SOUVENIR DE MARGENCY

--A MON PÈRE--

Mon père, il me souvient de cette heureuse enfance

Qui s'écoulait pour nous entre ma mère et toi.

C'est un frais souvenir: je ne sais pas pourquoi

Depuis tantôt j'y pense.

Involontairement je revois le chemin,

Où j'allais, chaque soir, t'attendre, avec mon frère,

Grimpés sur un vieux mur qui n'en pouvait plus guère,

Pour te voir de plus loin.

Je revois ce jardin en fleurs où notre mère

Tâchait de se fâcher et n'y parvenait pas,

Quand le vieux jardinier trouvait dans un parterre

La trace de nos pas.

J'évoque ce passé qu'un souvenir colore,

Où la perte d'un nid était un grand revers.

Je me revois enfant, libre, et courant encore

Parmi les buissons verts.

A présent je vieillis. Crois-moi, tout me le prouve.

D'abord j'ai vingt-cinq ans sonnés depuis trois mois,

Et puis d'où viendrait donc ce charme que je trouve

A parler d'autrefois?

Jamais un souvenir n'est exempt de tristesse.

C'est comme un chant lointain, d'une étrange douceur,

Qui nous berce un instant; mais, si doux qu'il paraisse,

Il nous serre le coeur.

Je sais le cas qu'il faut faire de ce mensonge,

Qui prête aux jours enfuis comme un cruel éclat,

Et cependant, ce soir, je l'accueille et je songe

Aux jours de ce temps-là.

Paris, 25 août 1865.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 106 / 212 题