XI

Qu'a-t-elle donc, Rosette? Une vague tristesse,

Comme un pressentiment à travers son bonheur,

Vient noyer son regard et donne à sa tendresse

Je ne sais quel accent de furtive langueur.

Tu souffres.... Par moments ta voix entrecoupée

Trahit le battement de ton coeur inquiet.

Ton front moite est brûlant et ton sommeil distrait

Soulève à chaque instant ta poitrine oppressée.

Pourquoi t'éveilles-tu soudain, les yeux en pleurs?

Qu'as-tu donc à pleurer? Pourquoi ton beau sourire

Est-il d'une tristesse impossible à décrire?

Quel est-il donc, enfant, ce mal dont tu te meurs?

Il t'aime, lui, pourtant; et ton âme est ravie

Au seul bruit de ses pas. Son amour est ta vie;

Il t'a dit ce matin qu'il ne vit que pour toi.

Déjà dans ton amour as-tu perdu ta foi?

Pleure donc, pauvre fille, et soulage ton âme!

Laisse-la déborder, cette amère douleur

Si grande qu'elle n'a d'égal que ton malheur!

Elle te vient du jour où tu vis cette femme.

Cette comtesse, il l'aime et ton coeur te l'a dit;

Et tes yeux ont compris, à son mortel silence,

Le secret de sa vie; et cette ressemblance

T'a fait connaître aussi le mal qui te poursuit.

Mais Rosine, elle aussi, souffrait d'un mal étrange

Et, malgré ses serments, en femme qu'elle était,

Devinait par instinct que Stello la trompait.

Elle eût voulu pouvoir, en se donnant le change,

Calmer sa jalousie et croire en son amant;

Mais lorsque ce serpent, s'enroulant dans notre âme,

Nous laisse au coeur son dard aigu comme une lame,

Rien n'en peut arrêter l'aiguillon déchirant.

Un soir elle insista pour qu'il vînt avec elle

Entendre, aux Italiens, le _Don Juan_ de Mozart.

Le jeune homme accepta, souriant du hasard.

Il comparait la pièce à la scène réelle

Qu'il jouait chaque jour; il ne soupçonnait pas

Que son festin de Pierre, à lui, fût aussi proche,

Et qu'il courait, riant de sa propre débauche,

Vers un sort plus affreux que son propre trépas.

Comme ils venaient d'entrer tous deux dans la baignoire,

Un frôlement, pareil à celui de la moire,

Fit retourner Stello vers la loge à côté.

Un sanglot en sortit alors, faible, étouffé,

Qui le fit tressaillir des pieds jusqu'à la tête.

Il ne put prononcer que le nom de Rosette;

Puis, se levant, plus pâle et plus froid que la mort,

Il courut à sa loge et, d'une main tremblante,

Relevant doucement sa maîtresse mourante,

La prit, et, comme un pâtre emporte un agneau mort,

S'enfuit on emportant son douloureux trésor.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 37 / 212 题