que l'insurrection est le plus sacré des devoirs,
même lorsque les insurgés sont des sauvages qui vous coupent proprement
la tête. Bref, l'autorité militaire en était réduite à augmenter
discrètement les garnisons du Sud, à créer de nouveaux postes: celui-ci,
ceux de Berresof, Hassi-el-Mia, fort Mac-Mahon, fort Lallemand, fort
Miribel... Mais, comme dit Castries «on ne tient pas les nomades avec
des bordjs, on les tient par le ventre.» Le ventre c'étaient les oasis
du Touat. Il fallait convaincre de la nécessité de s'emparer des oasis
du Touat ces messieurs les avocats de Paris. Le mieux était de leur
présenter un tableau fidèle des intrigues qui s'y tramaient contre nous.
Les principaux auteurs de ces intrigues étaient et sont encore les
Senoussis, dont le chef spirituel a été contraint par nos armes de
transporter le siège de la confrérie à quelque mille lieues de là, à
Schimmedrou, dans le Tibesti. On eut,--je dis _on_ par modestie,--l'idée
de repérer les traces laissées par ces agitateurs sur leurs parcours
favoris: Rhât, Temassinin, la plaine d'Adjemor et In-Salah. C'était, tu
le vois, du moins à partir de Temassinin, sensiblement le même
itinéraire que celui suivi, en 1864, par Gérard Rohlfs.
Je m'étais déjà acquis quelque notoriété par deux promenades menées
l'une à Agadès, l'autre à Bilma, et passais, parmi les officiers des
bureaux, pour un de ceux qui connaissaient le mieux la question
Senoussis. On me demanda donc d'assumer cette nouvelle tâche.
Je fis alors remarquer qu'il y aurait intérêt à faire d'une pierre deux
coups, et à jeter, en cours de route, un coup d'oeil sur le Hoggar
septentrional, afin de s'assurer si les Touareg d'Ahitarhen avaient
toujours avec les Senoussis des rapports aussi cordiaux qu'à l'époque où
ils s'entendirent pour massacrer la mission Flatters. On me donna
immédiatement raison. La modification de mon trajet primitif consistait
en ceci: c'est qu'arrivé à Ighelaschem, à six cents kilomètres sud de
Temassinin, au lieu de gagner directement le Touat par la route de Rhât
à In-Salah, je devais, m'enfonçant entre les massifs du Mouydir et du
Hoggar, piquer au Sud-Ouest jusqu'à Shikh-Salah. Là, je remonterais au
Nord, vers In-Salah, par la route du Soudan et d'Agadès. Soit à peine
huit cents kilomètres de plus, sur un voyage total d'environ sept cents
lieues, mais la certitude d'exercer une surveillance aussi complète que
possible sur les routes suivies pour se rendre au Touat par nos ennemis,
les Senoussis du Tibesti et les Touareg du Hoggar. En chemin,--chaque
explorateur ayant son violon d'Ingres--je n'étais pas fâché de songer
que je pourrais examiner un peu la constitution géologique de ce plateau
d'Eguéré, sur laquelle Duveyrier et les autres sont si désespérément
brefs[5].
Tout était prêt pour mon départ d'Ouargla. Tout, c'est-à-dire peu de
chose. Trois meharâ: le mien, celui de mon compagnon Bou-Djema,--un
fidèle Chaamba, que j'avais eu avec moi dans ma randonnée vers l'Aïr,
moins guide, dans des pays que je connais, que machine à bâter et à
débâter les chameaux,--plus un troisième, portant les vivres et outres
d'eau potable, très petites, les haltes avec puits ayant été, par mes
soins, suffisamment repérées.
Des gens sont partis, pour ces sortes de voyages, avec cent réguliers,
et même du canon. Moi, j'en suis pour la tradition des Douls et des René
Caillié: j'y vais seul.
J'en étais à cet instant délicieux où l'on ne tient plus que par un fil
au monde civilisé, lorsqu'une dépêche ministérielle arriva à Ouargla.
«Ordre au lieutenant de Saint-Avit, y était-il dit brièvement, de
surseoir à son départ jusqu'à l'arrivée du capitaine Morhange qui doit
l'accompagner dans son voyage d'exploration.»
Je fus plus que désappointé. J'avais eu seul l'idée de cette excursion.
J'avais eu toutes les difficultés que tu penses pour en faire agréer en
haut lieu le principe. Et voilà qu'au moment où je me faisais une fête
de ces longues heures à passer tête à tête avec moi seul, en plein
désert, on m'adjoignait un inconnu, et qui plus était, un supérieur!
Les condoléances de mes camarades décuplèrent ma mauvaise humeur.
L'_Annuaire_, immédiatement consulté, leur avait donné les
renseignements suivants:
«_Morhange (Jean-Marie-François), promotion de 1881. Breveté.
Capitaine hors cadres (Service géographique de l'Armée)_».
--Voilà l'explication,--dit l'un.--C'est un pistonné que l'on t'envoie
pour tirer les marrons du feu, dans une chose où tu auras eu tout le
mal. Breveté! La belle affaire. Les théories d'Ardant du Picq ou rien,
par ici, c'est kif-kif.
--Je ne suis pas tout à fait de votre avis,--opina notre commandant. Ils
ont su, au Parlement--il y a, hélas! toujours des indiscrétions--le but
véritable de la mission de Saint-Avit: leur forcer la main pour
l'occupation du Touat. Et ce Morhange doit être un homme à la dévotion
de la Commission de l'Armée. Tous ces gens-là, voyez-vous, ministres,
parlementaires, gouverneurs, se surveillent entre eux. Il y aura un jour
à écrire une jolie histoire paradoxale de l'expansion coloniale
française, qui s'est toujours faite à l'insu des pouvoirs, quand ce n'a
pas été malgré eux.
--Quoi qu'il en soit, le résultat sera le même,--dis-je amèrement: nous
allons être deux Français à nous épier nuit et jour, sur les routes du
Sud. Aimable perspective, alors qu'on n'a pas trop de toute son
attention pour déjouer les facéties des indigènes. Quand va-t-il être
ici, ce Monsieur?
--Après-demain, sans doute. Un convoi m'est annoncé de Ghardaïa. Il est
vraisemblable qu'il en profitera. Tout porte à croire qu'il ne doit pas
savoir très bien voyager seul.
* * * * *
Le capitaine Morhange arriva en effet le surlendemain à la faveur du
convoi de Ghardaïa. Je fus la première personne qu'il demanda à voir.
Quand il pénétra dans ma chambre, où je m'étais retiré dignement, sitôt
que le convoi avait été en vue, j'eus la surprise désagréable de
constater qu'il me serait assez difficile de lui tenir longtemps
rigueur.
Il était grand, le visage plein et coloré, les yeux bleus rieurs, la
moustache petite et noire, les cheveux déjà presque blancs.
--J'ai mille excuses à vous adresser, mon cher camarade,--dit-il
aussitôt, avec une franchise que je n'ai connue qu'à lui.--Vous devez
bien en vouloir à l'importun qui a dérangé vos projets et retardé votre
départ.
--Nullement, mon capitaine,--répondis-je froidement.
--Prenez-vous-en un peu à vous-même. C'est votre science des routes du
Sud, célèbre à Paris, qui m'a fait désirer vous avoir pour initiateur,
quand les ministères de l'instruction publique et du Commerce et la
Société de Géographie se sont concertés pour me charger de la mission
qui m'amène ici. Elles m'ont en effet confié, ces trois honorables
personnes morales, le soin de reconnaître l'antique voie des caravanes
qui, dès le IXe siècle, trafiquaient entre Tunis et le Soudan, par
Tozeur, Ouargla, Es-Souk et le coude de Bourroum, en étudiant la
possibilité de restituer à ce parcours son antique splendeur. Mais en
même temps, au Service géographique, j'apprenais le voyage que vous
entrepreniez. D'Ouargla à Shikh-Salah, nos deux itinéraires sont
communs. Or, il faut vous avouer que c'est le premier voyage de ce genre
que j'entreprends. Je ne craindrais pas de disserter une heure sur la
littérature arabe dans l'amphithéâtre de l'Ecole des langues orientales,
mais je me rends compte que je serais assez emprunté pour demander, dans
le désert, s'il faut tourner à gauche ou à droite. Une occasion unique
s'offrait de me mettre au courant, tout en étant redevable de cette
initiation à un compagnon charmant. Il ne faut pas m'en vouloir si je
l'ai saisie, si j'ai usé de tout mon crédit pour retarder votre départ
d'Ouargla jusqu'à l'instant où je pourrais vous y joindre. A ceci, je
n'ai plus à ajouter qu'un mot. Je suis chargé d'une mission que ses
origines rendent essentiellement civile. Vous, vous êtes investi par le
ministère de la Guerre. Jusqu'au moment donc où, arrivés à Shikh-Salah,
nous nous tournerons le dos pour gagner, vous le Touat, et moi le Niger,
tous vos conseils, tous vos ordres, seront suivis à la lettre par un
subalterne et, je l'espère, aussi par un ami.
A mesure qu'il parlait avec une si aimable franchise, je sentais une
immense joie à voir mes pires craintes de tout à l'heure se dissiper.
J'éprouvais néanmoins la mauvaise envie de lui marquer quelque réserve,
pour avoir ainsi disposé, à distance, sans que j'eusse été consulté, de
ma compagnie.
--Je vous suis très reconnaissant, mon capitaine, d'aussi flatteuses
paroles. Quand désirez-vous que nous quittions Ouargla?
Il eut un geste de complet désintéressement:
--Mais, quand vous voudrez. Demain, ce soir. Je vous ai retardé. Vos
préparatifs doivent être achevés depuis longtemps.
Ma petite manoeuvre s'était retournée contre moi, qui n'avais pas mis
dans mes projets de partir avant la semaine suivante.
--Demain, mon capitaine? Mais... vos bagages?
Il eut un bon sourire.
--Je croyais qu'il fallait se faire suivre du moins d'objets possible.
Quelques effets, du papier: mon brave chameau n'a pas eu de peine à
porter cela. Pour le reste, je m'en remets à vos conseils et aux
ressources d'Ouargla.
J'étais battu. Je n'avais plus rien à objecter. Et d'ailleurs, une telle
liberté d'esprit et de manières me séduisait déjà étrangement.
--Eh bien,--dirent mes camarades, quand l'heure de l'apéritif nous eut
rassemblés.--Il a l'air tout à fait épatant, ton capitaine.
--Tout à fait.
--Tu n'auras sûrement pas d'histoires avec lui. A toi seulement de
veiller à ce qu'il ne tire pas à lui, après, toute la couverture.
--Nous ne travaillons pas dans la même partie,--répondis-je évasivement.
J'étais pensif, uniquement pensif, je le jure. Dès ce moment, je n'en
voulais plus à Morhange. Et pourtant, mon silence les persuada que je
lui conservais de la rancune. Et tous, tu m'entends, tous, se sont dit,
plus tard, quand ont commencé à courir les soupçons sur la chose:
«Coupable, il l'est sûrement. Nous qui les avons vus partir ensemble,
nous pouvons l'affirmer.»
Coupable, je le suis... Mais, pour ces bas motifs de jalousie... Quelle
nausée!
Après cela, il n'y a plus qu'à fuir, fuir, jusqu'aux lieux où l'on ne
rencontre plus des hommes qui pensent et raisonnent.
Morhange survint, son bras passé sous celui du commandant, qui avait
l'air enchanté de cette nouvelle connaissance.
Il le présenta bruyamment:
--Capitaine Morhange, messieurs. Un officier de la vieille école, sous
le rapport de la gaîté, je vous en donne ma parole. Il veut partir
demain. Mais il faut que nous lui fassions une réception telle que cette
idée, avant deux heures, ait quitté sa tête. Voyons, capitaine, vous
avez bien huit jours à nous donner.
--Je suis à la disposition du lieutenant de Saint-Avit,--répondit
Morhange en souriant doucement.
La conversation était devenue générale. Les verres et les rires
s'entre-choquaient. J'entendais mes camarades se pâmer aux histoires
qu'avec une inaltérable bonne humeur ne cessait de leur raconter le
nouveau venu. Et moi, jamais, jamais, je ne m'étais senti aussi triste.
L'heure vint de passer à la salle à manger.
--A ma droite, capitaine,--cria le commandant, de plus en plus
radieux.--Et j'espère que vous allez continuer à nous en servir de
bonnes, sur Paris. Ici, on n'est plus au courant, vous savez.
--A vos ordres, mon commandant,--dit Morhange.
--Asseyez-vous, messieurs.
Les officiers obéirent, dans un brouhaha joyeux de chaises remuées.
Je ne quittai pas des yeux Morhange, toujours debout.
--Mon commandant, messieurs, vous permettez,--dit-il.
Et, avant de prendre place à cette table, où, pas une minute, il ne
devait cesser de se montrer le plus gai des convives, à mi-voix, les
yeux clos, le capitaine Morhange récita le _Benedicite_.