IX

Voilà donc nos deux étourdis

Perdus, comme on disait jadis,

Sur le chemin du Paradis.

Un jour vint qu'ils se rencontrèrent,

Mais ce ne fut qu'après longtemps!

--Donc, au bout de cinq ou six ans

Voici comme ils se retrouvèrent:

Tandis que Léone au couvent,

Moitié priant, moitié rêvant,

Pleurait comme une Madeleine,

Il arriva que son amant,

Bien qu'il fût aussi fort en peine,

Oublia très-dévotement

Et sa maîtresse et son tourment.

Je ne vais pas, comme on peut croire,

Tâcher d'excuser à vos yeux

Ce que peut avoir d'odieux

Une ingratitude aussi noire.

Que suis-je? un pauvre historien

Qui raconte, et n'invente rien.

Donc, si ce jeune homme est coupable,

Ma lectrice pensera bien

Que je n'en suis pas responsable,

Et que sa conduite sans nom

M'indigne autant que de raison.

Patrice était pourtant sincère;

Si rien ne l'eût désespéré,

Jamais il n'eût été curé.

Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire?

Son grand désespoir fut l'affaire

De six mois.

Le pauvre garçon,

C'est une justice à lui rendre,

Dès qu'il fut en religion,

Sans vouloir d'abord rien entendre,

Maigrit de la belle façon.

Sans dormir du soir à l'aurore,

Sans parler de l'aurore au soir,

Tout défrisé, broyant du noir,

Mangeant peu, buvant moins encore,

C'était pitié que de le voir.

Et c'est justement là le diable:

Un jeune abbé si languissant

Avait trop l'air inconsolable

Pour ne pas être intéressant.

D'autant que, si l'on considère

Que Patrice fut, en naissant,

Marquis de par ses père et mère,

Et qu'il avait sans contredit

Le pied mince, la mine fière,

De la fortune et de l'esprit:

On conviendra sans trop de peine

Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint,

Faire très-vite son chemin

Dans la sainte Église romaine.

Pour commencer, il eut l'honneur

D'être invité chez monseigneur,

Lequel était un charmant homme

Qui le prit en affection,

Lui donna sa protection

Et, dès ce jour, le traita comme

Il eût fait d'un fils. En un mot,

Grâce à lui, notre ami Patrice

Fut fait prêtre beaucoup plus tôt

Que ne l'est un simple novice.

C'est alors que l'ambition,

Sans être encore la plus forte,

Lentement, par gradation,

Fit sa petite invasion.

Dans son coeur, de si belle sorte

Que sa très-chère passion

En fut sans bruit mise à la porte.

Bref, après un an écoulé,

Ce pauvre amant si désolé

Semblait à peu près consolé.

Toutefois je n'oserais dire

Qu'il n'eût point gardé dans son coeur

Le souvenir de sa douleur:

Car, même à travers son sourire,

Son visage avait conservé

Je ne sais quoi d'un peu voilé,

Signe d'une douleur profonde,

Qui lui seyait le mieux du monde.

Vous remarquerez en passant,

Mesdemoiselles, je vous prie,

Qu'avec cet air intéressant

Ce garçon, malgré son envie,

Ne pouvait pas faire autrement

Que d'avoir de l'avancement.

X

Or, un certain jour que Patrice,

--Patricius en bon latin,--

Avait justement le matin

Appris, au sortir de l'office,

Que l'on devait, le lendemain,

Le nommer évêque romain,

Il arriva que la nouvelle

De ce rapide avénement

Fit une sensation telle

Que ce fut un événement

Jusqu'au fond du cloître où Léone,

Fidèle comme au premier jour,

Priait le Christ et la Madone

De la guérir de son amour.

A cette nouvelle imprévue,

Vous pouvez vous imaginer

A quel point elle fut émue

Et ce qu'elle dut éprouver.

D'abord, sans force et sans courage

Devant ce fait presque inouï,

La pauvre enfant s'évanouit

Pour être en règle avec l'usage,

Mais, au bout de quelques instants,

Lorsqu'elle eut repris connaissance,

Oubliant toute obéissance

Et sans attendre plus longtemps,

Tremblante et pourtant décidée,

Les yeux baissés, le coeur battant,

Elle sortit de son couvent

Par une porte dérobée;

A pas furtifs et n'emportant

Qu'un petit miroir avec elle;

Et tandis qu'elle trottinait,

Tout le long du chemin, la belle

Furtivement s'y regardait

Pour voir si celui qu'elle aimait.

Allait encor la trouver belle.

Ce point-là, seul, l'inquiétait.

Or, à cette époque, Léone

N'avait pas encor vingt-trois ans,

Et l'on sait que, pour bien des gens,

C'est le bel âge d'une nonne.

Mais, que l'on pense ou non comme eux,

C'est ainsi que notre amoureuse

S'en vint, palpitante et peureuse,

Chez monseigneur son amoureux.

Lequel, il faut bien qu'on le dise,

Pour se donner avant la prise

Un avant-goût fort délicat

Des plaisirs de l'épiscopat,

Avec un sérieux d'église,

Était en train, pour le moment,

De s'admirer complaisamment

Devant un miroir de Venise

Et posait comme il le fallait,

Du talon jusques au collet,

Dans un bel habit violet.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 46 / 212 题