LÉONE

--CONTE AUX JEUNES FILLES--

I

Dans ce temps-là, mesdemoiselles,

Paris était, comme aujourd'hui,

La ville des époux fidèles;

On en citait bien sept ou huit.

Les gens naïfs dormaient la nuit

Et les bonnes moeurs étaient telles

Qu'il fallait qu'un père eût conduit

Sa fille à trois pièces nouvelles

Pour qu'elle en sût autant que lui.

Comme aujourd'hui, chaque ménage

Était d'un exemple touchant:

Jamais on ne parlait d'argent

Dans les contrats de mariage.

Les maris n'étaient point tenus

D'être plus riches que Crésus;

Leurs moitiés étant peu coquettes,

Les trois quarts de leurs revenus

Suffisaient presque à leurs toilettes.

Entre autres détails singuliers,

Il paraît qu'en ces temps austères,

Suivant leurs goûts irréguliers,

Ces dames avaient des bottiers

Et ces messieurs des bouquetières.

Quant au scandale, on ignorait

Absolument ce que c'était,

Car, Dieu merci! pour la constance,

Paris est le pays de France

Qui craint le moins la concurrence.

Les rois s'en vont; mais les ramiers

Nichent toujours aux Tuileries.

Leur amour n'a pas deux patries;

C'est là, dans les grands marronniers,

Que ces doux oiseaux familiers,

Modèles des coeurs réguliers,

Ont établi leurs galeries.

Charme étrange des rêveries!

A voir ces hôtes printaniers

Perdus sous les ombres fleuries,

Je songe à tous les amoureux

Qu'attire ce séjour ombreux

Et j'admire la ressemblance

De ces oiseaux si gracieux

Avec certains petits messieurs.

Au fond, le plus pigeon des deux

N'est pas toujours celui qu'on pense.

Quant aux belles, je ne veux pas

Les comparer à nos palombes;

Mais ce n'est point, dans tous les cas,

Le bec qui manque à ces colombes,

Ni la douceur, ni la beauté,

Ni même la légèreté.

Mais, s'il vous plaît, mesdemoiselles,

Reprenons pour quelques instants

La chronique du bon vieux temps

Dont je vous donnais des nouvelles.

Alors, toujours comme aujourd'hui,

Les dévotes, c'était l'usage,

Se rendaient en pèlerinage

Autour du «Lac» avant la nuit.

C'était dans un bois solitaire

Et sauvage qu'on appelait

Bois de Boulogne; et l'on allait

Y déployer un luxe austère.

On voyait là, sous les bouleaux,

Des créatures angéliques

Avec de tout petits chapeaux,

En calèche à quatre chevaux,

Prendre des airs mélancoliques.

D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts

A deux chevaux, pas davantage!

Et dans ce modeste équipage

Abritaient leurs humbles trésors.

Même rigueur pour le costume.

On poussait la simplicité

Jusques à la sévérité.

Je sais bien que c'est la coutume;

Mais vraiment on allait trop loin.

On outre-passait sur ce point

La limite des exigences.

Jusqu'à trois fois on remettait

La robe neuve qu'on portait;

Et l'on ne se décolletait

Jamais, à moins de circonstances

Très-rares, c'est-à-dire: bals,

Concerts, réveillons, festivals,

Soupers, réceptions, soirées,

Conférences, cours, matinées,

Séances, dîners d'apparat,

Soirs d'Italiens, soirs d'Opéra,

Lunchs, punchs, raoûts, «et caetera.»

A part cela, les élégantes,

Au dire de plus d'un auteur,

Avec la plus stricte rigueur,

S'en tenaient aux robes montantes;

Et, par un excès de pudeur

Dont on retrouve encor la trace,

Se résignaient de bonne grâce,

Pour mieux cacher leurs cous mignons,

A porter d'énormes chignons

Que leurs coiffeurs, mis en campagne

Et chargés de ces soins discrets,

Leur faisaient venir tout exprès

De Picardie et de Bretagne.

J'ai vu des factures du temps;

Un chignon du plus grand modèle,

Bien monté, garanti quatre ans,

De la qualité la plus belle,

Valait de quatre à cinq cents francs,

Mais quelle solide coiffure!

Décidément, je vous le jure,

C'est un luxe que je comprends

Que celui de la chevelure.

C'était un si bel ornement

Que ces chignons! Et puis vraiment,

Pour une mère de famille,

Est-il un souci plus charmant

Que de léguer par testament

Ses fausses nattes à sa fille?

Enfin, pour vous dépeindre mieux

Cette époque exceptionnelle,

Je puis vous apprendre sur elle

Un détail assez curieux.

Suivant le quartier de la lune

Une femme était blonde ou brune

Et, de la veille au lendemain,

Changeait sa pâleur en carmin:

Car on détestait la paresse

Dans cet âge à présent vanté.

Vous voyez, sans qu'il y paraisse,

Que nous n'avons rien inventé.

Mais, n'importe! En prenant la plume,

Mon intention n'était point

De tant discourir sur ce point.

N'y voyez aucune amertume,

Si je l'ai fait, c'est qu'au moment

De vous commencer mon histoire,

Il m'est venu subitement

Un scrupule, et voici comment:

Si vous alliez ne pas y croire?

Mes deux héros sont bien constants!

Un amour que rien ne sépare,

Cela se voit de notre temps;

Mais c'est un exemple bien rare

A toute autre époque. Et voilà

Pourquoi je disais tout cela.

Car, ce que vous allez entendre,

Il fallait bien vous l'expliquer,

Et commencer par vous apprendre

Que le temps dont je veux parler

Ressemble au nôtre à s'y tromper.

Dès lors, ce que je vais conter

N'a plus rien qui doive surprendre,

Et je commence.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 39 / 212 题