MARIE A CÉCILE

Vous souvenez-vous, Cécile, des bals étourdissants, des grandes soirées,

de nos toilettes et de nos succès de cet hiver?

Que tout cela est loin maintenant!

Loin pour moi seule, bien entendu; car vous, vous êtes sans doute encore

à Paris, ou tout au moins dans votre belle propriété d'Enghien, mais

toujours au milieu des bruyantes agitations que nous appelons les

plaisirs du monde, comme une reine que vous êtes, sans cesse entourée

d'une cour que vous traînez sur vos pas.

Quand je pense aux changements que peuvent amener quelques mois dans

notre vie, je me sens frappée irrésistiblement et comme prise d'une

sorte de vertige à l'idée de l'insouciance avec laquelle nous vivons,

et nous oublions, et nous faisons des projets pour l'avenir, si proche

qu'il puisse être.

Cette idée-là a quelque chose d'effrayant quand on la regarde en face!

Mon langage doit bien fort vous surprendre, n'est-ce pas, mon amie?

Vous, si rieuse et charmante, si adulée, pour qui l'hiver prochain

s'annonce, ainsi que ceux qui l'ont précédé, escorté de son grand

luxe et de ses parures, avec ses salons inondés de lumière et remplis

d'entraînantes harmonies; vous, heureuse, qui n'entrevoyez la vie qu'à

travers les feuillages aux séduisantes couleurs de vos roses d'Enghien

et de vos camellias de Paris.

Vous n'étiez guère habituée à m'entendre parler ainsi, du temps où nous

étions réunies? Mais c'est qu'il est survenu dans mon existence bien des

choses depuis ce temps-là. Je n'irai plus dans le monde avec vous, ma

Cécile. Nous n'irons plus toutes deux autour des lacs, ni au théâtre, ni

dans aucune fête. Tout cela est perdu pour moi. Je ne sais même pas s'il

me sera possible de retourner encore à Paris, malgré tout mon désir

de vous revoir et de vous embrasser, et de reprendre nos causeries

d'autrefois, dont je garderai le souvenir tant que je vivrai.

Tant que je vivrai! je suis folle de venir vous attrister avec mes idées

noires. Je le sais bien, mais j'ai tellement besoin de m'épancher, de

parler de mes sentiments et de mes peines! Mes peines ... j'ai tort de

parler de la sorte. Quelles sont-elles? Je n'en ai pas, en réalité.

Mais, malgré moi, une tristesse profonde, que le docteur veut appeler:

du calme, reflète pâlement sur tout ce qui me touche.

Vous vous rappelez que je fus obligée de vous quitter à la fin de

l'hiver dernier pour venir en toute hâte auprès d'une vieille tante, qui

se mourait. C'était la seule parente qui me restât du côté de ma mère,

et c'est chez elle que j'ai été soignée pendant mon enfance et élevée,

sinon avec tendresse, avec affection du moins. Elle était bien vieille,

la pauvre femme; et elle s'est éteinte plutôt qu'elle n'est morte.

Moi, j'ai passé de longues nuits à son chevet, et je n'étais pas d'un

tempérament assez robuste pour supporter la moindre fatigue.

Et puis, il me manquait quelque chose sur cette terre. Je n'avais pas,

comme vous, un mari dont l'amour pût répondre au mien. M. Dalmay a l'air

de vous aimer tant! Vous devez être bien heureuse, Cécile! Quant à moi,

vous le savez, je n'ai jamais connu ce que c'est qu'être aimée. J'ai

fait, très-jeune encore, un mariage de raison, comme disait ma tante. M.

de Champré était vieux et songeait peu à moi. Il était riche: on parlait

de mon bonheur. Mariée depuis un an à peine, j'étais veuve déjà; et

depuis, si l'amitié pouvait nous suffire, j'aurais vécu bien heureuse

avec la vôtre. Hélas! je n'ai pas su me contenter de cette sympathie qui

m'a donné tous les instants de joie que j'ai éprouvés ici-bas. Il

me fallait une autre affection plus absolue, plus exclusive, plus

vivifiante, dont tous ont besoin au monde, mais qui nous est parfois

peut-être plus indispensable qu'aux hommes.

Née orpheline, pour ainsi dire, puisque j'ai perdu mon père et ma mère

avant de savoir prononcer leur nom, j'ai passé, ainsi que je vous le

disais, toute mon enfance chez cette tante dont je vous parlais tout à

l'heure, qui m'aimait certainement, mais qui n'avait pas pour moi ces

mille petits soins qui consistent en caresses, en sourires, en gâteries

de toutes sortes enfin, et qui apprennent la tendresse aux enfants.

Ici, ma santé, déjà faible, s'est graduellement affaiblie: avec lenteur

au commencement, mais à présent je sens bien que je m'en vais plus vite

chaque jour.

Mon médecin a beau dire, et faire son possible pour me persuader que

c'est là une langueur passagère: je sais qu'au fond, lui-même a bien peu

d'espoir.

Je suis si changée, moralement! Si vous me voyiez, Cécile, ma belle

aimée! Il me semble que je n'aimerais plus le monde, ni ses bruits, ni

ses fêtes, dont je ne pouvais me passer autrefois. Maintenant je

suis triste. Je me plais à rêver, le soir, seule sur ma terrasse, en

regardant les nuages courir dans l'azur qui s'étend infini devant moi,

et je me suis surprise deux fois à songer aux vies futures et à me voir

morte. Morte! pour ce monde où vous brillez, où j'ai brillé aussi et

dont j'ai été si folle dans le temps.

Combien tout cela est étrange!

Mais je vois bien décidément que je suis d'un égoïsme insensé, ne vous

parlant que de moi depuis plus d'une heure et ne songeant même pas à

demander à ma meilleure amie quelle est sa vie, moi qui, vous le savez

bien, n'est-ce pas? suis si heureuse de vos plaisirs et si triste de vos

tristesses!

Écrivez-moi, Cécile. Il me semble qu'en lisant vos lettres, je jetterai

un dernier regard sur mon existence passée, à jamais perdue. Et il

est si doux de se rappeler, de faire revivre un peu son coeur dans la

mélancolie calme et involontaire qui est la compagne inséparable du

souvenir! Parlez-moi de vos soirées, de vos projets, de votre luxe, de

vos soupirants et des miens aussi, enfin de tout mon beau Paris que j'ai

tant aimé!

Les malades sont comme les enfants, ils veulent qu'on les amuse.

Il y a si longtemps que je n'ai été gaie, si vous saviez! Ici, tout a un

aspect morne qui me glace. A l'exception de Justine, ma petite femme de

chambre, dont le dévouement et la peine me touchent, et de mon vieux

docteur que je vois tous les jours et dont je suis journellement les

métaphores galantes et interminables, je ne vois que les gens de la

campagne, les jardiniers, les garçons de ferme, et ma nourrice, qui est

aussi bonne et pour le moins aussi ennuyeuse que ce bon docteur.

Je suis donc seule, ou à peu près. Et je me complais parfois dans la

torpeur dont cette solitude engourdit mon âme pleine d'espérances

infinies et de souvenirs sans regrets.

Pardonnez, mon amie, je retombe invinciblement dans ma tristesse. J'ai

mes jours, voyez-vous, et mieux vaut que je m'arrête. Si je continuais,

je dissiperais peut-être le sourire de vos lèvres et la gaieté de vos

yeux.

Adieu! Écrivez-moi surtout! Et soyez heureuse! Soyez aimée!

Votre vieille, bien vieille amie,

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 149 / 212 题