PROSPER JOURDAN

Mon fils bien-aimé, mon Prosper, mon ami, mon cher et doux poëte, tu

étais près de moi, il n'y a pas trois mois encore, près de nous qui

t'aimions et t'aimons toujours si tendrement; tu vivais de notre vie, tu

nous prodiguais toutes les délicatesses de ton amour, tout le charme

de ton esprit; tu nous parlais de ton avenir, de tes projets ...

et maintenant nous voici seuls et tristes! Tu nous as quittés pour

toujours, et ton pauvre père affligé, ton vieil ami t'écrit comme si tu

pouvais encore l'entendre, comme si tes yeux pouvaient déchiffrer encore

cette écriture que tu aimais tant, cher enfant adoré!

Tu nous as quittés! Que de peine j'ai à me le persuader et que de larmes

quand cette vérité m'apparaît dans toute sa tristesse! Une fièvre,

quelques jours de maladie, ont suffi pour éteindre la belle

intelligence, pour arrêter les battements de ce coeur loyal d'où

n'approchèrent jamais ni un sentiment bas ni une passion grossière! Tu

nous as quittés en pleine jeunesse, dans la fleur de les vingt-six ans,

mon Prosper chéri! Pourquoi si tôt? Pourquoi notre amour n'a-t-il pu te

rattacher à la vie? Ne savais-tu donc pas que ton départ nous laisserait

une incurable blessure?

Quand tu vivais près de nous, ami de mon âme, je n'avais pas de secrets

pour toi, tu lisais dans ma vie comme dans un livre ouvert. Je ne veux

pas perdre ces douces et chères habitudes de notre intimité; je continue

à te parler et à l'écrire, à te livrer mon coeur tout plein de toi.

Et pourquoi ne le ferais-je pas?

Tu vis, mon fils aimé; je suis trop imparfait pour savoir, quelle est la

forme que tu as revêtue, quel est le milieu où tu te développes, mais

je crois à ta vie loin de nous aussi fermement que je croyais à ta vie

quand j'avais le bonheur de te presser dans mes bras et d'entendre la

voix si douce à mes oreilles et à mon coeur.

Je crois à ta vie actuelle comme je croyais, comme je crois encore à ton

amour. Je t'ai vu expirer dans nos bras, j'ai contemplé ton beau visage

glacé par la mort, j'ai entendu la terre tomber, par lourdes pelletées,

sur le cercueil qui renfermait ta dépouille mortelle; mes yeux se

remplissent de larmes, mon coeur se déchire à ces cruels souvenirs,

et cependant je ne crois pas à la mort! Je te sens vivant d'une vie

supérieure à la mienne, mon Prosper, et quand sonnera ma dernière heure,

je me consolerai de quitter ceux que nous avons aimés ensemble, en

pensant que je vais te retrouver et te rejoindre.

Je sais que cette consolation ne me viendra pas sans efforts, je sais

qu'il faudra la conquérir en travaillant courageusement à ma propre

amélioration comme à celle des autres; je ferai du moins tout ce

qu'il sera en mon pouvoir de faire pour mériter la récompense que

j'ambitionne: te retrouver.

Ton souvenir est le phare qui nous guide et le point d'appui qui nous

soutient. A travers les ténèbres qui nous enveloppent, nous apercevons

un point lumineux vers lequel nous marchons résolument; ce point est

celui où tu vis, mon fils, auprès de tous ceux que j'ai aimés ici-bas et

qui sont partis avant moi pour leur vie nouvelle: mon père, ma mère, ma

soeur, Moïse Retouret, Delaury, Prosper Enfantin, Moroche, Jal, Charles

Ferrand, Gustave Suchet, et tant d'autres, hélas!

Te rappelles-tu encore, ami, nos conversations inépuisables sur ces

graves sujets, assis tous deux dans ta chambre de Mont-Riant: Dieu, la

mort, la vie éternelle, la liberté humaine, etc.? Maintenant ton âme,

dégagée des liens matériels si lourds et si compacts sur ce petit globe,

entrevoit ces grands problèmes d'un point de vue plus haut. Tu sais ou

tu le prépares à savoir ce que j'ignore; tu aperçois des clartés que je

ne soupçonne même pas. Mais ma foi reste ardente et entière, telle que

tu l'as connue! mon bien-aimé Prosper. Ce n'est pas sous la terre où

j'ai déposé tes restes que je te cherche, doux trésor de mon coeur, fils

qui as été mon orgueil, ami qui as été ma force et ma joie! non, mon âme

te cherche sur les hauts sommets, dans ces champs de l'infini peuplés de

demeures éclatantes.

Plus que jamais je crois à l'immortalité, à la persistance de

l'individualité humaine à travers le temps et l'espace; je crois au

libre arbitre, aux développements successifs de la vie, aux paradis et

aux enfers que nous nous créons, suivant le bon ou le mauvais usage que

nous faisons de notre liberté.

Je crois surtout à la toute-puissance de l'amour, du dévouement, de la

bonté, de l'indulgence, de toutes ces grandes vertus dont tu possédais

et dont j'admirais le germe en toi, mon Prosper!

Je crois aujourd'hui tout ce que nous croyions ensemble avec les

lumières de notre conscience et sans le secours d'aucun prêtre

catholique ou protestant. Nous étions et nous sommes toujours de ceux

qui n'appartiennent à aucune des églises existantes, et qui cependant se

sentent religieusement unis à Dieu et à tout ce qui est vrai, juste, bon

et beau.

Tu le vois, cher bien-aimé, je t'écris comme je t'écrivais quand nous

étions momentanément séparés pendant ton existence sur cette planète; je

t'ouvre mon coeur, je te rassure sur notre compte comme si tu en avais

besoin, en te disant que si ton départ a brisé nos âmes dans la douleur,

il ne les a du moins pas desséchées et que notre foi reste entière comme

elle l'était quand tu étais près de nous.

Et maintenant, mon Prosper chéri, approuveras-tu ce que nous avons fait?

Tu as mis autant de soin, mon doux poëte, à cacher ton nom et tes vers

que d'autres en incitent à se produire avec fracas. Mais à présent,

quand tu vis loin de ce globe, nous pardonneras-tu de réunir en un

volume ces chants de ta jeunesse? Non que nous ayons la pensée de les

livrer au public et aux indifférents! Mais, est-ce faiblesse, piété ou

amour-propre paternel, nous voulons offrir à chacun de nos amis, en

souvenir de toi, ce volume discret qui ne franchira pas les bornes de

l'intimité et de l'affection. La plupart de ceux qui t'ont connu,--et

tous ceux qui t'ont connu t'ont aimé,--ne soupçonnent même pas l'oeuvre

que tu as laissée, si incomplète qu'elle soit. Je laisse de côté, bien

entendu, et je garde pour nous seuls les lettres, les esquisses, les

plans, les articles que tu as publiés sous divers pseudonymes. J'ai fait

parmi tes poëmes, avec le concours de ta mère et de ton frère, un choix

presque rigoureux. Je n'ai voulu mettre sous les yeux de nos amis que ce

que ton goût, si exquis en toutes choses, aurait lui-même avoué.

En tête de ce volume je placerai cette lettre, où nous n'avons pu que

bien imparfaitement exprimer notre profond et tendre amour.

A toi, notre fils, notre frère, notre compagnon, notre ami, à toi

toujours et à notre réunion future.

H.C. et L.J.

Paris, 3 août 1866.

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 · 第 11 / 212 题