Est-elle bien de vous, chère Marie, cette lettre que j'ai devant les
yeux? On me l'a remise hier matin, comme je venais de me lever, et
depuis ce moment je ne cesse de la relire, tant l'impression que j'en
ai ressentie est singulière! Comment! c'est vous, mon amie, ma belle
chérie, vous si charmante et avec cela si bonne que je n'ai jamais songé
à vous en vouloir de ce que vous étiez plus jolie que moi, c'est vous,
si mondaine, si danseuse, vous dont la belle main blanche a écrit ces
lignes que je relis encore avec étonnement, pleines de mélancolie et de
regrets!
Votre lettre m'a tout attristée, et je ne sais d'où vient que je ne puis
me soustraire à mes idées noires qui m'assaillent depuis hier.
Se peut-il que vous soyez aussi changée, Marie!
J'avais pensé bien souvent à vous depuis votre départ, si précipité que
nous avons eu à peine le temps de nous faire nos adieux. Je vous vois
encore, au moment où Justine vous a apporté cette malheureuse lettre
qui vous appelait au chevet de votre tante. On venait de vous essayer,
quelques minutes auparavant, cette délicieuse robe blanche que vous
aviez fait faire pour aller le surlendemain au grand bal de la comtesse
de Sernes.
Vous rappelez-vous avec quel désespoir nous admirions ses grands volants
bouillonnés et relevés tout autour par de toutes petites roses: et sa
grande ruche du bas, qui remontait en deux endroits et s'attachait
aussi par deux roses plus grosses que les autres! Avec cela une rose
au corsage et une ou deux encore dans vos beaux cheveux blonds,
complétaient votre toilette. Des fleurs, toujours des fleurs, jamais de
bijoux; pas un collier, pas une bague, pas même de boucles d'oreille,
coquette! Vraiment il n'y a que vous pour savoir mettre tant de charme
exquis et d'élégance dans la simplicité. Aussi, faisiez-vous des
furieuses!
Quelle tristesse à l'idée de partir sans avoir porté cette ravissante
toilette! Et le fait est que la chose en valait bien la peine!
Je crois qu'à votre place je ne serais partie que le lendemain du bal.
Mais votre âme a toujours été aussi belle que votre visage, et vous
n'avez pas hésité à faire ce sacrifice.
Le soir même vous étiez en route, et moi, soit pressentiment ou folie
(mon mari prétend que c'est la même chose), j'éprouvais une tristesse
mortelle de cette solitude où me laissait votre absence.
Car je suis seule aussi, Marie, et moins heureuse que vous ne le pensez.
Le monde aussi me croit heureuse en voyant mon luxe. Mais le monde ne
voit guère que la superficie des choses, et souvent la mer cache bien
des désastres sous l'azur trompeur de sa surface.
Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit?
Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de
notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis
vous le dire, à vous, ma Mariette adorée, il ne m'aime pas, il ne m'a
jamais aimée, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses réflexions
lorsque je me retrouve seule dans ma chambre à coucher, le soir, tandis
qu'il est, lui, je ne sais où, à Paris, à son cercle, d'où il ne rentre
que fort tard.
Je tâche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en
effet, pour paraître ce que je suis aux yeux du monde, c'est-à-dire la
femme heureuse dont on envie le bonheur. J'étouffe mon coeur quand il
me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me
troublent, et je ne sais quelle puissance incompréhensible qui se trouve
en moi, me pousse à l'écouter. Alors, pour chasser cette tristesse qui
m'envahit, pour échapper à ces préoccupations qui m'obsèdent, je me
rejette plus avant dans le bruit, dans les fêtes et mes toilettes. Que
voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui
manque à mon âme.
Et voilà que, moi qui vous écrivais pour tâcher de vous égayer un peu,
je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler.
Voilà ce que c'est que d'écrire à sa meilleure amie d'aussi vilaines
lettres que la vôtre. On lui fait perdre la moitié de sa pauvre gaieté,
et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus
elle-même. Ainsi, vous voilà prévenue.
Pour cette fois-ci je vous pardonne, parce que l'on peut être plus
triste ou plus mal disposée un jour que les autres. Cela dépend un peu
du temps qu'il fait. Et puis, à la campagne ... et à la campagne en
province, surtout! Mais cela est une raison de plus pour que vous
rentriez bien vite à Paris, où l'on ne peut plus se passer de vous.
Voilà, Mariette de mon coeur, chère aimée, ce qu'il faudra m'annoncer
dans votre prochaine lettre.
Vous me le promettez, n'est-ce pas? à moi, votre meilleure amie, qui
vous aime et qui vous regrette, mais aussi qui vous attend,