MESSAGE

Allez vers elle, fleurs chéries,

Allez, et ne trahissez pas

Ces mots que dans mes rêveries

Ma bouche dit tout bas.

Ne lui dites pas, indiscrètes,

Combien de désirs insensés

Cachent sous mes regards glacés

Leurs flammes inquiètes.

Ne lui dites pas qu'en tous lieux

Mon coeur la suit à tire-d'aile,

Que les rayons de ses grands yeux

Me font frémir près d'elle;

Cachez-lui qu'un mot de sa voix

Trouble mon oreille ravie,

Et que je donnerais ma vie

Pour mourir sous ses lois.

Qu'elle ignore, la grande dame,

Que je l'aime au point d'en mourir,

Quand ma bouche, étouffant mon âme,

Froidement sait mentir;

Lorsque dans sa chambre où, sans cause,

Je deviens timide et tremblant,

Tous deux, d'un ton indiffèrent,

Nous parlons d'autre chose.

Quand elle fait, par ses accents,

Sur la scène où chacun l'admire,

Haleter la foule en suspens

Par son divin sourire,

Dans un coin, pensif, inconnu,

Qu'elle ignore, la grande artiste,

Combien celui-là seul est triste

Qu'un beau rêve a perdu!

Ne lui dites pas que je l'aime,

Ni combien il m'en a coûté

Pour comprimer mon coeur blessé

Qui criait en moi-même!

Ne lui dites pas que je meurs

Et que c'est elle qui me tue,

N'ayant pas soupçonné mes pleurs

Dans mon âme éperdue.

Pourquoi faut-il l'avoir connue,

Puisque j'en devais tant souffrir?

N'eût-il pas mieux valu mourir

Avant de l'avoir vue?

Maudit soit le jour où mes yeux

Ont vu ces traits si pleins de charmes,

Puisqu'inutiles sont mes voeux

Et vaines mes alarmes!

Gardez bien mon triste secret;

Si vous lui parliez de ma peine,

Qui sait, avec son air de reine,

Ce qu'elle en penserait?

Paris, Janvier 1860.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 65 / 212 题