Peu de jours suffirent à nous convaincre que les craintes de Châtelain
étaient vaines, relativement aux rapports de service avec notre nouveau
chef. Souvent, j'ai pensé que, par la brusquerie dont il avait fait
montre au premier abord, Saint-Avit avait voulu prendre barre sur nous,
nous prouver qu'il savait porter tête haute le poids de son lourd
passé... Toujours est-il que, le lendemain de son arrivée, il se révéla
très différent, fit même des compliments au maréchal des logis chef sur
la tenue du poste et l'instruction des hommes. A mon égard, il fut
charmant.
--Nous sommes de la même promotion, n'est-ce pas?--me dit-il.--Je n'ai
pas à t'autoriser à employer le tutoiement traditionnel. Il est de
droit.
Vaines marques de confiance, hélas! Faux témoignages de liberté
d'esprit, l'un vis-à-vis de l'autre. Quoi de plus accessible, en
apparence, que l'immense Sahara, ouvert à tous ceux qui veulent s'y
engloutir? Quoi de plus fermé que lui? Après six mois d'une
cohabitation, d'une communion de vie telles qu'en offre un poste du Sud,
je me demande si le plus extraordinaire de mon aventure n'est pas de
partir demain, vers les solitudes insondées, avec un homme dont la
pensée véritable m'est sans doute aussi inconnue que ces solitudes,
auxquelles il a réussi à me faire aspirer.
* * * * *
Le premier sujet de surprise qui me fut donné par ce singulier
compagnon, je le dus aux bagages dont il s'était fait suivre.
Quand il nous arriva inopinément, seul, d'Ouargla, il avait confié au
mehari de race qu'il montait uniquement ce que peut porter sans déchoir
un aussi susceptible animal: ses armes, sabre et revolver d'ordonnance,
plus une solide carabine, et quelques effets strictement réduits. Le
reste n'arriva que quinze jours plus tard, par le convoi chargé du
ravitaillement du poste.
Trois caisses de dimensions respectables furent successivement montées
dans la chambre du capitaine, et les grimaces des porteurs en disaient
assez sur leur poids.
Par discrétion, je laissai Saint-Avit à son emménagement, et me mis à
dépouiller le courrier que m'apportait le convoi.
Il rentra peu après dans le bureau, et jeta un coup d'oeil sur les
quelques revues qui venaient de me parvenir.
* * * * *
Il parcourait en même temps le dernier numéro de la _Zeitschrift der
Gesellschaft für Erdkunde in Berlin_.
--Oui, répondis-je.--Ces messieurs veulent bien s'intéresser à mes
travaux sur la géologie de l'Oued Mia et du haut Igharghar.
--Cela peut m'être utile,--murmura-t-il, continuant à feuilleter la
revue.
--A ta disposition.
--Merci. Je crains bien de n'avoir rien à t'offrir en échange, à part
Pline peut-être. Et encore... Tu connais certainement aussi bien que moi
ce qu'il dit de l'Igharghar, d'après le roi Juba. Au reste, viens
m'aider à mettre en place tout cela, et tu verras si quelque chose te
convient.
J'acceptai sans me faire prier davantage.
Nous commençâmes par mettre au jour divers instruments météorologiques
et astronomiques: des thermomètres Baudin, Salleron, Fastré, un
anéroïde, un baromètre Fortin, des chronomètres, un sextant, une lunette
astronomique, une boussole avec lunette... En résumé, ce que Duveyrier
appelle le matériel le plus simple et le plus facilement portatif à dos
de chameau.
A mesure que Saint-Avit me les tendait, je rangeais ces instruments sur
l'unique table de la pièce.
--Maintenant,--m'annonça-t-il,--il n'y a plus que des livres. Je vais te
les faire passer. Mets-les en tas, dans un coin, en attendant qu'on me
fabrique des rayons.
Deux heures durant, je l'aidai à empiler une véritable bibliothèque. Et
quelle bibliothèque! comme jamais poste du Sud n'en aura vu.
Tous les textes consacrés, à un titre quelconque, par l'antiquité aux
régions sahariennes, étaient réunis entre les quatre murs crépis de
cette chambre de bordj. Hérodote et Pline, naturellement, et aussi
Strabon et Ptolémée Pomponius Mela et Ammien Marcellin. Mais, à côté de
ces noms qui rassuraient un peu mon impéritie, j'apercevais ceux de
Corippus, de Paul Orose, d'Eratosthène, de Photius, de Diodore de
Sicile, de Solin, de Dion Cassius, d'Isidore de Séville, de Martin de
Tyr, d'Ethicus, d'Athénée... Les _Scriptores Historiæ Augustæ,
l'Itinerarium Antonini Augusti_, les _Geographi latini minores_ de
Riese, les _Geographi græci minores_ de Karl Müller... Depuis, j'ai eu
l'occasion de me familiariser avec les Agatarchide de Cos et les
Artémidore d'Ephèse, mais j'avoue qu'en cet instant la présence de leurs
dissertations dans les cantines d'un capitaine de cavalerie ne fut pas
sans me causer quelque émoi.
Je note encore la _Descrittione dell'Africa_, de Léon l'Africain; les
histoires arabes d'Ibn-Khaldoun, d'Al-Iaqoub, d'El-Bekri,
d'Ibn-Batoutah, de Mohammed El-Tounsi... Au milieu de cette Babel, je ne
me souviens que de deux volumes portant les noms de savants français
contemporains. Encore étaient-ils les thèses latines de Berlioux[3] et
de Schirmer[4].
Tout en procédant à des empilements aussi équilibrés que possible de ces
multiples formats, je me disais:
«Et moi qui croyais que, dans sa mission avec Morhange, Saint-Avit était
surtout chargé des observations scientifiques. Ou ma mémoire me trompe
de façon étrange, ou, depuis, il a joliment changé son fusil d'épaule.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a rien pour moi, au milieu de tout
ce fatras.»
Il devait lire sur mon visage des traces par trop apparentes de
surprise, car il dit, sur un ton où je crus deviner une pointe de
défiance:
--Le choix de ces livres te surprend, peut-être?
--Je n'ai pas le droit de dire qu'il me
surprend,--répliquai-je,--puisque j'ignore le travail en vue duquel tu
t'es entouré d'eux. En tout cas, je crois pouvoir affirmer, sans crainte
d'être démenti, que jamais officier des bureaux arabes n'a possédé de
bibliothèque où les humanités fussent aussi bien représentées.
Il sourit évasivement, et, ce jour-là, nous ne poussâmes pas plus loin
cet entretien.
* * * * *
Parmi les livres de Saint-Avit, j'avais remarqué un volumineux cahier
muni d'une solide serrure. A plusieurs reprises, je le surpris en train
d'y jeter des notes. Quand un motif quelconque l'appelait hors de sa
chambre, il enfermait soigneusement cet album dans une petite armoire en
bois blanc, due à la munificence de l'administration. Lorsqu'il
n'écrivait pas, et que le service ne réclamait pas absolument son
concours, il faisait seller le mehari qui l'avait amené, et, quelques
minutes plus tard, de la terrasse du fortin, je pouvais voir la double
silhouette, à grandes enjambées, disparaître à l'horizon, derrière un
pli de terrain rouge.
Chaque fois, ces courses devenaient plus longues. De chacune, il
rapportait une espèce d'exaltation qui me faisait le regarder au moment
des repas, le seul que nous passions véritablement ensemble, avec une
inquiétude chaque jour grandissante.
«Mauvais! me dis-je, un jour que ses propos avaient brillé plus encore
que de coutume par leur décousu. Il n'est pas agréable d'être à bord
d'un sous-marin dont le commandant pratique l'opium. Quelle peut-être sa
drogue, à celui-là?»
Le lendemain, j'avais jeté un rapide coup d'oeil dans les tiroirs de
mon camarade. Cette inspection, que je jugeais de mon devoir, me
rassura momentanément. «A moins, toutefois, pensai-je, qu'il ne porte
sur lui ses tubes et sa seringue de Pravaz.»
J'en étais encore à l'époque où je pouvais me figurer que les
imaginations d'André avaient besoin de stimulants artificiels.
Une observation méticuleuse me détrompa. Rien de suspect, sous ce
rapport. D'ailleurs, il ne buvait guère, fumait à peine.
Et pourtant, pas moyen de nier les progrès de cette inquiétante fièvre.
De ces randonnées, il revenait toujours les yeux plus brillants; il
était plus pâle, plus expansif, plus irritable.
Un soir, il quitta le poste vers six heures, à la tombée de la grosse
chaleur. Nous l'attendîmes toute la nuit. Mon anxiété était d'autant
plus forte que, depuis quelque temps, les caravanes signalaient, dans
les environs du poste, des bandes de rôdeurs.
A l'aube, il n'était toujours pas de retour. Il ne rentra que vers midi.
Son chameau s'abattit plutôt qu'il ne s'agenouilla.
Son premier coup d'oeil fut pour le détachement que j'avais commandé
afin d'aller à sa rencontre, et qui, hommes et bêtes, était déjà
rassemblé dans la cour, entre les bastions.
Il comprit qu'il avait à s'excuser. Mais il attendit que nous fussions
tous deux seuls, pour le déjeuner.
--Je suis navré d'avoir pu vous causer de l'inquiétude. Mais les dunes
sous la lune étaient si belles!... Je me suis laissé entraîner assez
loin...
--Mon cher, je n'ai pas de reproches à te faire. Tu es libre, et le chef
ici. Permets-moi, cependant, de te rappeler certaine phrase sur les
pillards Chaamba, et sur les inconvénients qu'il peut y avoir pour un
commandant de poste à s'absenter trop longtemps.
Il eut un sourire.
--Je ne déteste pas qu'on ait de la mémoire,--répondit-il simplement.
Il était de bonne, de trop bonne humeur.
--Il ne faut pas m'en vouloir. J'étais parti pour un petit tour, comme
d'ordinaire. Puis, la lune s'est levée. Et alors, j'ai reconnu le
paysage. C'est par là, il y aura en novembre prochain vingt-trois ans,
que Flatters s'est acheminé vers sa destinée, dans une volupté que la
certitude de ne pas revenir faisait plus âcre et plus immense.
--Drôle de mentalité pour un chef de mission,--murmurai-je.
--Ne dis pas de mal de Flatters. Nul homme comme lui n'a aimé le
désert... à en mourir.
--Palat et Douls, entre tant d'autres, l'ont aimé
ainsi,--répliquai-je.--Mais ceux-là étaient seuls à s'exposer.
Responsables de leur vie seule, ils étaient libres. Flatters, lui,
portait la responsabilité de soixante existences. Et tu ne peux nier
qu'il ait fait massacrer sa mission.
A peine eus-je prononcé cette dernière phrase que je la regrettai. Je
songeai au récit de Châtelain, au cercle des officiers de Sfax où l'on
évitait, comme la peste, toute conversation susceptible d'aiguiller les
pensées vers certaine mission Morhange-Saint-Avit.
Heureusement, je vis que mon camarade n'avait pas écouté. Ses yeux
brillants étaient ailleurs.
--Quelle a été ta première garnison?--demanda-t-il brusquement.
--Auxonne.
Il eut un rire saccadé.
--Auxonne. Côte-d'Or. Arrondissement de Dijon, six mille habitants,
chemin de fer P.-L.-M. L'école de peloton et les revues de détail. La
femme du chef d'escadron qui reçoit le jeudi, et celle du capitaine
adjudant-major le samedi. Les permissions du dimanche: le premier du
mois, à Paris; les trois autres, à Dijon. Cela m'explique ton jugement
sur Flatters.
«A moi, mon cher, ma première garnison à été Boghar. C'est là que je
suis débarqué un matin d'octobre, sous-lieutenant de vingt ans au 1er
bataillon d'Afrique, avec sur ma manche noire le galon blanc... «Les
tripes au soleil», comme disent les bagnards en parlant des insignes de
leurs gradés. Boghar!... Deux jours plus tôt, du pont du paquebot,
j'avais commencé à apercevoir la terre d'Afrique. Je les plains, ceux
qui, lorsqu'ils voient pour la première fois les pâles rochers, ne
sentent pas un grand coup à leur coeur, en songeant que cette terre
se prolonge des milliers et des milliers de lieues... J'étais presque un
enfant, j'avais de l'argent. J'étais en avance. J'aurais pu rester trois
ou quatre jours à Alger, à m'amuser. Eh bien, le soir même, je prenais
le train pour Berrouaghia.
«Là, à cent kilomètres à peine d'Alger, plus de voie ferrée. En droite
ligne, on ne rencontrera la première qu'au Cap. La diligence voyage de
nuit, à cause de la chaleur. Dans les côtes, je descendais et marchais à
côté de la voiture, m'efforçant de goûter, dans cette nouvelle
atmosphère, le baiser avant-coureur du désert.
«Vers minuit, à Camp des Zouaves, qui est un humble poste sur la route
en remblai, dominant une vallée desséchée d'où montent les fiévreux
parfums des lauriers roses, on relaya. Il y avait là une troupe de
_joyeux_ et de disciplinaires, conduite par des tirailleurs et des
tringlots vers les tas de cailloux du Sud. Les uns, suppôts des geôles
d'Alger et de Douéra, en uniforme, sans arme, naturellement; les autres,
en civil--quels civils! les recrues de l'année, les jeunes souteneurs de
la Chapelle et de la Goutte-d'Or.
«Ils repartirent avant nous. Puis, la diligence les rattrapa. De loin,
je vis, dans une flaque de lune, sur la route jaune, la masse noire et
égrenée du convoi. Puis, j'entendis une mélopée sourde, les misérables
chantaient. Un, d'une voix triste et gutturale, disait le couplet, qui
se traînait, sinistre, au fond des ravins bleus:
_Maintenant qu'elle est grande,_
_Elle fait le trottoir,_
_Avec ceux de la bande_
_A Richard-Lenoir._
«Et les autres reprenaient eh choeur l'horrible refrain:
_A la Bastille, à la Bastille,_
_On aime bien, on aime bien_
_Nini Peau d'Chien;_
_Elle est si belle et si gentille_
_A la Bastille._
«Je les vis tout contre moi, quand la diligence les dépassa. Ils étaient
terribles. Sous la hideuse viscope, les yeux brillaient d'un feu sombre
dans les visages blêmes et rasés. La poussière brûlante étranglait les
voix rauques dans les gorges. Une affreuse tristesse s'emparait de moi.
«Quand la diligence eut laissé derrière elle ce cauchemar, je me
ressaisis.
«--Plus loin, plus loin,--m'écriai-je,--vers le Sud, jusqu'aux endroits
où n'atteint pas l'ignoble marée de gravats de la civilisation.
«Quand je suis fatigué, que j'ai une minute d'angoisse et l'envie de
m'asseoir sur la route que je me suis choisie, je pense aux joyeux de
Berrouaghia, et je ne songe plus alors qu'à repartir.
«Mais quelle récompense, lorsque je suis dans un de ces lieux où les
pauvres animaux ne pensent pas à s'enfuir, parce qu'ils n'ont jamais vu
d'homme, quand le désert s'étend à l'entour, si profondément, que le
vieux monde pourrait crouler sans qu'une seule ride de la dune, un seul
nuage au ciel blanc vint m'en avertir.
--C'est vrai,--murmurai-je,--moi aussi, une fois, en plein désert, au
Tidi-Kelt, j'ai senti cela.
Jusque-là, je l'avais laissé s'exalter sans l'interrompre. Je compris
trop tard la faute que j'avais commise en plaçant cette malheureuse
phrase.
Son mauvais rire nerveux l'avait repris.
--Ah! vraiment, au Tidi-Kelt? Mon cher, je t'en conjure, dans ton
intérêt, si tu ne veux pas te ridiculiser, évite ce genre de
réminiscence. Tiens, tu me rappelles Fromentin, ou ce pauvre Maupassant,
qui a parlé du désert parce qu'il était allé jusqu'à Djelfa, à deux
jours de la rue Bab-Azoun et de la place du Gouvernement, à quatre jours
de l'avenue de l'Opéra;--et qui, pour avoir vu près de Bou-Sâada un
malheureux chameau en train de crever, s'est cru en plein Sahara, sur
l'antique voie des caravanes... Le Tidi-Kelt, le désert!
--Il me semble pourtant qu'In-Salah...--dis-je, un peu vexé.
--In-Salah? Le Tidi-Kelt! Mais, mon pauvre ami, la dernière fois que j'y
suis passé, il y avait autant de vieux journaux et de boîtes de
sardines vides que le dimanche, au bois de Vincennes.
Une partialité, un si évident désir de me froisser me firent oublier ma
réserve.
--Evidemment,--répondis-je avec aigreur,--je ne suis pas allé, moi,
jusque...
Je m'étais arrêté. Mais il était déjà trop tard.
Il me regardait, bien en face.
--Jusqu'où?--dit-il avec douceur.
Je ne répondis pas.
--Jusqu'où?--répéta-t-il encore.
Et, comme je m'empêtrais dans mon mutisme:
--Jusqu'à l'Oued Tarhit, n'est-ce pas?
C'était sur la berge est de l'Oued Tarhit, à cent vingt kilomètres de
Timissao, par 23°5 de latitude Nord, disait le rapport officiel,
qu'était enterré le capitaine Morhange.
--André,--m'écriai-je maladroitement, je te jure...
--Qu'est-ce que tu me jures?
--Que je n'ai jamais eu l'intention...
--De parler de l'Oued Tarhit? Pourquoi? Pour quelle raison ne
parlerait-on pas devant moi de l'Oued Tarhit?
Devant mon silence plein de supplications, il haussa les épaules.
--Idiot,--dit-il simplement.
Et il me quitta, sans que je songeasse même à relever le mot.
* * * * *
Tant d'humilité cependant ne l'avait pas désarmé. J'en eus la preuve le
lendemain, et la façon dont il me manifesta son humeur fut même marquée
au coin du plus mauvais goût.
Je venais à peine de me lever qu'il pénétra dans ma chambre.
--Peux-tu m'expliquer ce que cela signifie?--demanda-t-il.
Il avait en main un des registres administratifs. Dans ses crises de
nervosité, il se mettait à les éplucher, avec l'espoir d'y trouver
prétexte à se montrer militairement insupportable.
Cette fois, le hasard l'avait servi à souhait.
Il ouvrit le registre. Je rougis violemment en y apercevant l'épreuve à
peine virée d'une photographie que je connaissais bien.
--Qu'est-ce que cela?--répéta-t-il dédaigneusement.
Trop souvent, je l'avais surpris en train d'examiner dans ma chambre,
sans aucune bienveillance, le portrait de Mlle de C... pour n'être pas,
en cette minute, fixé sur la mauvaise foi qu'il mettait à me chercher
querelle.
Je me contins, toutefois, et serrai dans un tiroir la pauvre petite
épreuve.
Mais mon calme ne faisait pas son compte.
--Dorénavant,--dit-il,--veille, je t'en prie, à ne pas laisser traîner
tes souvenirs galants dans les papiers administratifs.
Il ajouta avec le plus insultant des sourires:
--Il ne faut pas fournir de sujets d'excitation à Gourrut.
--André,--dis-je, blême,--je t'ordonne...
Il se redressa de toute sa hauteur:
--Eh bien, quoi? En voilà, une affaire. Je t'ai autorisé à parler de
l'Oued Tarhit, n'est-ce pas? J'ai bien le droit, moi, je suppose...
--André!
Il regardait, maintenant, au mur, d'un air narquois, le portrait dont je
venais de soustraire la petite épreuve à cette pénible scène.
--Là, là, je t'en prie, ne te fâche pas. Mais, vraiment, entre nous,
avoue qu'elle est un peu maigre.
Et, avant que j'eusse trouvé le temps de lui répondre, il s'éclipsa, en
fredonnant son honteux refrain de la veille:
_A la Bastille, à la Bastille,_
_On aime bien, on aime bien_
_Nini Peau d'Chien..._
De trois jours, nous ne nous adressâmes pas la parole. Mon exaspération
était indicible. Etais-je donc responsable de ses avatars! Y avait-il de
ma faute si, sur deux phrases, une semblait toujours quelque allusion...
«Cette situation est intolérable, me dis-je. Elle ne peut durer
davantage.»
Elle devait cesser bientôt.
Une semaine après la scène de la photographie, le courrier nous arriva.
A peine avais-je jeté les yeux sur le sommaire de la _Zeitschrift_, la
revue allemande dont j'ai parlé déjà, qu'un sursaut d'étonnement me
secoua. Je venais d'y lire: _Reise und Entdeckungen zwei französischer
offiziere, Rittmeisters Morhange und Oberleutnant de Saint-Avit, im
westlichen Sahara_.
Au même instant, j'entendis la voix de mon camarade.
--Y a-t-il quelque chose d'intéressant dans ce numéro?
--Non,--dis-je négligemment.
--Montre.
J'obéis. Que pouvais-je faire d'autre?
Il me sembla qu'il avait pâli, en parcourant le sommaire. Et pourtant,
ce fut sur le ton le plus naturel qu'il me dit:
--Tu me prêtes cela, n'est-ce pas?
Et il sortit, en me jetant un regard de défi.
* * * * *
La Journée passa, lentement. Je ne le revis que le soir. Il était gai,
très gai, d'une gaieté qui me fit mal.
Quand nous eûmes fini de dîner, nous allâmes nous accouder à la
balustrade de la terrasse. De là, on embrassait le désert, que
l'obscurité rongeait déjà vers l'Est.
André rompit le silence.
--Ah! à propos, je t'ai rendu ta revue. Tu avais raison, rien
d'intéressant.
Il avait l'air de s'amuser énormément.
--Qu'as-tu? Mais qu'as-tu donc?
--Rien,--répondis-je, la gorge serrée.
--Rien? Veux-tu que je te dise, moi, ce que tu as?
Je le regardai d'un air suppliant.
Il haussa les épaules. Idiot! devait-il répéter encore.
La nuit tombait avec rapidité. Seule, la berge sud de l'Oued Mia était
encore jaune. Dans les éboulis, un petit chacal dévala brusquement, avec
un cri plaintif.
--Le _dib_ pleure sans raison, mauvaise affaire, dit Saint-Avit.
Il reprit, impitoyablement:
--Alors, tu ne veux pas parler?
Je fis un grand effort, pour proférer cette pitoyable phrase:
--Quelle journée écrasante! Quelle nuit, lourde, lourde?... On ne se
sent plus soi-même; on ne sait plus...
--Oui,--dit la voix lointaine de Saint-Avit, une nuit lourde, lourde;
aussi lourde, vois-tu, que celle où j'ai tué le capitaine Morhange.