Ce sommeil baigné de champagne et de chartreuse l'avait sans doute
adouci et calmé, car il s'éveilla en des dispositions d'âme très
bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s'habillant, ses
émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien
complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en
même temps que les causes extérieures.
Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise
pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des fils
Roland héritait d'un inconnu; mais ces créatures-là n'ont-elles pas
toujours des soupçons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les
honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent,
injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent
irréprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne
inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et
s'écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du
propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent
parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!»
En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas même supposé
possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, si bonne,
si simple, si digne. Mais il avait l'âme troublée par ce levain de
jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à l'affût pour
ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire à son frère,
avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks des intentions
odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination
seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait sans
cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise
dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables,
de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les
replis insondables, comme des choses volées; il se pouvait que cette
imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son coeur,
assurément, son propre coeur avait des secrets pour lui; et ce coeur
blessé n'avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver
son frère de cet héritage qu'il jalousait. Il se suspectait lui-même,
à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les
mystères de sa pensée.
Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le
tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui était
pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la
mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si
le moindre soupçon l'eût effleurée. Maintenant frère: «Mais défends-la
donc, jobard; tu as beau être riche, je t'éclipserai toujours quand il
me plaira.»
Au café, il dit à son père:
--Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui?
--Non, mon garçon.
--Je peux la prendre avec Jean-Bart?
--Mais oui, tant que tu voudras.
Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il
descendit, d'un pied joyeux, vers le port.
Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé
par la brise de la mer.
Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque
qu'il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on
n'allait pas à la pêche le matin.
--A nous deux, patron! cria Pierre.
Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.
--Quel vent? dit-il.
--Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.
--Eh bien! mon père, en route.
Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit
à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du port. Le faible
souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si
doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait animée
d'une vie propre, de la vie des barques, poussée par une force
mystérieuse cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare
aux dents, les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les
rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses
pièces de bois goudronné du brise-lames.
Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la
jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le
visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide,
entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la
boire, et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la
_Perle_ et la rendit plus alerte.
Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent,
semblait une aile, puis gagnant l'arrière en deux enjambées il dénoua le
tapecul amarré contre son mât.
Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant
maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui
bouillonne et qui fuit.
L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde
soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme
retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs.
A chaque vague rencontrée,--elles étaient courtes et rapprochées,--une
secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui
frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques
secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme
s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool
était à l'ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par derrière,
puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les navires en rade, puis ils
s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte.
Pendant trois heures, Pierre tranquille, calme et content, vagabonda sur
l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et docile,
cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son caprice, sous
une pression de ses doigts.
Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont
d'un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de
vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de
lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer
tout de suite dans le joli appartement du boulevard François Ier.
Le matelot dit tout à coup:
--V'la d'la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer.
Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et
légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un
nuage tombé d'en haut.
Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par la
brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_,
l'enveloppant dans son imperceptible épaisseur, un frisson de froid
courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de
moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la
bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la
barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était
ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait
comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un
fleuve qui coule.
Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son
lit pour sommeiller jusqu'au dîner. Lorsqu'il parut dans la salle à
manger, sa mère disait à Jean:
--La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras.
Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu
donneras des fêtes, ça aura un coup d'oeil féerique.
--De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur.
--D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une
trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une
galerie vitrée et une petite salle à manger en rotonde, tout à fait
coquette pour un garçon.
Pierre pâlit. Une colère lui serrait le coeur.
--Où est-ce situé, cela? dit-il.
--Boulevard François Ier.
Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exaspéré qu'il avait envie
de crier: «C'est trop fort à la fin! Il n'y en a donc plus que pour
lui!»
Sa mère, radieuse, parlait toujours:
--Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. On
en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de
diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera
parfaitement là dedans. Il suffit d'un intérieur élégant pour faire la
fortune d'un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui
donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi logé fait
payer cher ses paroles.
Elle se tut quelques secondes, et reprit:
--Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus
modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je
t'assure que cela te servirait beaucoup.
Pierre répondit d'un ton dédaigneux:
--Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai.
Sa mère insista:
--Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout
de même.
Vers le milieu du repas il demanda tout à coup:
--Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal?
Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs:
--Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y
suis. C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique,
n'est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis
il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le
connaître comme ami.
Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une
pointe de sa fourchette, comme s'il les eût embrochés, reprit:
--A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là?
Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit
appel à la mémoire de sa femme:
--En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui
as un si bon souvenir? Voyons, c'était en ... en ... en cinquante-cinq
ou cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi?
Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille:
--C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je
suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant
eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore très
peu, nous a été d'un grand secours.
Roland s'écria:
--C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable, même! Comme ta mère n'en
pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la boutique, il
allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c'était un
brave coeur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il fut
content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là que
nous sommes devenus de grands amis.
Et cette pensée brusque, violente, entra dans l'âme de. Pierre comme une
balle qui troue et déchire: «Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut
si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je
suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il
laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?»
Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que
songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le
germe secret d'un nouveau mal.
Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles étaient
ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et nauséabonde
la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur la terre. On
la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait éteindre par
moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par les soirs de
verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre
des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des cuisines
pauvres, pour se mêler à l'affreuse senteur de cette brume errante.
Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point
rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.
Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait
toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien
fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la
groseillette.
--Eh bien! demanda le docteur, où on êtes-vous avec votre liqueur?
Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville
consentaient à la lancer dans la circulation, et comment le _Phare de
la Côte_ et le _Sémaphore havrais_ lui feraient de la réclame en
échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des
rédacteurs.
Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en
possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions
vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se
révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser,
devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton
hésitant de sa voix, les phrases, qui lui venaient aux lèvres et qu'il
ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si
cauteleux.
Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n'auriez pas dû
lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.»
Peut-être même croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes il
le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait paraître
vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui Pierre, le fils,
depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes
les subtilités de son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas
contre ce soupçon terrible?
Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour
discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules,
sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si
dominateur qu'il se leva sans même boire son verre de groseillette,
serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le brouillard
de la rue.
Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à
Jean?»
Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce
n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cachée
en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une
chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que son
frère était le fils de cet homme!
Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question
criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si
invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui
fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son coeur la sécurité
complète, car il n'aimait que sa mère au monde.
Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs,
dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait l'éclatante
vérité. Après cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais.
Il irait dormir.
Il songeait: «Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me
rappellerai tout ce que je sais de lui, de sou allure avec mon frère
et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette
préférence... Il a vu naître Jean?--oui, mais il me connaissait
auparavant.--S'il avait aimé ma mère d'un amour muet et réservé, c'est
moi qu'il aurait préféré puisque c'est grâce à moi, grâce à ma fièvre
scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc,
logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus
vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir,
une attraction, une prédilection instinctives.»
Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute
sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à
revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet homme qui avait passé
devant lui, indifférent à son coeur, pendant toutes ses années de Paris.
Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait
un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée,
voilait sa mémoire.
Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à qui
rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un lieu
vaste et vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, comme
l'autre nuit.
En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte
lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus
longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des
navires perdus dans la brume.
Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans
son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté
lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin;
puis, tout près, la sirène du port, leur répondant, poussa une clameur
déchirante.
Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait
d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes.
Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne
point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent
le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud,
qu'on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa
ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.
Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme
pour l'appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal...
Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à
coup tel qu'il l'avait connu. C'était un homme de soixante ans, portant
en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi.
Il n'était ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et
doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être, simple et tendre.
Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n'avait jamais paru
préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner.
Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se
mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards
de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout
entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à
sa table, son frère et lui.
Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis
bien longtemps sans doute, l'habitude de dire «monsieur Pierre» et
«monsieur Jean».
Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la
gauche à l'autre, au hasard de leur entrée.
--Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos
parents? Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais.
On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de
hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'aménité, de
charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon ami, un de ces
bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très sûrs.
Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le voyant
soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant, Maréchal
lui avait offert et prêté, spontanément, de l'argent, quelques centaines
de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et jamais rendues.
Donc cet homme l'aimait toujours, s'intéressait toujours à lui,
puisqu'il s'inquiétait de ses besoins. Alors ... alors pourquoi laisser
toute sa fortune à Jean? Non, il n'avait jamais été visiblement plus
affectueux pour le cadet que pour l'aîné, plus préoccupé de l'un que de
l'autre, moins tendre en-apparence avec celui-ci qu'avec celui-là. Alors
... alors ... il avait donc eu une raison puissante et secrète de tout
donner à Jean--tout--et rien à Pierre.
Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, plus
le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence établie
entre eux.
Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa
poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agitée. Les ressorts
en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le
secouant d'un ballottement tumultueux.
Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il
faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.»
Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses
parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui
brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver Maréchal
avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la
dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les
autres. Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la
main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son
père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c'est de la folie,
mon cher, vous vous ruinerez en roses.»